Dossier 64

Adler-Olsen · Chapitre 16 sur 48

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Dossier 64

15 - Novembre 2010

15

Novembre 2010

 

Carl se réveilla en sursaut, un parfum musqué dans les narines, et découvrit à quelques centimètres de son visage une paire d’yeux ronds et interrogateurs et un paillasson hirsute de poils de barbe.

« Tenez, chef », dit Assad en lui tendant un verre rempli d’un liquide bouillant et fumant.

Carl recula brusquement la tête et sentit le torticolis lui vriller la nuque comme si on lui avait enfoncé une vis à la base du crâne pendant son sommeil. Dieu ! que ce thé pouvait schlinguer.

Il regarda autour de lui et se souvint de l’heure tardive à laquelle ils s’étaient arrêtés cette nuit et à quel point il lui avait paru insurmontable de reprendre la route pour rentrer. Il renifla ses aisselles et regretta d’avoir pris la mauvaise décision.

« Authentique thé en provenance d’Ar Raqqah, lui annonça Assad d’une voix enrouée.

– Ar Raqqah, voyez-vous ça ! dit Carl. Pas très appétissant comme nom ! Tu es sûr que ce n’est pas le nom d’une maladie ? Un truc qu’on attrape à la gorge par exemple ? »

Assad sourit. « Ar Raqqah est une jolie ville au bord de l’Euphrate, alors.

– De l’Euphrate ? Je ne savais pas qu’on trouvait du thé au bord de l’Euphrate ! Et dans quel pays, si ce n’est pas trop te demander ?

– En Syrie, évidemment. » Assad versa deux louches de sucre en poudre dans le verre de Carl.

« Je ne crois pas qu’on cultive du thé en Syrie, Assad.

– C’est du thé aux herbes, chef. C’est parce que vous avez beaucoup toussé cette nuit, alors ! »

Carl fit quelques étirements pour décontracter sa nuque mais cela n’arrangea pas les choses, au contraire. « Rose est rentrée chez elle ?

– Non. Elle a passé la nuit à faire des allers-retours aux toilettes. C’est son tour maintenant, alors.

– Elle avait l’air d’aller bien hier soir.

– Eh bien, elle ne va plus bien du tout maintenant.

– Et où est-elle en ce moment ? » Il espérait qu’elle était très loin d’ici.

« Elle est allée à la Bibliothèque royale pour trouver des livres sur Sprogø. Entre deux passages aux toilettes, elle a cherché des renseignements sur Internet. Tenez, voilà quelques pages qu’elle a imprimées. » Assad lui tendit une liasse de documents agrafés les uns aux autres.

« Tu me laisses deux minutes pour me passer de l’eau sur la figure, Assad ?

– Oui, si vous voulez, chef. Pendant que vous lirez, je vous conseille de goûter ces trucs, alors. Je les ai achetés au même endroit que le thé. Ils sont très, très, très bons. »

Il doit y avoir un ou deux « très » en trop dans sa phrase, se dit Carl en consultant l’étiquette du paquet, couverte de caractères arabes et illustrée par un biscuit que même un marin naufragé aurait hésité à manger.

« Non, merci », dit-il en se dirigeant vers la salle d’eau pour prendre une douche. Il trouverait un plan B pour le petit déjeuner. Lis, au deuxième étage, aurait bien quelques douceurs dans son tiroir.

Ça valait le coup d’attaquer les marches pour vérifier, en tout cas.

« Ah ! C’est bien que tu sois monté, Carl. » La secrétaire l’accueillit en dévoilant dans un sourire craquant ses dents qui se chevauchaient un peu. « J’ai retrouvé la trace de ton cousin Ronny et je peux te dire que ça n’a pas été une mince affaire. Ce type change d’adresse comme d’autres changent de pyjama. »

Carl pensa aux deux T-shirts délavés qu’il mettait alternativement pour dormir puis s’efforça de chasser l’image de sa tête. « Et où se trouve-t-il en ce moment ? » demanda-t-il en tâchant de se montrer plus indifférent qu’il ne l’était.

« Il vit en sous-location dans un appartement à Vanløse. Je te donne son numéro de téléphone. C’est un portable à carte, pour info. »

Ça alors ! Il passait tous les jours par Vanløse pour venir travailler et rentrer chez lui. Le monde est petit.

« Le cerbère n’est pas là ? Elle est malade, elle aussi ? » s’enquit-il en désignant le poste de Mme Sørensen.

« Tu rigoles ! Elle est plus solide que ça ! » Lis fit un geste circulaire pour montrer les bureaux désertés. « Pas comme toutes ces petites natures qui se prennent pour des mecs ! Cat s’est absentée pour assister à son dernier jour de stage en ingénierie linguistique. »

Cat ! Mme Sørensen ne pouvait pas s’appeler Cat !

« C’est Mme Sørensen que tu appelles Cat ? »

Lis acquiesça. « Catarina en fait, mais elle préfère qu’on l’appelle Cat. »

Carl retourna dans son cher sous-sol en titubant.

Au deuxième étage, tout partait à vau-l’eau.

« Vous avez lu les articles que j’ai imprimés ? » lui demanda Rose dès qu’elle l’aperçut. Elle avait une sale tête, effectivement.

« Non, je suis désolé. Tu ne crois pas que tu devrais rentrer, Rose ?

– Plus tard. Je veux vous faire voir quelque chose avant.

– Ça m’aurait étonné. C’est quoi, alors, cette histoire avec l’île de Sprogø ?

– Gitte Charles et Rita Nielsen y étaient en même temps.

– Et alors ? » Il fit comme s’il ne comprenait pas ce que cela impliquait, alors qu’en réalité il était impressionné. C’était du beau travail d’investigation, et ils le savaient tous les deux.

« Elles se connaissaient forcément, poursuivit-elle. Gitte Charles faisait partie du personnel, là-bas, et Rita Nielsen était une des détenues.

– “Détenue” ? Qu’est-ce que tu entends par là ?

– Vous ne savez pas grand-chose sur Sprogø, n’est-ce pas, Carl ?

– Je sais que c’est une île entre le Seeland et la Fionie, au-dessus de laquelle passe le pont du Grand Belt et qu’on pouvait la voir depuis le ferry à l’époque où on traversait encore le détroit en bateau. Il y a un phare au milieu, une colline et beaucoup d’herbe.

– Et quelques maisons, vous vous en souvenez, Carl ?

– Exact. Depuis que le pont passe au-dessus de l’île, on les voit distinctement, surtout quand on vient du Seeland. Elles sont jaunes, non ? »

Assad vint les rejoindre. Cette fois, impeccablement peigné et copieusement égratigné au visage. Il allait peut-être falloir lui offrir une nouvelle lame pour son rasoir.

Rose regarda son patron, incrédule. « Vous n’allez pas me dire que vous ne connaissez pas la maison pour femmes qui se trouvait sur cette île, Carl ?

– Si, si, bien sûr. On y internait à une époque des femmes aux mœurs un peu trop légères, non ?

– Oui. Quelque chose comme ça. Je vais vous en dire un peu plus et vous allez m’écouter attentivement. Et toi aussi, Assad. »

Elle leva un doigt à la manière d’une maîtresse d’école. Ils allaient avoir droit à Rose dans toute sa splendeur.

« Tout a commencé en 1923 avec un dénommé Christian Keller, qui était médecin hospitalier. Il avait dirigé pendant plusieurs années diverses institutions pour malades mentaux, entre autres celle de Brejning qui a été rebaptisée l’hôpital Keller. Il faisait partie de ces praticiens tellement convaincus de l’infaillibilité de leur jugement qu’ils se reconnaissaient le droit de désigner et de choisir les individus ne méritant pas d’avoir leur place au sein de la société danoise.

« L’idéologie qui était la sienne, et qui aboutit à la création de la maison pour femmes sur l’île de Sprogø, était fondée sur les principes eugénistes et sur certaines théories d’hygiène sociale ayant cours à cette époque, qui parlaient de « mauvais bagage génétique », de « naissances indésirables d’enfants dégénérés » et autres foutaises.

Assad sourit : « Ah oui, Eugenik, je connais le mot. C’est de l’allemand. C’est quand on coupe les testicules aux petits garçons pour qu’ils aient une voix aiguë quand ils chantent. Il y en avait plein autrefois dans les harems au Moyen-Orient.

– Tu parles des eunuques, là, Assad », le corrigea Carl avant de remarquer son air hilare. Comme s’il ne le savait pas !

« Je plaisantais, chef, alors. J’ai regardé dans le dictionnaire cette nuit. Eugenik vient du grec et je sais que ça signifie “bien naître”. C’est une théorie qui consiste à classer les gens selon leur origine et leur milieu. » Il donna une tape amicale sur l’épaule de Carl. De toute évidence il en savait bien plus que lui à ce sujet.

Mais le sourire d’Assad disparut aussitôt. « Et vous savez quoi ? Je déteste cette théorie, dit-il. Je ne supporte pas que certains se croient meilleurs que d’autres. Les races supérieures et tout ça. Dire des gens qu’ils ont plus ou moins de valeur. » Il regardait Carl droit dans les yeux. C’était la première fois qu’Assad abordait ce genre de sujet.

« Mais dans un sens, c’est ce qu’on fait tous, non ? » reprit-il comme s’il réfléchissait à voix haute. « On essaye de devenir meilleur que son voisin. »

Carl hocha la tête. Assad avait été victime de discrimination raciale, donc. Oui, c’était évident.

« En réalité, ces soi-disant médecins étaient des charlatans, poursuivit Rose. Ils ne savaient rien du tout. Il suffisait qu’une femme ait eu un comportement inadapté pour qu’elle soit immédiatement montrée du doigt. En particulier les femmes un peu olé olé, si vous voyez ce que je veux dire. On les taxait d’amoralité sexuelle et on considérait qu’elles constituaient un risque pour la société parce qu’elles propageaient des maladies vénériennes et mettaient au monde des enfants dégénérés. Alors on les enfermait à Sprogø sans procès pour une durée indéterminée. Les médecins pensaient apparemment que c’était à la fois leur droit et leur devoir, étant donné qu’ils représentaient la norme et que ces femmes la transgressaient. »

Rose se tut quelques instants pour donner plus de poids à la suite de son exposé.

« Pour moi il ne s’agissait de rien d’autre que de médecins à l’esprit étriqué, ancrés dans leur pharisaïsme et leur souveraineté, qui volaient au secours des collectivités locales dès qu’elles voulaient se débarrasser d’une femme dont le comportement indisposait les bourgeois comme il faut et allait à l’encontre de leurs principes. Et ce faisant, ces médecins se substituaient à Dieu. »

Carl hocha la tête. « Oui, ou au diable. Mais pour être honnête, j’ai toujours cru que les femmes de Sprogø étaient des attardées mentales. Non que cela excuse le traitement qu’on leur infligeait, s’empressa-t-il d’ajouter. Au contraire.

– Tss… Attardées mentales », railla Rose.

C’est ce qu’on prétendait, bien sûr. Et elles l’étaient sans doute au regard des tests d’intelligence ridicules et primitifs que leur faisaient passer les psychiatres. Mais qui étaient-ils pour juger de l’intelligence de femmes qui avaient peut-être passé leur vie entière sans jamais bénéficier de la moindre stimulation intellectuelle ? La plupart étaient des cas sociaux, et rien d’autre, et on les traitait comme des criminelles et des êtres inférieurs. Parmi elles il y en avait forcément qui étaient un peu moins intelligentes, voir simplettes, mais pas toutes, loin s’en faut. Et à ma connaissance, il n’est pas illégal au Danemark d’être stupide, sinon il n’y aurait plus personne au gouvernement. Ils seraient tous enfermés à l’heure qu’il est. Ce que ces gens ont fait est une intolérable atteinte à la personne. La Commission des droits de l’homme et Amnesty International ne leur auraient certainement pas donné une médaille. Et ces abus ont encore cours aujourd’hui, je vous signale. Il n’y a qu’à voir tous ces malheureux à qui on met des camisoles de force, qu’on abrutit avec des psychotropes et autres médicaments de merde pour qu’ils se tiennent tranquilles dans les services d’HP où on les laisse croupir jusqu’à la fin de leurs jours. Ou à qui on enlève leurs droits civiques sous prétexte qu’ils ne savent pas répondre à des questions ridicules. » Rose cracha littéralement la dernière phrase.

Soit elle a un petit retard de sommeil, soit elle va avoir ses règles, se dit Carl, tout en fouillant dans sa poche pour attraper les biscuits que lui avait donnés Lis.

Il en proposa un à Rose mais elle secoua la tête. Ah oui, elle avait mal au ventre, c’est vrai. Il tendit un biscuit à Assad mais il n’était pas preneur non plus. Tant mieux, il y en aurait plus pour lui.

« Sprogø était un endroit d’où les femmes ne pouvaient pas s’échapper, vous le saviez, Carl ? C’était carrément l’antichambre de l’enfer. Les femmes étaient considérées comme des malades mais elles ne recevaient aucun soin, vu qu’elles ne se trouvaient pas dans un hôpital. Il ne s’agissait pas non plus d’une prison, donc pas de dates de sortie déterminées. Certaines ont passé leur vie entière là-bas, coupées du monde extérieur et de leur famille. Et cet établissement existait encore en 1961. Vous vous rendez compte, Carl, que ça s’est passé à votre époque ? » Rose, avec son sens exacerbé de la justice, était manifestement révoltée.

Il était sur le point de la contredire mais il réalisa qu’elle avait raison. Tout cela s’était passé à son époque, très exactement. Et il devait admettre qu’il y avait de quoi être choqué.

« OK, acquiesça-t-il. Ce Christian Keller déportait donc ces femmes à Sprogø parce qu’il ne les jugeait pas aptes à vivre normalement en société, c’est bien ça ? Et c’est pour cette raison que Rita Nielsen a atterri là-bas ?

– Oui, putain. J’ai lu des articles sur ces monstres toute la nuit. Sur Keller et sur Wildenskov qui a dirigé Brejning après lui. Ces deux-là ont régné en maîtres entre 1923 et 1959, soit deux ans avant la fermeture de l’établissement, et au cours de ces presque trente années, mille cinq cents femmes y ont été internées sans savoir si elles en ressortiraient un jour. Et je peux vous dire que cela n’avait rien d’un séjour paradisiaque. Elles étaient maltraitées, elles travaillaient dur. Elles étaient menées à la baguette et brutalisées quotidiennement par un personnel sans qualification qui considérait ces filles, ainsi qu’on les appelait là-bas, comme des êtres inférieurs. Elles étaient surveillées nuit et jour. Il y avait des cellules où l’on mettait à l’isolement celles qui refusaient de marcher au pas. Elles pouvaient y rester des jours et des jours. Si l’une de ces filles nourrissait quelque espoir de partir un jour de Sprogø, il fallait de toute façon qu’elle accepte d’abord d’être stérilisée. Stérilisée de force ! On leur enlevait tout, Carl ! Excision et hystérectomie ! » Elle secoua violemment la tête en donnant un grand coup de pied dans le mur. « C’est du délire !

– Tu es sûre que ça va, Rose ? » s’assura gentiment Assad en posant une main sur son bras.

« Je trouve que c’est le pire abus de pouvoir qu’on puisse imaginer, franchement », dit-elle avec une expression que Carl ne lui avait jamais vue. « Être condamnée à pourrir sur une île déserte… Les Danois ne sont pas mieux que leurs pires ennemis, s’exclama-t-elle avec rage. Nous ne sommes pas mieux que ces types qui lapident les femmes, ou que les nazis qui tuaient les handicapés mentaux et les simples d’esprit. Vous n’allez pas me dire que ce qui a eu lieu à Sprogø n’est pas comparable aux prétendus asiles d’aliénés où l’on enfermait les dissidents soviétiques, ou encore aux “centres de soins” pour handicapés mentaux en Roumanie ? Il s’est passé exactement la même chose chez nous. Nous ne valons pas mieux qu’eux ! »

Sur ce, elle tourna les talons et disparut dans les toilettes. Ses problèmes d’entérite ne devaient pas être entièrement résolus.

« Nom de Dieu ! » s’exclama Carl.

« Oui, elle était assez remontée sur cette histoire de Sprogø, cette nuit », commenta Assad à voix basse pour ne pas que Rose l’entende. « Elle a réagi un peu fort, je trouve. Je ne serais pas étonné qu’elle nous envoie bientôt Yrsa à sa place, alors. »

Carl ferma les yeux. Un soupçon qui l’avait souvent effleuré lui revenait à l’esprit, et cette fois plus que jamais. « Est-ce que tu crois que Rose a subi ce genre de traitement, Assad ? C’est ça que tu essayes de me dire ? »

Son assistant haussa les épaules. « Je dis juste qu’elle ressemble à quelqu’un qui a un caillou dans sa chaussure. »

Carl hésita quelques secondes, les yeux fixés sur le téléphone, avant de décrocher le combiné pour appeler son cousin Ronny.

Quand il jugea qu’il avait laissé sonner assez longtemps, il raccrocha brusquement, attendit douze secondes et composa le numéro de nouveau.

« Allô ! » répondit une voix usée et lasse, altérée par l’âge, l’alcool et des rythmes de sommeil erratiques.

« Salut, Ronny », dit Carl.

Pas de réponse.

« Carl à l’appareil. »

Toujours pas de réponse.

Il parla d’abord un peu plus fort puis cria carrément son nom dans le combiné, ce qui eut pour effet de déclencher enfin un peu d’activité à l’autre bout de la ligne : une respiration suivie d’une toux grasse due à la montagne de mégots qui gisaient probablement dans le cendrier de son interlocuteur.

« Tu m’as dit que tu étais qui ? » dit enfin Ronny.

« Carl, ton cousin Carl. Ça fait un bail, Ronny. »

Une nouvelle quinte de toux obligea Carl à écarter le combiné de son oreille. « Ça va pas bien de m’appeler à une heure pareille ! Il est quelle heure, au fait ? »

Carl consulta sa montre. « Neuf heures et quart.

– Neuf heures et quart ! Mais t’es complètement marteau ! Je n’ai pas eu de tes nouvelles pendant dix ans, et tu m’appelles à neuf heures du mat’ ! » Et il raccrocha.

Rien de nouveau sous le soleil. Carl voyait ça d’ici. Il l’imagina à poil, à part les chaussettes qu’il ne retirait jamais, avec les ongles longs et une barbe clairsemée lui recouvrant la moitié du visage. C’était un homme de forte corpulence qui, où qu’il se trouve dans le monde, occultait la lumière du soleil et préférait vivre dans le noir. Il n’était pas le genre de type à se rendre en Thaïlande pour soigner son bronzage.

Ronny le rappela moins de dix minutes plus tard.

« C’est quoi ce numéro, Carl ? Tu m’appelles d’où ?

– De mon bureau à l’hôtel de police.

– Quelle horreur.

– On m’a rapporté des choses te concernant, Ronny. Il faut qu’on ait une petite discussion tous les deux, d’accord ?

– On t’a dit quoi ?

– Il paraît que tu racontes des trucs à propos de la mort de ton père dans les bars louches que tu fréquentes un peu partout dans le monde, et on dit que tu me mêles à tes histoires.

– Qui est-ce qui t’a raconté ça, bordel ?

– Des flics, comme moi.

– C’est des conneries.

– Tu pourrais venir ici ?

– Moi chez les poulets ! T’as pété un câble ? Tu ne serais pas devenu un peu sénile depuis la dernière fois qu’on s’est vus ? Nan… si on doit absolument se voir, il faut que ça vaille le coup. »

Carl savait que Ronny allait maintenant lui proposer un rendez-vous dans un endroit où il pourrait boire à ses frais. Il avait raison.

« T’as qu’à me payer une bière et un sandwich au Tivoli Hall. C’est tout près de ton bureau.

– Jamais entendu parler.

– Mais si. C’est juste en face du Rio Bravo. Le Rio Bravo, tu connais ? Le pub à l’angle de Stormgade ! »

S’il savait que Carl fréquentait le Rio Bravo, pourquoi ne lui donnait-il pas rendez-vous là-bas, ce bouffon ?

Ils convinrent d’une heure pour se retrouver et après avoir raccroché, Carl passa plusieurs minutes à se demander ce qu’il allait pouvoir dire à ce crétin pour qu’il comprenne bien le message.

Ça doit être Mona, se dit-il quand le téléphone sonna à nouveau. Il leva les yeux vers l’horloge. Neuf heures et demie. Elle était tout à fait capable de l’appeler à cette heure-là. Rien qu’à l’idée d’entendre sa voix, il eut des papillons dans le ventre.

« Ooouii », dit-il. La voix qui lui répondit n’avait rien de sexy et n’appartenait certainement pas à Mona. Elle lui fit un peu l’effet d’un doigt d’honneur brandi juste sous son nez.

« Tu pourrais monter ici une minute, Carl ? » Il s’agissait de Tomas Laursen, le technicien de la police scientifique le plus talentueux que Carl ait connu, jusqu’à ce qu’un jour il abandonne son poste à cause d’un ras le bol du métier et d’une grosse somme gagnée au loto, qu’il avait ensuite dilapidée dans des placements hasardeux. Maintenant il était devenu le gérant hors pair de la cantine du quatrième étage, où l’on mangeait fort bien si on en croyait la rumeur, et il était grand temps que Carl traîne sa carcasse là-haut.

Et pourquoi pas tout de suite ?

« C’est à quel sujet, Thomas ?

– Le cadavre retrouvé hier à Amager. »

La salle était toujours aussi bondée, seul point commun avec la cantine d’autrefois, que la direction de la police s’était enfin décidée à moderniser.

« Tu vas bien ? » demanda Carl à l’homme massif qui lui répondit par une sorte de hochement de tête oblique.

« Je crois que je ne suis pas près de finir de payer la Ferrari que je viens de commander », lança-t-il avec un sourire en coin, entraînant Carl avec lui dans la cuisine.

Son sourire s’effaça aussitôt. « Tu t’étais déjà aperçu à quel point les gens peuvent être bavards quand ils mangent, Carl ? » dit-il sur le ton de la confidence. « Moi, il a fallu que j’arrive ici pour m’en rendre compte. »

Il décapsula une bière et la tendit à Carl sans lui demander son avis.

« Dis-moi, Carl. Il paraît que Bak et toi, vous vous êtes disputés à propos de l’affaire d’Amager, c’est vrai ou pas ? »

Carl but une gorgée de sa bière. Il avait un certain nombre de couleuvres à faire descendre. « Nous nous bouffons le nez pour un tas de raisons, Bak et moi, mais pourquoi cette question ?

– Bak est venu manger ici et il a laissé entendre devant plusieurs de ses anciens collègues qu’il y avait quelque chose de pas très clair dans la façon dont tu avais survécu à la fusillade dans cette baraque à Amager où Anker est mort et où Hardy est devenu tétraplégique. Il dit que tu as fait semblant de t’être fait tirer dessus. Il prétend que la blessure que tu as reçue à la tempe était trop superficielle pour te faire perdre connaissance et que ce n’était pas difficile de se l’infliger à bout portant.

– Quel connard. Il a dû venir raconter ses conneries juste avant que je lui donne un coup de main sur une affaire où sa sœur s’est fait agresser. Quel salopard d’ingrat de trou-du-cul de mes deux ! Et on peut savoir qui continue de colporter ces saloperies ? »

Laursen secoua la tête. Il ne dénoncerait personne. Ici, les gens devaient se sentir libres de casser du sucre sur le dos de qui ils voulaient. Sur le principe, Carl s’en fichait, tant qu’il n’en faisait pas les frais.

« Je crains qu’il y ait pas mal de monde dans cette cantine qui pense que Bak dit la vérité. Mais ce n’est pas tout, Carl.

– Quoi encore ? » Carl posa sa bouteille sur l’un des réfrigérateurs. Il n’avait pas envie de sentir la bière quand il allait affronter le chef de la Crim tout à l’heure.

« La police scientifique a trouvé plusieurs indices dans les poches du cadavre hier. Notamment une pièce qui était allée se glisser entre les plis de ses fringues. Une pièce d’une couronne pour être exact. En réalité, ils ont trouvé cinq pièces danoises dans sa poche, mais celle-là était la plus récente.

– De quand datait-elle ?

– Elle n’était pas très vieille. 2006. Le cadavre ne devait pas être là depuis plus de quatre ans. Mais ce n’est pas tout.

– Je t’écoute. Quoi d’autre ?

– Deux pièces étaient enveloppées dans du film alimentaire et sur le film on a relevé des empreintes. L’index de la main droite de deux individus distincts.

– OK. Et ça a donné quelque chose ?

– Oui. Les empreintes étaient nettes et très bien conservées. Le fait d’avoir mis ces pièces dans du film plastique était sûrement délibéré.

– Et on a pu trouver à qui elles appartenaient ?

– L’une d’elles était celle d’Anker Henningsen. »

Carl ouvrit de grands yeux. Il se souvint de l’expression soupçonneuse de Hardy et entendit le ton amer sur lequel il avait évoqué l’addiction à la cocaïne de leur coéquipier Anker.

Laursen tendit une autre bière à Carl en le regardant avec une mine affligée.

« L’autre empreinte était la tienne, Carl. »

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