Dossier 64
17 - Novembre 2010
17
Novembre 2010
Quand Carl fut remis du choc que lui avait causé la nouvelle de la découverte d’une pièce de monnaie portant son empreinte digitale sur le cadavre décomposé, il posa une main amicale sur le bras de Laursen et lui demanda de le tenir informé, la prochaine fois qu’il aurait des informations de ce genre à lui communiquer. Quelles qu’elles soient. Tout pouvait avoir son importance. Nouvelles pistes scientifiques dont le département aurait décidé de ne pas informer Carl ou commentaires de collègues trop bavards. Il voulait tout savoir.
Carl redescendit au deuxième.
« Où est Marcus ? demanda-t-il à Lis.
– Il est en train de briefer des équipes », répondit-elle. N’avait-elle pas cherché à éviter son regard ? Ou bien devenait-il paranoïaque ?
Alors qu’il se posait ces questions, elle releva la tête et lui jeta un de ces regards coquins dont elle était coutumière. « Alors, Carl, tu as fourré l’oie comme tu voulais, hier soir ? » lança-t-elle avec un sourire qui aurait été censuré dans un film des années cinquante.
Bon. Si elle s’intéressait à ce que Carl faisait sous la couette pendant ses heures de loisir, il pouvait considérer que ses empreintes digitales sur la pièce de monnaie n’étaient pas encore devenues le grand sujet de conversation du Département A.
Il déboula sans frapper dans la salle de conférences et prétendit ignorer les quinze paires d’yeux qui s’attachèrent à sa personne comme des sangsues.
« Désolé, Marcus », s’excusa Carl auprès de l’homme épuisé et pâle qui le regardait, un sourcil levé. « Mais il y a certaines choses dont il faut s’occuper avant qu’elles ne prennent des proportions excessives », déclara-t-il haut et fort, de façon à ce que tout le monde puisse l’entendre.
Il se tourna vers ses collègues, assis sur leurs chaises. La plupart avaient le visage marqué par plusieurs jours de diarrhée et de crève carabinées : les joues creuses, les yeux rouges et des mines assez patibulaires.
« Il y a des bruits qui courent dans la maison sur le rôle que j’aurais joué dans la fusillade d’Amager. Et les rumeurs en question me placent sous un éclairage qui ne me va pas du tout au teint, si j’ose m’exprimer ainsi. Alors je vais vous le dire ici, et ensuite je ne veux plus jamais en entendre parler : je n’ai pas la moindre idée de la raison pour laquelle les empreintes d’Anker et les miennes se trouvaient dans la poche de ce cadavre. Mais si la fièvre vous permet encore de faire travailler vos petites cellules grises, vous comprendrez, je pense, que ces pièces ont été mises là pour que vous les trouviez, au cas où le cadavre réapparaîtrait. Jusque-là vous suivez ? »
Il jeta un regard circulaire sur le troupeau de flics amorphes. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils manquaient de répondant. « Vous conviendrez avec moi que le corps aurait pu être enterré à un autre endroit que celui où on l’a trouvé. On aurait aussi pu le mettre en terre tel quel ! Ce qu’on a soigneusement évité de faire. Tous ces efforts laissent à penser que si par hasard on mettait la main sur ce cadavre, ce n’était pas très grave. Et que dans le cas où effectivement on tomberait dessus, il ne serait pas idiot de lancer les enquêteurs sur une fausse piste. »
Personne dans l’assemblée ne fit mine d’acquiescer ni de le contredire.
« Putain ! Je sais que vous vous êtes demandé, tous autant que vous êtes, ce qui s’est vraiment passé le jour de cette fusillade à Amager, et aussi pourquoi j’ai toujours refusé de m’occuper de cette affaire. » Cette fois, Carl fixa son regard directement sur Terje Ploug, assis au troisième rang. « Ploug, si je n’arrive pas à penser à cette affaire, c’est parce que j’ai honte de ce qui s’est passé ce jour-là, d’accord ? Il ne vous est pas venu à l’idée que c’est pour ça que Hardy est actuellement couché dans mon séjour et pas chez l’un d’entre vous ? Et que c’est ma façon à moi de faire face à la situation ? Je ne laisserai pas tomber Hardy, qu’on se le dise, même si à l’époque je n’ai pas réagi exactement comme j’aurais dû. »
Quelques-uns remuèrent le cul sur leur chaise. Avaient-ils enfin compris ? Ou bien était-ce un problème d’hémorroïdes ? On ne pouvait jamais savoir avec les fonctionnaires.
« Juste une dernière chose. Avez-vous déjà essayé de vous mettre à la place d’un type qui se retrouve avec une balle dans la peau, couché en dessous de ses deux meilleurs équipiers en train de se vider de leur sang ? La balle n’a pas fait que m’effleurer, je vous signale. J’aimerais que vous y réfléchissiez un peu, parce que je vous assure que ça vous en met un coup au moral.
– Personne ne t’a accusé de quoi que ce soit », dit enfin Terje Ploug. Carl commençait à désespérer de voir quelqu’un réagir. « Et en plus, on est sur un autre coup, là, si tu permets. »
Carl regarda autour de lui. Il se demandait ce que ces momies avaient dans la tête. Il en connaissait plusieurs dans le tas qui ne pouvaient pas le blairer. Et il en avait autant à leur service.
« Très bien. Mais je trouve que les gens devraient foutrement fermer leur grande gueule avant de se mettre à causer à tort et à travers dans cette maison ! C’est tout ce que j’avais à dire ! »
Il claqua la porte si fort que tout l’étage en fut ébranlé, puis s’en alla d’un pas furieux. Il ne s’arrêta qu’une fois assis à son bureau où il se mit à fouiller partout, déplaçant le foutoir qui s’y trouvait afin de mettre la main sur sa boîte d’allumettes pour allumer la foutue cigarette qui tremblait au coin de ses lèvres.
On avait trouvé une pièce avec ses empreintes digitales dans la poche de ce cadavre. Pourquoi et comment était-elle arrivée là ? Il n’en avait aucune idée. Quel merdier !
Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? La question tournait dans sa tête encore et encore. Désormais, il ne pouvait plus tourner le dos à cette affaire. Et ça le mettait hors de lui.
Il inspira profondément à travers ses mâchoires serrées et sentit son pouls s’accélérer. Il fallait qu’il pense à autre chose. Il était hors de question qu’il se retrouve une fois de plus roulé en boule par terre avec sur la poitrine un poids assez lourd pour tuer un individu plus fort et en meilleure condition physique que lui.
Pense à autre chose ! se fustigea-t-il en fermant les yeux.
Dans son entourage immédiat, il y avait une personne qui méritait plus que quiconque de se faire balayer par l’ouragan qui grondait à l’intérieur de Carl, et c’était Børge Bak.
« Tu vas apprendre à tes dépens qu’on ne chie pas impunément dans les bottes de Carl Mørck », dit-il à voix haute tout en cherchant son numéro de téléphone.
« Qu’est-ce que vous faites, chef ? Vous parlez tout seul, alors ? » Inquiet, Assad, l’observait depuis le seuil, le front plus ridé qu’une planche à laver.
« Ne t’en fais pas, Assad. Il faut juste que je passe un savon à Bak parce qu’il colporte des saloperies sur moi.
– D’accord. Mais je voudrais vous raconter quelque chose avant, chef. Je viens de téléphoner à un gars de l’école de police. Il s’appelle Nielsen. Je lui ai posé des questions sur Rose. »
Ce n’était vraiment pas le moment. Il avait réussi à se mettre dans un état de fureur super-constructif ! S’il n’en profitait pas maintenant, il allait se dégonfler comme un ballon de baudruche !
« Eh bien vas-y, si ça ne peut pas attendre. Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
– Vous vous rappelez quand Rose est arrivée ici au début, alors ? Jacobsen nous avait raconté qu’elle n’était pas entrée dans la police parce qu’elle avait raté le concours et qu’elle conduisait comme une pantoufle ?
– Comme une savate, Assad. Oui, je me rappelle qu’il a dit quelque chose dans ce goût-là.
– Il n’avait pas exagéré. Elle conduit très mal, alors. Nielsen m’a raconté qu’un jour elle a raté un virage et bousillé trois voitures.
– Trois voitures ! » Carl hocha la tête, impressionné.
« Oui, celle dans laquelle elle était, celle du moniteur de pilotage sur verglas et une autre qui était sur son chemin. »
Carl essaya de visualiser la scène. « Elle n’y est pas allée de main morte, dis donc ! On va éviter de lui laisser le volant du véhicule de service, dans ce cas », grogna-t-il.
« Ce n’est pas tout, chef. En plein milieu de l’histoire, elle a fait surgir sa jumelle Yrsa à sa place, alors ! Pendant que les voitures étaient sur le capot et tout ça ! »
Carl sentit que sa mâchoire tombait et un mot sortit de sa bouche sans qu’il s’en rende compte : « Eurêka ! » s’exclama-t-il alors qu’il voulait dire quelque chose de tout à fait différent. Si Rose devenait tout à coup sa sœur jumelle dans ce genre de situation, il ne s’agissait plus d’une simple plaisanterie ni d’un caprice, cela voulait dire qu’elle était totalement déconnectée de la réalité.
« Je vois. Ce n’est pas génial, ce que tu me dis là. Et alors, ils ont réagi comment à l’école de police ?
– Ils l’ont fait voir par un psychologue, mais entre-temps, elle était redevenue Rose.
– Nom de Dieu, Assad ! Et tu as parlé à Rose de cette conversation ? J’espère que non ! »
Assad lui lança un regard vexé. Évidemment qu’il ne lui en avait pas parlé.
« Il y a encore autre chose, chef. Elle était secrétaire au commissariat de la City avant d’arriver chez nous. Vous vous rappelez ce que Brandur Isaksen nous a dit sur elle ?
– Vaguement. Il a parlé de la voiture d’un collègue qu’elle avait emboutie, et puis il y avait une histoire de documents importants qu’elle avait détruits.
– Oui, et aussi le fait qu’elle buvait.
– Et qu’elle s’était envoyée en l’air avec plusieurs types du commissariat au cours d’une fête de Noël un peu trop arrosée. Ce petit puritain de Brandur m’avait conseillé d’éviter de lui proposer d’aller boire un coup si je ne voulais pas avoir de problèmes avec elle. »
Carl se souvint avec nostalgie de Lis à l’époque où elle n’avait pas encore rencontré son Frank. Lui faire boire un petit verre lors d’une fête de Noël donnait au contraire d’excellents résultats. Carl sourit intérieurement.
« Brandur devait juste être un peu jaloux des gars avec qui Rose a exprimé sa féminité cachée, tu ne crois pas ? Mais ce que Rose décide de faire de son corps pendant une fête de Noël concerne Rose elle-même et les intéressés. Cela ne nous regarde pas, et ni Brandur ni personne d’autre n’a à se mêler de ses galipettes, si tu veux mon avis.
– Écoutez, chef, pour les fêtes de Noël et les galipettes, je ne suis pas au courant. Mais en tout cas, je sais que le jour de ce déjeuner où Rose a fait tous ces trucs, elle est aussi devenue Yrsa subitement. Je viens de parler à plusieurs personnes au commissariat de Station City, et tout le monde s’en souvient encore. » Les sourcils d’Assad montèrent tout en haut de son front, ce qui chez lui signifiait : Vous vous rendez compte ?
« Enfin, en tout cas elle n’était plus Rose parce qu’elle s’est mise à parler avec une voix complètement différente et à se comporter comme si elle était dans la peau d’une deuxième personne. Et même d’une troisième, d’après certains témoignages », dit-il pour conclure, tandis que ses sourcils revenaient à leur place initiale.
Cette dernière information mit Carl K-O. Une troisième personnalité ! Oh, mon Dieu !
Il sentit que sa fureur contre Bak avait baissé d’un cran, ce qui était bien dommage parce que ce con avait bien mérité d’y goûter.
« Est-ce que tu sais pourquoi Rose fait ça ? » demanda Carl à son assistant.
« Elle n’a jamais été internée, alors, chef, si c’est ce que vous voulez dire. Mais j’ai le numéro de sa mère si vous voulez lui poser la question vous-même. »
La mère de Rose ! Il n’était pas bête, cet Assad ! Autant prendre le taureau par les cornes.
« Parfait, Assad. Et on peut savoir pourquoi tu ne le fais pas toi-même ?
– Parce que… » Il lança à Carl un regard suppliant. « Parce que je préfère que ce soit vous. Si Rose l’apprend, j’aime autant qu’elle s’en prenne à vous, vous comprenez ? »
Carl haussa les épaules et poussa un soupir, fataliste. Apparemment il était écrit que le cours de cette journée échapperait d’un bout à l’autre à sa volonté.
Il prit le papier des mains d’Assad et lui indiqua d’un geste qu’il pouvait disposer. Il composa le numéro et attendit. Il s’agissait d’un vieux numéro commençant par l’indicatif 45. Elle devait habiter Virum, Lyngby ou un de ces coins-là.
Journée pourrie ou pas, on décrocha le téléphone à l’autre bout de la ligne.
« Allô, bonjour, Yrsa Knudsen à l’appareil. »
Carl n’en crut pas ses oreilles : « Euh, allô, euh… Yrsa ? » Il eut un doute pendant quelques secondes, mais à l’autre bout du couloir, Rose appela Assad. Elle était donc bien ici. « Excusez-moi de vous déranger, continua-t-il. Je m’appelle Carl Mørck, je suis le patron de Rose. Vous êtes sa mère ?
– Pas du tout, dit-elle avec un rire de gorge. Je suis sa sœur. »
Ah bon, elle avait réellement une sœur qui s’appelait Yrsa ? La voix ressemblait beaucoup à celle qu’employait Rose quand elle était Yrsa, mais pas tout à fait quand même.
« Vous êtes sa sœur jumelle ?
– Non plus. » Yrsa rit à nouveau. « Il n’y a pas de jumeaux dans la portée mais nous sommes tout de même quatre sœurs.
– Quatre ! » Il se demanda si son exclamation n’avait pas été un peu trop forte.
– C’est ça : il y a Rose, moi, Vicky et Lise-Marie.
– Quatre sœurs… et Rose est l’aînée ? Je l’ignorais.
– Oui, nous n’avons qu’un an de différence. Je crois que papa et maman ont eu envie d’en finir au plus vite. Ils n’ont jamais réussi à fabriquer un garçon, alors ma mère a décidé d’arrêter les frais. » Elle ponctua sa phrase d’un éclat de rire qui faisait penser au grognement d’un cochon. On aurait dit Rose.
« Je suis désolé. » Il ne savait pas pourquoi il avait dit ça. « Euh… en fait, j’appelais pour parler à votre mère. Elle est là ? Vous pouvez me la passer ?
– Non, je regrette, elle ne vit plus ici depuis trois ans. Il semble que le nouvel appartement de son mari sur la Costa del Sol lui convienne mieux que celui-ci. » Le oink oink porcin accompagna cette remarque. Yrsa était d’une nature joyeuse.
« Bon, je ne vais pas y aller par quatre chemins. Je peux compter sur votre discrétion ? Et quand je dis votre discrétion, je ne veux même pas que Rose apprenne que je vous ai téléphoné.
– Je ne suis pas quelqu’un de discret !
– Ah… bon. Vous voulez dire que vous allez informer Rose de mon appel ? Ça ne m’arrange pas.
– Ce n’est pas ce que j’ai dit. Rose ne vient plus nous voir ces temps-ci. En revanche, je vais le raconter à mes deux autres sœurs. Il n’y a pas de secrets entre nous. »
Cette conversation était vraiment bizarre. Pas du tout ce qu’il avait imaginé.
« Je comprends. Très bien. Alors je vais vous demander si Rose a déjà eu des problèmes psychiques ou des troubles de la personnalité. Savez-vous si elle a déjà été soignée pour ce genre de pathologie ?
– Soignée, soignée, c’est beaucoup dire. En tout cas elle a bouffé la plupart des médicaments que le toubib avait prescrits à ma mère quand mon père est décédé. Elle a fumé, sniffé, prisé et bu tout ce qu’on peut imaginer, alors dans un sens on peut dire qu’elle s’est soignée, oui. En revanche, je ne sais pas si ça a réglé son problème.
– De quel problème parlez-vous ?
– De celui qui consistait à ne plus avoir envie d’être Rose chaque fois que quelque chose n’allait pas. Et de préférer être l’une d’entre nous, ou même quelqu’un de tout à fait extérieur à la famille.
– Vous êtes en train de me dire que Rose est malade, c’est ça ?
– Malade, je ne sais pas. Cinglée, c’est sûr ! »
La nouvelle n’était pas vraiment un scoop pour Carl.
« Et il y a longtemps qu’elle est comme ça ?
– Elle a toujours été comme ça. Mais son état a empiré après la mort de notre père.
– Je vois. Y avait-il une raison particulière à ça ? Enfin, excusez-moi, ma question est idiote. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Y a-t-il eu des circonstances particulières liées à la mort de votre père ?
– Oui. Il est mort d’un accident du travail. Il a été entraîné à l’intérieur d’une machine, et ils ont dû ramasser les morceaux à la sortie et les regrouper dans une bâche. Un de mes amis m’a raconté que police secours l’a amené à la morgue en leur disant : “Vous allez pouvoir faire quelque chose avec tout ça ?” »
Elle avait dit ça avec un calme remarquable. Presque cynique.
« Je suis navré. C’est une façon horrible de mourir. Je comprends que cela ait pu vous affecter énormément. Mais si j’ai bien compris, c’est Rose qui n’a pas pu le supporter.
– Elle effectuait une mission de secrétaire intérimaire dans les bureaux de l’aciérie de Valseværk. Elle a vu les secouristes traverser la cour de l’usine avec la bâche. Et je confirme, elle a eu du mal à le supporter. »
Une histoire épouvantable. N’importe qui aurait craqué.
« Alors tout à coup elle n’a plus eu envie d’être Rose, c’est aussi simple que ça. Un jour elle jouait les punks, le lendemain elle devenait une dame élégante ou l’une d’entre nous. Je ne sais pas si elle est malade mais en tout cas, Lise-Marie, Vicky et moi n’avons pas très envie d’être présentes quand elle se métamorphose pour devenir nous. Vous nous comprenez, n’est-ce pas ?
– Pourquoi croyez-vous qu’elle fasse ça ?
– Je vous l’ai dit, elle est cinglée ! Vous devez le penser aussi, d’ailleurs. Sinon, vous ne m’auriez pas appelée. »
Carl hocha la tête. Rose n’était pas la seule de la famille à savoir tirer des conclusions.
« Encore une ou deux questions pour satisfaire ma curiosité. Est-ce que vous êtes blonde avec des cheveux bouclés ? Est-ce que vous adorez le rose ? Et est-ce que vous portez des jupes plissées ? »
Elle éclata de rire : « Incroyable ! Elle vous a déjà fait le coup, alors ! La réponse est oui pour les cheveux. Ils sont blonds et bouclés. Pour ce qui est de ma couleur préférée, c’est vrai aussi. Tenez, en ce moment je porte un vernis à ongles rose et un rouge à lèvres de la même couleur. Mais en ce qui concerne les jupes plissées, il y a des années que je n’en mets plus.
– Une jupe écossaise, peut-être ?
– Effectivement, je trouvais ça assez cool à une époque… quand j’avais quatorze ans.
– À mon avis, si vous fouillez dans vos armoires, vous allez vous apercevoir qu’elle n’y est plus. »
Il prit congé et raccrocha. La conversation l’avait remis de bonne humeur. Il ne connaissait pas les deux autres sœurs mais il se dit qu’elles ne devaient pas être si terribles qu’Assad et lui ne soient pas capables de les gérer si elles débarquaient soudainement au Département V, incarnées par Rose.
Il était exact que le Tivoli Hall se trouvait en face du Rio Bravo. Mais l’endroit n’avait rien d’un hall.
Le cousin de Carl attendait au fond du bar à une table donnant sur la rue et à une distance commode de la porte des toilettes. Endroit qu’il aurait à visiter sous peu. Sa vessie répondait au quart de tour à ce qui se passait à l’extrémité supérieure de son insatiable anatomie.
Ronny leva le bras comme s’il n’était pas sûr que Carl soit capable de le reconnaître. Certes, il avait vieilli et grossi, mais pour le reste, il était relativement égal à lui-même. Ses cheveux étaient lissés en arrière et pommadés, mais pas dans le style rocker des années cinquante. Il avait plutôt l’air d’un danseur mondain argentin dans un soap opera pour ménagères de banlieue de moins de cinquante ans. Vigga aurait qualifié son look de glauque. Pour couronner le tout, il était vêtu d’une veste lustrée digne d’un mafioso et d’un jean qui n’allait ni avec le reste de sa tenue ni avec Ronny lui-même. Une coupe avec un cul large et des jambes moulantes. Un jean qui aurait fait son effet sur une jeune signorina napolitaine mais certainement pas sur un corps comme le sien. Pas plus d’ailleurs que les chaussures pointues qu’il avait aux pieds. Bref, il était too much !
« J’ai déjà commandé », annonça Ronny en montrant deux bouteilles de bière, vides toutes les deux.
« Je suppose que l’une des deux était pour moi ? » dit Carl.
Ronny secoua la tête.
« Vous remettez ça ! » cria-t-il à l’intention de la serveuse avant de se pencher vers Carl.
« Content de te voir, cousin ! » Il essaya d’attraper les mains de Carl, qui eut tout juste le temps de les ramener sur ses genoux. L’épisode ne manqua pas de susciter des commentaires aux tables voisines.
Carl plongea le regard dans celui de Ronny et lui résuma en deux phrases ce que Bak racontait à droite et à gauche à propos d’une conversation de bar que lui, Ronny, aurait eue en Thaïlande.
« Oui, rétorqua-t-il. Et alors ? » Il ne se donnait même pas la peine de nier.
« Tu picoles trop, Ronny. Est-ce que tu veux que je te prenne un rendez-vous à Majorgaarden pour une cure de désintoxication Minnesota ? Je ne vais pas te la payer, si c’est ce que tu crois, mais si tu continues à crier sur les toits que tu as tué ton père et que je t’ai donné un coup de main pour le faire, tu risques de te retrouver en sevrage forcé et gratuit dans une des confortables cellules que l’État mettra à ta disposition.
– Tu parles ! Il y a prescription. » Ronny adressa son plus beau sourire à la gentille serveuse qui lui apportait son assiette ainsi que deux autres bières. Il avait commandé du haddock.
Carl jeta un rapide coup d’œil à la carte. Le plat coûtait la bagatelle de
cent quatre-vingt-quinze couronnes 1, le plus cher du menu. Mais Ronny pouvait se brosser s’il croyait que Carl allait payer.
« Je vous remercie, les bières ne sont pas pour moi », dit Carl en repoussant les deux bouteilles vers son cousin. Comme ça au moins, elle ne se demanderait pas à qui donner la note tout à l’heure.
Il leva à nouveau les yeux vers Ronny. « Au Danemark, il n’y a jamais prescription sur une affaire de meurtre », l’informa-t-il sans se soucier du hoquet de la serveuse.
« Écoute, vieux frère, détends-toi ! » dit Ronny quand ils furent à nouveau seuls. « On n’a jamais rien pu prouver. Il ne faut pas te mettre dans un état pareil. Mon père était un connard. Il était peut-être très gentil avec toi, mais pas avec moi, si c’est ce que tu crois. Quand il nous emmenait à la pêche, c’était juste pour épater la galerie, et ton père en particulier. Il n’en avait rien à foutre d’attraper des poissons. Dès qu’on est allés voir ces filles à vélo sur la route, il s’est installé tranquillement dans sa chaise pliante avec sa flasque et ses clopes. Les poissons ne risquaient rien du tout avec lui. La plupart de ceux qu’il avait soi-disant “pêchés”, continua-t-il en traçant des guillemets en l’air avec ses doigts, il les avait apportés de la maison, Carl. Tu n’avais pas compris ça ? »
Carl secoua la tête. La description ne correspondait pas à l’homme que son père adorait et qui avait enseigné tant de choses à Carl.
« Ce n’est pas vrai, Ronny. Les poissons venaient d’être pêchés et ton père n’avait pas bu. Le rapport d’autopsie était très clair. Pourquoi est-ce que tu racontes toutes ces conneries ? »
Ronny leva les sourcils et finit sa bouchée avant de répondre.
« Tu n’étais qu’un grand gamin, Carl, et tu ne voyais que ce que tu voulais bien voir. Et tu n’as pas changé. Alors tu sais quoi ? Si tu n’es pas capable d’entendre la vérité, je trouve que tu devrais payer la note et te casser.
– D’accord, alors raconte-la-moi, cette fameuse vérité. Ça m’intéresserait de savoir comment tu as assassiné ton père et en quoi je t’ai aidé !
– Tu n’as qu’à te rappeler les posters que tu avais sur le mur de ta chambre. »
C’était quoi cette réponse ? De quels posters parlait-il ?
Ronny se mit à rire. « Ne me fais pas croire que moi je m’en souviens et que toi tu as oublié ! »
Carl inspira longuement. Ce type s’était noyé le cerveau à force de boire.
« Bruce Lee, John Saxon, Chuck Norris. » Il mima quelques prises de karaté dans le vide. « Enter the Dragon. Fist of Fury. Ces posters-là, Carl.
– Mes posters de karaté ? Je ne les ai pas eus très longtemps, d’abord. Et ils n’étaient plus sur mon mur au moment des faits. Et puis, je ne vois pas le rapport ? De quoi est-ce que tu me parles ?
– JEET KUNE DO ! » s’écria Ronny tout à coup en crachant du haddock partout. Leurs voisins de table faillirent en faire tomber leur tasse. « C’était ton cri de guerre, Carl. Aalborg, Hjørring, Frederikshavn, Nørresundby. Si on donnait un film avec Bruce Lee dans l’une de ces villes, tu fonçais le voir. Tu ne te souviens pas de ça, mec ? Dès que tu as pu entrer dans une salle interdite aux enfants, tu t’es mis à faire le pied de grue devant les cinémas. Tu vois bien que ça ne devait pas être longtemps avant la mort du vieux ! De mémoire, ces films étaient interdits aux moins de seize ans et tu en avais dix-sept quand il est mort.
– Tu ne veux pas essayer de t’expliquer ? Qu’est-ce que cette histoire de films de karaté a à voir avec ce qui m’amène ici ? »
Ronny se pencha à nouveau au-dessus de la table. « C’est toi qui m’as appris à faire un shuto-uchi, Carl. Le coup de karaté qu’on donne avec le tranchant de la main. Quand tu as vu les filles sur la route et que tu t’es mis à courir, tu étais trop occupé pour regarder derrière toi, et c’est là que j’ai frappé mon père à la gorge. Pas très fort, mais avec une puissance bien répartie, comme tu m’avais expliqué qu’il fallait le faire pour ne pas briser le cou de son adversaire. Je m’étais entraîné sur les moutons à la ferme. J’ai visé la carotide, j’ai abattu ma main sur sa nuque et ensuite je lui ai donné un cou de talon, comme ça ! »
Carl vit la nappe bouger à l’extrémité de la table. Ce taré était en train de faire la démonstration de son geste.
« Tu serais gentil de t’écarter un peu, tu éclabousses ma veste avec ton haddock, dit-il. Écoute-moi bien, Ronny. Tu es en train de me raconter des conneries et je ne comprends pas à quoi tu joues. J’ai dit À tout à l’heure à ton père et nous sommes partis en même temps. Est-ce que tu te trimbales avec un tel traumatisme de sa mort que tu es obligé de t’inventer des histoires pour pouvoir continuer à vivre ? Tu es pathétique. »
Ronny sourit. « Crois ce qui t’arrange, Carl. Tu veux un dessert ? »
Carl refusa en secouant la tête. « Si jamais j’apprends que tu continues à raconter ta version délirante de ce qui n’était qu’un accident, je te promets que tu vas avoir l’occasion de goûter à mon jeet kune do. »
Il se leva, laissant son cousin avec son reste de haddock et l’addition sur les bras. Non, décidément, pas de dessert.
« Il faut que vous montiez chez Marcus Jacobsen », l’informa le planton quand il fut de retour à l’hôtel de police.
S’il me passe un savon maintenant, je vais m’énerver, se dit-il en gravissant les marches.
« Je ne vais pas y aller par quatre chemins, Carl », entama Marcus avant même qu’il ait eu le temps de refermer la porte du bureau. « Et je vais te demander de me répondre franchement. Est-ce que tu connais un dénommé Pete Boswell ? »
Carl fronça les sourcils. « Non, ça ne me dit rien.
– On nous a donné un tuyau anonyme cet après-midi sur le cadavre d’Amager.
– Ouais. Comme tu sais, je déteste les tuyaux anonymes, mais vas-y, dis toujours !
– Il paraîtrait que la victime serait un Anglais. Pete Boswell. Un Noir d’origine jamaïcaine. Il a disparu à l’automne 2006. Il logeait à l’hôtel Triton et travaillait dans un magasin inscrit sous le nom de Kandaloo Workshop. L’entreprise vend de l’artisanat et du mobilier importés d’Inde, d’Indonésie et de Malaisie. Ça ne te dit toujours rien ?
– Rien du tout.
– Alors je trouve étrange que cet informateur anonyme prétende que ce Pete Boswell avait rendez-vous avec Anker et toi le jour où il a disparu.
– Un rendez-vous ? » Carl sentit un début de migraine derrière son sourcil droit. « Qu’est-ce que tu veux que je foute avec un homme qui importe des meubles et des babioles exotiques ? Je n’ai pas changé ma déco depuis le jour où je me suis installé à Allerød. Je n’ai pas les moyens de m’acheter du mobilier, et si j’avais besoin de nouveaux meubles, j’irais chez Ikea, comme tout le monde. Qu’est-ce que c’est que ces conneries, Marcus ?
– C’est la question que je me pose. Enfin, attendons la suite. Ce genre d’informateurs anonymes s’arrêtent rarement à un seul tuyau », dit le chef de la criminelle.
Il ne fit aucune remarque sur la façon assez cavalière dont Carl avait interrompu sa réunion de débriefing un peu plus tôt dans la journée.
1. Environ 26 euros.
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