Dossier 64

Adler-Olsen · Chapitre 26 sur 48

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Dossier 64

25 - Septembre 1987

25

Septembre 1987

 

Rita contempla un long moment le lac de Peblinge. Elle était à la fois détendue et excitée et elle avait une folle envie de fumer. Encore deux cigarettes et elle retournerait à l’immeuble en brique grise, sonnerait à l’interphone, pousserait la porte d’entrée et gravirait les marches qui la ramèneraient vers son passé. Et les dés seraient jetés.

Elle sourit pour elle-même et cela profita à un jeune homme en tenue de jogging qui lui répondit par un regard gourmand. Malgré l’heure matinale à laquelle elle s’était levée, elle se sentait en pleine forme, invulnérable.

Elle glissa la cigarette entre ses lèvres et vit le type s’arrêter vingt mètres plus loin et se mettre à faire ses étirements tout en lorgnant du coin de l’œil son manteau ouvert et sa poitrine généreuse.

Pas aujourd’hui, mon petit gars. Peut-être une autre fois, signala-t-elle d’un regard en allumant sa cigarette.

Pour l’instant, il s’agissait de Nete, et Nete était plus importante qu’un gamin avec le cerveau au garde-à-vous dans son caleçon.

Depuis qu’elle avait ouvert sa lettre et jusqu’à ce matin où elle avait sauté dans sa voiture et mis le cap sur Copenhague, la question lui trottait dans la tête. Pourquoi Nete voulait-elle la revoir ? N’avaient-elles pas décidé que leurs chemins devaient se séparer pour toujours ? Nete n’avait-elle pas gravé cette décision dans le marbre la dernière fois qu’elles s’étaient vues ?

Elle entendait encore son ancienne amie lui dire :

« C’est ta faute si j’ai été envoyée sur l’île. C’est toi qui m’as attirée ici ! » Elle la singea en pensée entre deux bouffées de cigarette, tandis que le gars en tenue de jogging ne savait plus sur quel pied danser.

Rita éclata de rire toute seule. Cet hiver glacé de 1955, dans cet asile d’aliénées, avait tout de même été la période la plus dingue de son existence.

Le jour où Nete était arrivée à l’hôpital psychiatrique de Brejning, à l’est du Jutland, une bagarre venait d’éclater entre quatre malades atteintes de démence légère. Le bâtiment, avec ses plafonds hauts, résonnait de cris et de hurlements et on n’avait aucun mal à se croire dans une maison de fous.

Rita adorait les journées comme celles-là. Au moins, il se passait quelque chose. Elle avait toujours aimé voir pleuvoir les coups. Et le personnel soignant excellait en la matière.

Elle se trouvait près de la porte principale quand Nete était entrée dans l’établissement entre deux agents et il lui avait suffi d’un coup d’œil pour deviner que cette fille était de la même trempe qu’elle. Elle avait un regard éveillé et un peu effrayé par toute la laideur qu’elle voyait autour d’elle. Mais il y avait autre chose dans ses yeux. Il y avait aussi de la colère. C’était une dure à cuire, et Rita aimait ça.

Rita respectait la colère parce que la colère avait été le moteur de sa vie. Quand elle volait, quand elle délestait un pauvre imbécile de son portefeuille ou quand elle bousculait les gens qui avaient le malheur de se trouver sur son chemin. Elle savait que la colère ne menait à rien, mais c’était un sentiment qui lui faisait du bien. Porté par la rage, on pouvait déplacer des montagnes.

On installa la nouvelle dans une chambre située à deux portes de celle de Rita et, dès le premier soir, elle décida d’entreprendre la jeune fille. Elle s’était déjà mis en tête qu’elle aurait en elle une alliée et une amie.

Elle estima que Nete devait avoir à peu près deux ans de moins qu’elle. Elle la jugea naïve et sans éducation, mais pas bête. Simplement, elle ignorait tout de la vie et de la nature humaine et ne savait pas encore que ce n’était qu’un jeu, mais ça, Rita se faisait fort de le lui enseigner.

Quand elle en aurait assez de repriser des chaussettes à longueur de journée, et quand les premiers conflits avec le personnel lui auraient rendu la vie dure, elle viendrait trouver Rita pour qu’elle la console. Et Rita n’aurait plus qu’à ouvrir les bras. Avant que les premiers bourgeons n’apparaissent sur les branches des hêtres, elles s’enfuiraient ensemble, Rita se l’était promis. Elles traverseraient le Jutland et embarqueraient pour l’Angleterre à bord d’un chalutier à Hvide Sande. Il y aurait toujours quelques marins-pêcheurs pour s’occuper de deux beautés en cavale. Qui ne voudrait pas de filles comme elles sur le pont ? Elles avaient de quoi faire tanguer les bateaux !

Une fois en Angleterre, elles apprendraient la langue et trouveraient du travail. Quand elles sauraient parler l’anglais et qu’elles auraient appris un métier, elles passeraient à l’étape suivante, l’Amérique.

Rita avait tout prévu. Elle attendait juste de trouver la personne avec qui elle allait mettre son plan à exécution.

Il ne fallut pas plus de trois jours à Nete pour s’attirer des ennuis. Elle posait trop de questions, et là-bas, c’était assez pour se mettre les gens à dos. Comme elle se distinguait nettement parmi les êtres difformes et les demeurées qui l’entouraient, ses questions étaient perçues comme des agressions.

« Tiens-toi tranquille », lui dit Rita un jour dans le couloir. « Ne leur montre pas à quel point tu es intelligente, cela ne t’aidera pas, bien au contraire. Fais ce qu’ils te disent et fais-le sans discuter. »

Elle avait attrapé Nete par le bras et l’avait attirée à elle. « Tu vas sortir d’ici, je te le promets, mais d’abord je voudrais te poser une question : est-ce que tu attends des visites, ici, dans le Jutland ? »

Nete secoua la tête.

« Donc, si un jour tu sortais de cet asile, tu n’aurais nulle part où aller ? »

Visiblement la question la choqua.

« Pourquoi dis-tu : si ?

– Tu ne crois tout de même pas qu’ils vont te relâcher comme ça ? dit Rita en claquant des doigts. Je sais bien que c’est joli ici mais n’empêche que c’est tout de même une prison. Et malgré la vue dégagée sur les champs et sur le fjord, chaque ornière cache des fils barbelés infranchissables. Et je peux t’assurer que tu ne passeras pas ces putains de clôtures sans mon aide. »

Rita fut surprise de voir Nete pouffer de rire.

« On n’a pas le droit de dire de gros mots », dit-elle à voix basse en donnant un petit coup de coude dans les côtes de Rita.

Elle était sympathique, en tout cas.

Quand Rita eut fumé ses deux cigarettes, elle consulta sa montre. Il était dix heures cinquante-huit, le moment pour elle de mettre la tête dans la gueule du loup, et de lui briser la mâchoire le cas échéant.

L’idée lui traversa la tête de crier au jeune homme, qui s’était maintenant appuyé à un arbre, d’attendre qu’elle revienne, mais elle se souvint des beaux cheveux et du corps appétissant de Nete et y renonça. Des bites, il y en avait partout. Il n’y avait qu’à claquer des doigts.

Elle ne reconnut pas la voix de Nete dans l’interphone mais ne se laissa pas décontenancer.

« Neeete, quel plaisir d’entendre à nouveau ta voix », s’exclama-t-elle en poussant la porte quand l’interphone grésilla. Peut-être Nete était-elle réellement malade. En tout cas, elle était enrouée.

La légère appréhension que, contre toute attente, elle avait ressentie, s’effaça aussitôt que Nete ouvrit la porte avec un regard qui transforma en une seconde les vingt-six années écoulées en une brise légère qui emportait avec elle toutes les vieilles rancunes.

« Entre, Rita, je te trouve magnifique. Merci d’être aussi ponctuelle. »

Nete la conduisit dans son salon et l’invita à s’asseoir. Elle avait toujours sa grande bouche aux lèvres pulpeuses, et Rita n’avait plus jamais vu depuis des yeux bleus comme les siens, capables de passer du feu à la glace en une seconde.

Cinquante ans et toujours aussi belle, songea Rita, tandis que Nete, de dos, versait le thé dans les tasses. Elle devinait ses jolies jambes fines sous l’élégant pantalon à pinces. Son chemisier ajusté épousait ses hanches rondes et ses fesses étaient plus fermes que jamais.

« Tu as de beaux restes, ma chérie. Je refuse de croire que tu souffres d’une maladie incurable. Dis-moi que ce n’est pas vrai. Dis-moi que c’était juste une ruse pour m’attirer à Copenhague. »

Nete se tourna vers elle, les tasses à la main et une chaude lueur dans le regard, mais elle ne répondit pas. Il y avait toujours eu entre elles ce dialogue sans paroles.

« Je croyais que tu ne voulais plus entendre parler de moi, Nete ? » dit Rita, examinant la pièce dans laquelle elle se trouvait. L’appartement n’avait pas le luxe attendu de la part d’une femme qui possédait plusieurs millions de couronnes, ainsi que Rita avait pu le vérifier.

« Moi, j’ai beaucoup pensé à toi, mais tu t’en doutes », ajouta-t-elle en regardant les deux tasses dans les mains de Nete.

Elle sourit. Deux tasses, et pas trois.

Elle tourna la tête vers la fenêtre. Pas d’avocat donc. Une belle journée en perspective.

Rita et Nete formaient une bonne équipe, le personnel soignant s’en aperçut tout de suite. « Il nous manque du monde à la nurserie », leur dit-on un matin en les munissant chacune d’une cuillère.

Pendant deux jours elles durent nourrir les grands enfants débiles profonds qu’on attachait aux radiateurs parce qu’ils ne savaient pas se tenir assis à table. Un travail répugnant qui s’effectuait à l’écart des autres afin que le triste spectacle leur soit épargné. Lorsqu’on put constater qu’elles se montraient à la hauteur de la tâche et qu’elles s’appliquaient à bien débarbouiller les enfants après leurs repas chaotiques, elles eurent l’immense privilège de se voir confier la propreté de l’autre extrémité de leur tube digestif.

Rita vomissait souvent car elle venait d’un endroit où les seuls excréments qu’on rencontrait étaient ceux que les égouts déversaient occasionnellement en cas de grosses pluies. Quant à Nete, elle torchait les derrières et rinçait les couches souillées comme si elle avait fait ça toute sa vie.

« La merde, c’est la merde, disait-elle. Et moi, j’ai grandi dedans. »

Et puis elle se mettait à parler de bouse et de lisier de porc, de crottin et de jours si longs que les corvées de l’asile étaient des vacances en comparaison.

En réalité, Nete savait très bien qu’elle n’était pas en vacances. Rita le voyait aux cernes sous ses yeux et l’entendait lorsqu’elle se mettait à maudire le médecin qui lui avait volé sa raison avec son stupide test de QI.

« Tu crois, toi, qu’il y a un seul médecin ici, à Brejning, qui connaît la différence entre se lever le matin à quatre heures l’hiver pour traire les vaches et faire la même chose l’été ? » grognait-elle entre ses dents quand les blouses blanches venaient faire leur inspection de temps en temps. « Et tu crois qu’ils connaissent l’odeur de l’étable quand une vache a une métrite chronique ? Certainement pas ! Alors qu’ils ne viennent pas me dire que je suis stupide parce que je ne connais pas le prénom du roi de Norvège. »

Quand elles eurent nettoyé les visages et les derrières des enfants pendant quinze jours, elles purent aller et venir dans le service à leur guise, et c’est là que Rita commença son travail de sape.

« Alors, Nete ? Tu as vu le médecin-chef ? lui demandait-elle tous les matins. Ou peut-être un des autres médecins ? Et au fait, le chef de service a envoyé son rapport au conseil municipal ? Est-ce qu’il lui arrive seulement de regarder de ton côté ? » Elle faisait pleuvoir ses questions comme des rafales de mitraillette.

Au bout d’une semaine, Nete en eut assez.

Ce jour-là, elle observa autour d’elle à la fin de la pause déjeuner et vit les visages grimaçants, les dos voûtés, les jambes torses et les regards fuyants. Et elle réalisa où elle était.

Elle comprit soudain qu’elle était devenue l’une de ces créatures et elle ne le supporta pas.

« Je veux parler au médecin-chef », dit-elle à une infirmière qui passa son chemin en secouant la tête. Quand elle eut renouvelé l’expérience plusieurs fois et qu’elle se fut rendu compte que personne ne voulait l’écouter, elle se leva et répéta la phrase dans le réfectoire en criant de toutes ses forces.

Pour lui éviter des ennuis, Rita vint à la rescousse.

« Si tu continues à hurler comme ça, je peux te garantir que tu vas le voir, le médecin-chef. Mais d’ici là tu auras passé plusieurs jours attachée sur un lit avec des sangles, et on t’aura fait des piqûres tous les jours pour te faire taire. »

Nete bascula la nuque en arrière, prête à hurler à nouveau sa requête à pleine voix, mais Rita la saisit par les bras.

« Les filles comme nous n’ont que deux moyens de sortir d’ici : s’enfuir ou se laisser stériliser. Tu n’imagines pas la vitesse à laquelle ils trient celles qu’ils opèrent de celles qui en réchappent. La semaine dernière, il paraît que le psychologue et le médecin-chef en ont choisi quinze en dix minutes. Combien s’en sont sorties, à ton avis ? Crois-moi, dès que les dossiers sont traités par la Commission des affaires sociales, tu peux être sûre que presque toutes atterrissent à l’hôpital de Vejle.

« Alors, je te pose la question encore une fois, Nete. Est-ce qu’il y a quelqu’un en dehors de cet asile qui va te manquer ? Si la réponse est non, viens avec moi et fuyons d’ici dès que nous aurons fini de donner leur dîner aux enfants. »

La succession des événements des deux semaines suivantes se résumait en quelques phrases.

Ensemble elles volèrent deux blouses blanches et des jupes, et elles sortirent en même temps que le reste du personnel. En se cachant dans les buissons, elles s’éloignèrent peu à peu de l’asile. Le lendemain matin, elles brisèrent une vitre pour entrer dans une ferme isolée pendant que ses occupants étaient à l’étable. Elles volèrent des vêtements et de l’argent et repartirent en courant.

Elles arrivèrent à Silkeborg à bord du sidecar d’une moto Nimbus et la police les repéra pour la première fois alors qu’elles faisaient de l’auto-stop sur la route nationale en direction de Viborg.

Au bout d’une course folle à travers les bois, elles se sentirent de nouveau en sécurité. Elles dormirent trois nuits de suite dans un relais de chasse où elles se nourrirent de sardines en boîte.

Toutes les nuits, Rita essayait de séduire Nete. Elle s’allongeait contre sa peau d’une blancheur hivernale, posait le bras sur sa poitrine, et chaque fois Nete la repoussait, arguant qu’il y avait deux sortes d’êtres humains et que ce n’était pas naturel qu’une personne s’accouple avec une autre personne du même genre.

Le troisième jour, alors qu’une pluie glacée tombait à verse, elles furent à cours de nourriture. Elles passèrent trois heures au bord de la route avant que le chauffeur d’un camion frigorifique ne prenne en pitié les deux petites souris trempées et les invite à se sécher dans sa cabine avec un linge. Les yeux faillirent lui sortir de la tête quand elles se dévêtirent mais il les conduisit malgré tout saines et sauves à Hvide Sande.

Elles trouvèrent comme prévu un commandant de chalutier à l’œil égrillard qui leur répondit qu’il se ferait un plaisir de les emmener jusqu’à son lieu de pêche. Et que si elles se montraient assez gentilles, il les conduirait au large, où il les aiderait à rejoindre un équipage anglais qui les prendrait à son bord pour la poursuite de leur voyage. Ce fut en tout cas ce qu’il prétendit.

Il leur demanda de se préparer afin qu’il puisse tester la marchandise. Nete refusa et il dut se contenter de Rita. Quand il se fut amusé avec elle pendant une heure ou deux, il téléphona à son frère qui était inspecteur adjoint à Nørre Snede.

Elles ne comprirent ce qu’il avait fait que lorsque deux grands costauds de la police de Ringkøbing leur passèrent les menottes et les firent monter dans une voiture de patrouille.

De retour à l’hôpital Keller de Brejning le lendemain, Nete et Rita eurent enfin droit à cet entretien avec le médecin-chef que Nete désirait tellement quelques jours plus tôt.

« Vous êtes une mauvaise fille, Rita Nielsen, et vous m’avez déçu, dit-il. Non seulement vous avez trahi la confiance que les infirmières avaient en vous, mais vous avez utilisé les moyens les plus vils pour servir votre projet. Vous n’avez aucune moralité, vous êtes bête, menteuse et vous êtes une débauchée. Si je vous laissais en liberté, vous auriez tôt fait d’aller coucher avec n’importe qui. La société n’a aucune raison d’élever les bâtards que vous mettriez au monde. C’est pourquoi j’ai écrit dans ma recommandation qu’il n’y a pas d’autre thérapie pour vous que celle que je préconise, et vous la suivrez le temps qu’il faudra car vous ne pourrez pas y échapper. »

Quelques heures plus tard, Rita et Nete étaient assises sur la banquette arrière d’une Citroën noire aux portières verrouillées. Sur le siège avant étaient posées les enveloppes contenant les recommandations du médecin-chef, et leur destination était Sprogø. On les expédiait sur l’île des femmes bannies.

« Je n’aurais jamais dû t’écouter », pleurnichait Nete tandis qu’elles traversaient la Fionie. « Tout ce qui nous arrive est de ta faute. »

« Ton thé est un peu amer, Nete, dit-elle après la première gorgée. Tu n’aurais pas du café à la place ? »

Une drôle d’expression apparut sur le visage de Nete. Comme si Rita lui avait tendu un cadeau et avait reculé la main au moment où Nete allait s’en saisir. Il ne s’agissait pas d’une simple déception mais de quelque chose de plus profond.

« Je suis désolée, Rita, je n’ai pas de café », répondit-elle d’une voix blanche, comme si toute son existence venait de s’écrouler.

Elle va me proposer une autre tasse de thé maintenant, songea Rita en s’amusant du mal que Nete se donnait pour la recevoir.

Mais Rita se trompait. Nete resta là, sans bouger, comme dans un film au ralenti.

Rita secoua la tête.

« Ne t’en fais pas, Nete. Si tu as un peu de lait, je vais en mettre une petite goutte et ça ira très bien », dit-elle gaiement, surprise du soulagement évident qui se peignit sur le visage de son hôtesse.

« Bien sûr », dit-elle, bondissant littéralement vers la cuisine. « Je reviens tout de suite », cria-t-elle du fond de l’appartement.

Rita regarda la théière sur le buffet. Pourquoi ne l’avait-elle pas posée sur la table ? Peut-être que c’était contraire aux règles du savoir-vivre. Rita ne savait rien de ces choses-là.

Elle se demanda si elle n’allait pas plutôt demander à Nete de lui servir un petit verre de cette liqueur ou autre breuvage sans doute alcoolisé qui devait se trouver dans la carafe posée à côté de la théière. Mais Nete revint à ce moment-là avec le pichet et versa le lait dans sa tasse avec un sourire bien plus crispé que la situation ne l’exigeait.

« Tu veux du sucre, aussi ? »

Rita secoua la tête. Nete semblait soudain fébrile, comme si elles étaient pressées, et son attitude intriguait son invitée. Cette cérémonie du thé n’était-elle qu’un rituel avec lequel Nete voulait en finir avant de lui annoncer l’objet réel de son invitation ? Allait-elle d’un instant à l’autre lui tendre la main en lui disant à quel point elle était heureuse qu’elle soit venue ? Ou bien s’agissait-il d’autre chose ?

« Alors, Nete, où est cet avocat dont tu me parlais dans ta lettre ? » demanda Rita avec un sourire étudié. Sourire auquel Nete ne répondit pas, ce qui ne la surprit nullement.

Si Nete avait cru pouvoir la mener en bateau, elle se trompait. Rita savait très bien qu’il n’y avait jamais eu d’avocat, qu’elle n’avait pas l’intention de lui donner dix millions et qu’elle n’était pas du tout malade.

À elle maintenant de bien jouer ses cartes pour que le voyage en vaille la peine.

Il faut que je me méfie d’elle, elle mijote quelque chose, se disait Rita tout en écoutant Nete lui expliquer que son avocat était en retard mais qu’il allait arriver d’un instant à l’autre.

Elle trouvait assez distrayant finalement d’observer le comportement de cette femme si belle, si riche et si naïve.

« Pas cap de le boire cul sec ! » la défia soudain Nete en soulevant sa propre tasse avec un rire de gamine.

Waouh, quel revirement, se dit Rita, désorientée, tandis que les images du passé la submergeaient brusquement.

Nete s’était souvenue du rituel, au réfectoire, les rares fois où il n’y avait pas de surveillante à table et personne pour leur ordonner de se taire ! Quand cela arrivait, les filles se mettaient à jouer. Elles faisaient semblant d’être dehors, dans le parc d’attractions de Dyrehaven, un verre de bière à la main, libres de faire exactement ce qu’elles avaient envie de faire.

« Pas cap de le boire cul sec ! » s’écriait toujours Rita, et tout le monde autour de la table avalait son verre d’eau à toute vitesse en riant très fort. Nete était la seule qui ne riait pas. Elle restait dans son coin, regardant inlassablement par la fenêtre.

Merde alors ! Nete se souvenait de ça ?

Et Rita sourit, certaine à présent que ce serait une belle journée malgré tout. Elle porta la tasse à ses lèvres et en vida le contenu infâme en quelques gorgées.

« Cap ! » s’exclamèrent-elles toutes les deux en chœur, riant aux éclats tandis que Nete retournait vers le buffet pour se verser une deuxième tasse.

« Moi, ça ira, dit Rita tout sourire. Je trouve incroyable que tu te souviennes de ça ! » s’émut-elle en répétant leur cri de guerre. « Qu’est-ce que c’était drôle ! »

Et elle se mit à raconter quelques anecdotes et les tours pendables qu’elle et certaines des autres filles inventaient à l’époque, sur l’île.

Elle hochait la tête, pensive. Étrange que l’atmosphère de cet appartement lui fasse revenir en mémoire tous ces souvenirs, et pas tous mauvais.

Nete posa sa tasse sur la table et elle se mit à rire à nouveau, mais autrement, comme si, derrière, il y avait un autre sentiment que l’amusement. Mais avant que Rita n’ait eu le temps d’analyser ce qu’elle avait ressenti, Nete lui dit d’une voix très calme, en la regardant intensément :

« Tu vois, Rita. Si je ne t’avais pas rencontrée, j’aurais pu mener une vie tout à fait normale. Si tu m’avais laissée tranquille, je ne serais jamais allée à Sprogø. J’ai vite compris comment il fallait se comporter à l’hôpital et si tu n’avais pas tout gâché, les médecins auraient su que je n’étais pas folle et ils m’auraient laissée sortir. Ils auraient vu que ce n’était pas moi qui étais asociale mais le milieu d’où je venais. Ils auraient dit dans leur rapport qu’il n’y avait rien à craindre de moi. Pourquoi ne m’as-tu pas tout simplement fichu la paix ? »

Ah, c’était donc ça, songea Rita. Nete voulait régler ses comptes avec son passé. Si c’était le cas, elle s’était trompée d’adresse et Rita se promit qu’avant de partir d’ici et de reprendre la route de Kolding, cette petite morue allait non seulement lui payer dix fois son voyage mais se prendre une branlée dont elle se souviendrait.

Rita s’éclaircit la gorge. Elle voulait dire à Nete que son thé avait un goût de merde et qu’elle ne serait jamais sortie ni de Brejning, ni de Sprogø sans avoir été stérilisée de force. Elle voulait la traiter de vieille truie qui n’avait à s’en prendre qu’à elle-même, mais sa bouche était très sèche tout à coup.

Elle porta la main à sa gorge. Elle avait eu une sensation bizarre, un peu comme la réaction allergique qu’elle avait faite une fois en mangeant des fruits de mer, et une autre fois en se faisant piquer par une guêpe. Soudain sa peau la brûla comme si elle était tombée dans un fossé plein d’orties, et la lumière lui fit mal aux yeux.

« Qu’est-ce qu’il y avait dans ce thé, putain ? » gémit-elle. À présent son œsophage la brûlait, c’était très inquiétant.

Devant elle une silhouette se levait et s’approchait. La voix qui s’adressait à elle était douce mais semblait venir du fond d’un puits.

« Ça va, Rita ? disait-elle. Tu ne crois pas que tu devrais te caler plus confortablement au fond de ta chaise, je ne voudrais pas que tu tombes. Veux-tu que j’appelle un médecin ? Tu fais peut-être une attaque ? Tes pupilles sont très bizarres, je t’assure. »

Rita avait du mal à respirer. Les cuivres sur les étagères devant elle se mirent à danser tandis que les battements de son cœur dans sa poitrine devenaient plus rapides et plus faibles.

Elle tendit un bras devenu aussi lourd que du plomb vers la silhouette qui se tenait là, debout, comme un animal dressé sur ses pattes arrière se jetant sur elle, toutes griffes dehors.

Mais son bras retomba et son cœur sembla s’arrêter pendant quelques instants.

Quand la silhouette disparut, la vie de Rita s’en fut avec elle.

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