Dossier 64
42 - Novembre 2010
42
Novembre 2010
Vu l’état de nerfs dans lequel était Rose et la tête qu’elle avait faite en voyant le teint cadavérique d’Assad au moment où les ambulanciers l’avaient déposé aux urgences, Carl jugea qu’elle n’était pas en état de passer la nuit à attendre des nouvelles du blessé à l’hôpital.
« Tu te sens capable de rentrer chez toi toute seule ? » lui demanda-t-il à la lumière clignotante du gyrophare. Il lui avait déjà tendu la clé de la Ford Ka quand il se souvint quelle piètre conductrice elle était, mais c’était trop tard.
« Merci », dit-elle en se serrant contre lui pendant quelques secondes d’intimité qui allaient un peu au-delà de leur relation professionnelle. Puis elle agita tristement la main vers le brancard où gisait Assad et se dirigea vers la voiture.
Heureusement qu’il n’y a pas trop de circulation à cette heure-ci, songea Carl. S’il arrive aussi quelque chose à Rose cette nuit, ma carrière de policier est terminée.
Elle l’était sûrement déjà, d’ailleurs.
Les chirurgiens œuvrèrent longuement au bloc sur le corps de l’infortuné Assad, avant qu’un médecin à l’air grave ne vienne voir Carl dans la salle d’attente pour lui dire que les poumons du patient étaient moins atteints que prévu, grâce à Dieu, mais que la fracture du crâne et les hémorragies qu’elle avait causées ne leur permettaient pas de se prononcer pour le moment sur son pronostic vital. Son état était suffisamment sérieux pour qu’on soit obligé de le transférer au Rigshospitalet, où le service de traumatologie l’attendait déjà pour l’examiner et vraisemblablement l’opérer à nouveau avant de le mettre en soins intensifs.
Carl hochait la tête, sentant la colère et la peine le submerger tour à tour. Il allait attendre un peu pour communiquer ces nouvelles à Rose.
Il serra les doigts autour des documents qu’Assad avait dissimulés à l’intérieur de sa chemise. Curt Wad allait le lui payer. Et s’il ne parvenait pas à lui faire rendre gorge par la voie légale, il trouverait d’autres moyens. Il n’en était plus à s’encombrer de ce genre de détails.
« On vient de me mettre au courant », dit une voix qu’il connaissait bien à l’autre bout du couloir. Marcus Jacobsen marchait vers lui à grands pas.
Carl était si triste et si ému à la fois qu’il dut s’essuyer le coin des yeux.
« Allons directement à l’hôtel de police, Marcus, dit Carl une fois dans la voiture. Je n’ai aucune envie de rentrer chez moi de toute façon et j’ai des choses à faire qui ne peuvent pas attendre. »
Ils roulaient depuis un moment quand Marcus regarda dans le rétroviseur et le redressa un peu.
« Ça fait un moment que cette voiture est derrière nous. C’est étrange », dit-il. Il se tourna vers Carl. « Je comprends ce que tu ressens. Mais même les héros ont besoin de boire et de se reposer.
– Si tu veux. Tu n’auras qu’à m’offrir un Gammel Dansk 1 quand on arrivera. Et pour ce qui est du sommeil, on verra plus tard. »
Il raconta au chef de la criminelle les événements de la journée. Il était bien obligé.
« Je vous avais interdit de vous approcher de Curt Wad, toi et ton équipe, regarde ce qui est arrivé ! »
Carl baissa la tête. Il s’attendait à se faire remonter les bretelles.
« Mais je suis content que vous m’ayez désobéi », poursuivit Marcus Jacobsen contre toute attente.
Carl releva la tête. « Merci, Marcus. »
Son supérieur hésita avant de poursuivre. « Il faut que je m’entretienne avec certaines personnes avant de te laisser continuer à travailler sur cette affaire, Carl.
– Je vois. Malheureusement, je ne crois pas pouvoir attendre.
– Alors, je vais devoir te mettre à pied.
– Si tu fais ça, ces salauds ne paieront pas pour ce qu’ils ont fait, Marcus.
– Tu parles de quoi ? De ce qu’ils t’ont fait à toi ? De ce qu’ils ont fait à Assad ? Ou de la politique sur laquelle ils ont fondé leur parti et de tous leurs crimes passés ?
– Je parle de tout cela, oui.
– Je vais être franc, Carl. Si tu ne suspends pas ton enquête jusqu’à ce que j’en aie discuté avec les gens auxquels je pense, Curt Wad et ses sbires risquent effectivement de s’en tirer. Alors promets-moi de rester sagement dans ton bureau jusqu’à nouvel ordre, d’accord ? »
Carl haussa les épaules. Il ne voulait rien promettre.
Ils se garèrent dans le parking et restèrent un moment côte à côte devant l’édifice en béton, à regarder l’hôtel de police de l’autre côté de la rue en pensant à la journée qui venait de s’écouler.
« Tu n’aurais pas une cigarette ? » demanda le chef de la Crim.
Cette petite faiblesse fit sourire Carl.
« Si, mais je n’ai pas de feu.
– Ne bouge pas, je crois que j’ai un briquet dans ma boîte à gants. »
Il fit demi-tour et n’eut le temps d’avancer que de quelques pas avant qu’un véhicule de couleur sombre, tous feux éteints, qui était garé le long du trottoir d’en face, démarre pleins gaz et fonce droit sur eux.
La voiture faillit se retourner en touchant le bord du caniveau et le bruit strident du métal déchira les oreilles de Carl alors qu’il se jetait sur le côté et faisait un roulé-boulé sur le trottoir. Le véhicule freina brutalement et le conducteur fit craquer la boîte de vitesses en passant la marche arrière tandis que les pneus dérapaient en dégageant une forte odeur de caoutchouc brûlé.
Ils entendirent un coup de feu mais ne virent pas qui avait tiré. Tout ce qu’ils perçurent pendant les quelques millièmes de secondes qui suivirent fut le brusque changement de trajectoire du véhicule. Le chauffeur semblait avoir perdu le contrôle de sa voiture qui retraversa la voie en sens inverse et alla percuter de plein fouet celle d’un agent en civil qui avait eu la mauvaise idée de se garer là.
Alors seulement, ils découvrirent le motard de la police avec son arme de service encore fumante à la main. Et l’instant suivant, Carl eut le privilège d’entendre Marcus Jacobsen en personne débiter injures et malédictions à une vitesse sidérante. Il fut impressionné par la richesse de son vocabulaire.
Pendant que le chargé des relations publiques et le chef de la police criminelle essayaient de calmer les journalistes de la presse et de la télévision, Carl s’occupa de chercher l’identité de leur agresseur. L’homme n’avait évidemment pas de papiers sur lui, mais il lui suffit de faire le tour de ses collègues avec une photo du mort, assis au volant de la voiture avec un trou dans la gorge, pour obtenir la réponse. Ses homologues du Département C de la criminelle, au deuxième étage, n’étaient pas des charlots.
« Ce gars-là, c’est Ole Christian Schmidt », dit l’un d’entre eux sans hésiter et, avec le nom, Carl se procura le reste du pedigree. Il s’agissait d’un ancien activiste d’extrême droite assez virulent, libéré au bout de deux ans et demi de prison après une première agression sur une militante socialiste et une autre sur un jeune immigré choisi au hasard dans la rue. Son parcours n’avait rien d’exceptionnel mais il était amplement suffisant pour qu’on lui prédise une belle carrière dans le crime.
Carl leva les yeux sur les infos de TV2 qui défilaient sur l’écran plat depuis qu’il était revenu dans son bureau.
Marcus et le responsable de la communication s’étaient bien sortis de l’inévitable conférence de presse qui avait fait suite à la fusillade. Pas un mot sur une enquête en cours, rien non plus sur les circonstances qui avaient conduit à la mort de l’agresseur. Ils se contentèrent d’une histoire selon laquelle un homme mentalement instable avait soudainement jeté son véhicule contre deux policiers qui, grâce à l’extraordinaire présence d’esprit d’un motard de la police qui passait par là, avaient miraculeusement échappé à une mort certaine.
Carl réfléchit. L’attentat prouvait que Curt Wad paniquait et aussi qu’il ne s’arrêterait pas là. Quand Marcus reviendrait dans son bureau, il allait falloir qu’ils discutent de la façon de procéder à des arrestations rapides.
Une nouvelle image s’afficha à l’écran et le présentateur télé vanta les mérites professionnels de Marcus Jacobsen mais annonça avec regret que ni l’identité du chauffard décédé, ni celle du motard qui avait sauvé la situation ne pouvaient être révélées.
Puis le journaliste changea de sujet :
« À neuf heures ce matin, déclara-t-il avec une mine contrite, un plaisancier qui naviguait entre le port de Havnsø et le port de Sejerby sur l’île de Sejerø a eu une belle frayeur en découvrant le corps d’un homme flottant à la surface. Le noyé était un journaliste de trente et un ans, Søren Brandt. Ses proches ont été informés de la triste nouvelle. »
Carl posa sa tasse de café et regarda, tétanisé, l’écran où apparaissait le visage souriant de Søren Brandt.
Ce cauchemar ne se terminerait-il donc jamais ?
« Tu te souviens de Madvig, Carl ? » dit Marcus en invitant tout le monde à s’asseoir.
Carl acquiesça et serra la main de Karl Madvig, un mauvais garçon au sein des services secrets. Il le connaissait, oui, mieux que la plupart de ses collègues.
« Ça fait un bail, Mørck », dit Madvig.
Un sacré bail, même. Les deux hommes ne s’étaient pas croisés depuis l’époque de l’école de police. Mais il est vrai que, depuis, Madvig avait dû être trop occupé par son ascension fulgurante dans la galaxie PET. En ce temps-là, il était sympathique, mais avec les années, il avait perdu une grande part de son charme naturel. C’était peut-être dû au costume sombre qu’il portait maintenant en permanence, ou à un ego qui avait trouvé un trop bon terreau pour se développer. De toute façon, Carl n’en avait rien à foutre de ce type.
« Salut la Méduse », lui dit-il, appréciant à sa juste valeur le petit sursaut de son ancien camarade d’école en entendant son vieux surnom remonté de la nuit des temps.
« Alors on fait entrer les services secrets dans le jeu, maintenant ? Ça ne m’étonne qu’à moitié », lança Carl à Marcus.
Le chef de la Crim fouilla nerveusement le fond de sa poche à la recherche de ses chewing-gums à la nicotine.
« Carl, il faut que tu saches que Madvig est à la tête du service qui surveille tout ce qui est en rapport avec le parti Rene Linier et les gens qui sont derrière, entre autres ton ami Curt Wad. Ils ont commencé ce travail il y a quatre ans déjà et tu comprends bien que…
– Je comprends tout ce qu’il y a à comprendre », dit Carl en se tournant à nouveau vers Madvig. « Je suis ton homme, la Méduse, vas-y, je t’écoute ! »
Madvig commença par lui présenter ses condoléances pour ce qui était arrivé à son assistant. Le mot condoléances était peut-être légèrement prématuré. En tout cas, Carl l’espérait de tout son cœur.
Puis Madvig donna son point de vue sur l’affaire. Il l’exposa d’une façon claire et honnête, et avec une certaine émotion. Visiblement, le sujet le touchait. Il était lui aussi allé fouiller dans la fange pour découvrir ce que des citoyens en apparence respectables étaient capables de faire.
« Nous avons mis sur écoute aussi régulièrement que possible la plupart des membres influents de Rene Linier, ainsi que plusieurs personnes de l’organisation qu’ils appellent La Lutte secrète. Nous avons déjà connaissance d’une grande partie des éléments que tu as communiqués à Marcus. Bien entendu, nous disposons de notre côté d’un certain nombre de témoignages et d’une importante documentation rassemblée depuis que nous travaillons sur cette enquête. Nous reviendrons là-dessus tout à l’heure, si tu veux bien. Malheureusement, les dossiers que vous avez… » Il traça des guillemets en l’air avec ses doigts. « … trouvés chez Nørvig, et que nous avons passé ces dernières quarante-huit heures à éplucher, ne nous ont rien appris que nous ne sachions déjà. En ce qui concerne les minutes des procédures engagées par les victimes qui demandaient réparation aux membres de La Lutte secrète, elles sont toutes archivées dans les diverses circonscriptions juridiques où elles ont été plaidées. Ce qui est nouveau pour nous en revanche, ce sont les preuves indiscutables que les troupes de Curt Wad sont employées à des fins criminelles, ce qui, je te l’avoue, nous arrange. Avec des faits, nous aurons moins de mal à expliquer à l’opinion publique qu’il est urgent de freiner ces individus et à faire comprendre aux gens qui ils sont vraiment.
– Écoute, Carl, intervint le chef de la criminelle. Je comprendrais que tu m’en veuilles de ne pas t’avoir parlé avant de l’enquête que mène la PET, mais nous ne pouvions pas dévoiler notre jeu. Imagine le scandale si la presse et l’opinion apprenaient qu’un nouveau parti politique, soi-disant démocratiquement élu, fait l’objet d’une investigation de grande envergure et d’écoutes téléphoniques constantes. Nous avons même des taupes dans leurs rangs, pour tout te dire. Tu vois d’ici les gros titres ? » Il traça en l’air l’encadré des manchettes : « “État policier”. “Fascisme”. “Interdiction d’exercer”. Des termes qui ne correspondent ni à nos méthodes ni au but que nous poursuivions initialement. »
Carl hocha la tête. « Merci de ta confiance, Marcus. Je crois qu’on aurait su fermer notre gueule, mais bon, ce n’est pas le sujet. Vous avez vu qu’ils ont aussi assassiné Søren Brandt ? »
Marcus et Madvig échangèrent un rapide regard.
« OK. Vous l’ignoriez. Søren Brandt était l’une de mes sources. On l’a retrouvé ce matin noyé dans la baie de Sejerø. Je suppose que vous savez qui c’était ? »
Madvig et le patron le regardèrent avec les mêmes yeux inexpressifs. Donc ils le savaient.
« C’est un assassinat, croyez-moi ! Brandt craignait pour sa vie et il s’était caché dans un endroit qu’il n’avait même pas voulu me révéler. Apparemment, cela n’a pas suffi. »
Madvig se tourna vers la fenêtre. « Un journaliste. Ils ont tué un journaliste », dit-il en évaluant les implications de cette information. « Alors on aura la presse avec nous. Personne dans ce pays n’a accepté qu’on s’en prenne à eux en Ukraine et en Russie. On va bientôt pouvoir sortir l’affaire », dit-il, se tournant vers ses collègues avec un petit sourire au coin des lèvres. Si la situation n’avait pas été aussi tragique, on aurait pu dire qu’il jubilait.
Carl les regarda à tour de rôle avant de lâcher sa carte maîtresse :
« J’ai ici quelque chose que je suis prêt à vous confier. En contrepartie, je vous demanderai de me laisser les coudées franches pour terminer l’enquête que j’ai commencée. Si je la résous, vous aurez de nouveaux chefs d’accusation contre Curt Wad, parce que je le crois mêlé à une série de disparitions sur lesquelles j’enquête actuellement. Alors, ça marche ?
– Ça dépend de ce que tu proposes, Carl. Je ne veux pas que ta traque de Curt Wad mette ta vie ou celle de qui que ce soit en danger », répondit Marcus Jacobsen en lui jetant un regard qui disait : Non, ça ne marche pas !
Carl posa les papiers sur la table. « Cadeau. La liste des membres de La Lutte secrète. »
Madvig ouvrit des yeux comme des soucoupes. Même dans ses rêves les plus fous, il n’aurait jamais imaginé mettre la main sur un document pareil.
« C’est du lourd. J’aime autant vous le dire. Des médecins de renom, des policiers, entre autres un gars de Station City, des infirmières, des assistantes sociales, et j’en passe. Et ce n’est pas tout. Il y a aussi un tas de détails sur eux. Même sur les hommes de main que Curt Wad envoie sur le terrain. Ils ont une colonne pour eux tout seuls. »
Il fit courir son index sur la liste. Avec un sens de l’ordre tout à fait germanique, Curt Wad ne s’était pas contenté d’inscrire les noms des membres de l’organisation et ceux de leurs conjoints, les adresses de leurs domiciles et de leurs lieux de travail, leurs contacts mail, leurs numéros d’identité, leurs numéros de fax et de téléphone mais aussi la fonction de chacun d’entre eux au sein de l’organisation. « Information », « Transfert », « Documentation », « Intervention », « Crémation », « Juridique », « Administratif » étaient quelques-unes des spécialisations qu’on pouvait trouver en face des noms. Et enfin on pouvait voir la mention « Travail sur le terrain ». Il n’y avait pas besoin d’avoir été flic très longtemps pour comprendre ce que cela signifiait.
Une chose est sûre, cela n’avait rien à voir avec la culture des patates.
« Sous la rubrique “Travail sur le terrain”, on trouve par exemple le nom d’Ole Christian Schmidt, dit-il en posant le doigt dessus. Pour ta gouverne, Marcus, c’est le nom du type qui a failli avoir notre peau ce matin. »
Madvig brûlait d’envie de s’emparer de la liste de Carl. C’était flagrant. Carl l’imaginait déjà se ruant dans son bureau pour annoncer à ses collaborateurs la grande nouvelle. Carl, quant à lui, ne pouvait pas partager son enthousiasme. La bombe qu’il avait entre les mains avait déjà fait trop de dégâts.
Parce qu’il était allé chercher ces renseignements cruciaux, Assad luttait en ce moment contre la mort aux soins intensifs du Rigshospitalet.
« Les numéros d’identité des types qui figurent dans la colonne “Travail sur le terrain” montrent qu’ils sont en moyenne beaucoup plus jeunes que ceux, par exemple, qui pratiquent les avortements, reprit Carl. Aucun des hommes de main de La Lutte secrète n’a plus de trente ans. Je propose que nous procédions à une mise en garde à vue de toute la bande, ici, à l’hôtel de police, et que nous soumettions chacun d’entre eux à un interrogatoire musclé sur son emploi du temps de ces derniers jours. Cela mettra fin instantanément aux attentats et aux tentatives de meurtre, je suis prêt à le parier. Pendant ce temps-là, au PET, vous vous occuperez de la paperasse. »
Il serra la liste dans son poing. « Pour avoir trouvé ceci, mon ami et collègue Assad va peut-être perdre la vie, alors je ne vous le donnerai que si nous avons un accord et que vous laissez le Département V travailler en paix. C’est à prendre ou à laisser. »
Madvig et Jacobsen échangèrent encore un long regard.
« Je voulais te dire qu’Assad a repris connaissance pendant quelques instants, Rose », lui annonça Carl au téléphone un peu plus tard.
La nouvelle ne suscita aucune réaction. Il en fallait plus pour la rassurer, évidemment.
« Les médecins ont dit qu’il avait ouvert les yeux et regardé autour de lui. Il a souri et il a dit : “Ils m’ont trouvé ! C’est bien, alors !” Et puis il est retombé dans les vapes.
– Oh ! mon Dieu ! s’exclama Rose. Vous croyez qu’il va s’en sortir, Carl ?
– Je n’en sais rien. Le temps le dira. En attendant je vais poursuivre cette enquête. Tu peux te mettre en congé, Rose. Repose-toi, tu l’as bien mérité. Lève le pied pendant une petite semaine, d’accord ? Ces derniers jours ont été éprouvants, j’en ai bien conscience. »
Il l’entendit respirer plus calmement. « D’accord. Mais il faut d’abord que je vous dise que j’ai découvert un truc qui ne colle pas, Carl.
– Ah oui ? De quoi s’agit-il ?
– Le dossier médical qu’Assad a récupéré dans les archives de Curt Wad était resté dans la voiture que j’ai prise pour rentrer. Je l’ai emporté chez moi et je l’ai lu ce matin, vous savez, celui qui s’appelle le Dossier 64 ?
– Oui, je me rappelle. Qu’est-ce qu’il a de particulier ?
– Je sais pourquoi Assad trouvait tellement important de le cacher sous sa chemise avant de mettre le feu. Il a dû avoir le temps de fouiller soigneusement dans les affaires de Wad pour choisir précisément ce dossier-là et la liste que vous avez emportée avec vous. Il a bien fait de vous piquer votre briquet, Carl, sinon il n’aurait pas eu de lumière pour lire.
– Oui, bon, parle-moi de ce dossier, plutôt.
– C’est le compte rendu médical des deux avortements de Nete Hermansen.
– Deux ?
– Oui. Quand elle avait quinze ans, on a dû appeler le médecin parce qu’elle avait des saignements suite à une chute dans une rivière. D’après lui, elle avait fait une fausse couche. Et vous savez qui était le médecin en question ? Le père de Curt Wad.
– Pauvre petite. C’est drôlement tôt pour être enceinte. Selon les critères moraux de l’époque, ça a dû être une honte terrible pour elle et sa famille.
– Probablement, mais ce qui m’intéresse, c’est le deuxième avortement qu’on retrouve dans les dossiers de Philip Nørvig. Nete Hermansen accusait Curt Wad de l’avoir violée et d’avoir accepté son argent pour pratiquer un avortement illégal sur sa personne.
– Je suppose que le dossier médical ne donne pas de détails.
– Non, mais il parle d’une autre chose bien plus intéressante.
– Allez, Rose, arrête de tourner autour du pot !
– Il donne le nom de celui qui l’a mise enceinte et qui a tout déclenché.
– Qui est-ce ?
– Un certain Viggo Mogensen. Celui dont Nete prétendait n’avoir jamais entendu parler quand vous lui avez posé la question l’autre jour. »
1. Eau-de-vie à base de vingt-neuf plantes et épices.
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