Dossier 64

Adler-Olsen · Chapitre 35 sur 48

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Dossier 64

34 - Septembre 1987

34

Septembre 1987

 

Debout devant sa fenêtre à regarder dehors, elle réalisa qu’une partie de sa haine s’était éteinte. Comme si ce coup à la tempe qu’elle avait donné à Viggo et ce dernier souffle qu’il avait rendu après qu’elle avait versé l’extrait de jusquiame dans sa bouche avaient eu pour effet d’arracher quelques-unes des échardes restées plantées dans son âme.

Elle laissa son regard flotter sur la foule des passants profitant de l’été indien le long de Peblinge Dossering. Tous ces gens normaux qui déambulaient avec chacun sa vie, son destin et probablement quelques squelettes dans le placard.

Ses lèvres se mirent à trembler. Soudain tout cela était devenu trop lourd à porter. Tage, Rita et Viggo étaient des créatures de Dieu eux aussi et elle les avait tués.

Elle ferma les yeux et revit chaque détail. Le visage de Viggo avait une expression intense et chaleureuse quand elle lui avait ouvert la porte. Tage était plein de gratitude. Maintenant c’était au tour de Nørvig. Ce salaud d’avocat qui n’avait pas voulu l’écouter quand elle en avait le plus besoin. Cet homme qui se souciait tellement de la réputation de Curt Wad qu’il n’avait pas hésité à ficher sa vie à elle en l’air.

Mais avait-elle pour autant le droit de lui faire subir ce qu’il lui avait infligé ? Lui voler sa vie.

C’était à cela qu’elle pensait quand elle aperçut l’homme au corps maigre qui attendait au bord de l’eau, à deux pas de l’entrée de son immeuble.

En dépit des trente années écoulées, elle n’eut aucun mal à le reconnaître. Comme à l’époque, il était vêtu d’une veste sport en tweed à boutons de cuir, avec toujours sa serviette en cuir fauve sous le bras. Il n’avait pas changé d’apparence et pourtant quelque chose dans son attitude suggérait qu’il n’était plus le même.

Il faisait les cent pas sous les châtaigniers, regardait l’eau, ployait la nuque en arrière comme pour libérer une tension dans ses cervicales. Il sortit un mouchoir de sa poche, leva une ou deux fois la main vers son visage pour éponger sa sueur, ou peut-être ses larmes.

Elle remarqua que sa veste était trop grande pour lui. Que le vêtement et le pantalon en polyester faisaient de vilaines poches aux coudes et aux genoux. Ce costume devait avoir été acheté en des temps meilleurs pour un individu plus costaud que celui qui le portait aujourd’hui.

Un court instant elle eut pitié de cet homme qui ignorait encore qu’il avait déjà un pied sur l’échafaud.

Et s’il avait des enfants qui l’aimaient ? Et des petits-enfants ?

Il lui suffit de penser à ce mot, « enfant », pour que ses poings se serrent. Elle n’aurait jamais d’enfants pour l’aimer. Et à qui la faute si elle n’en avait pas eu ?

Non ! Elle ne devait pas faiblir maintenant. Demain après-midi elle aurait tourné la page sur sa vie passée, ce qui demeurait impossible tant qu’elle ne serait pas allée au bout de ce qu’elle avait entrepris. De toute façon, elle avait fait miroiter par écrit à un homme de loi une donation d’un montant de dix millions de couronnes et il ne la laisserait pas tranquille tant qu’elle n’aurait pas honoré sa promesse.

Surtout un type comme Philip Nørvig.

Il était là devant elle, moins grand que dans son souvenir, n’osant pas la regarder, l’air honteux, à la manière d’un chien qui vient de faire une bêtise. Comme si ce rendez-vous avec Nete était décisif et que la première impression qu’elle allait avoir de lui était essentielle.

Son regard était bien plus dur et froid le jour où il avait menti devant le tribunal et l’avait forcée à dire n’importe quoi. À aucun moment il n’avait cligné des yeux ni ne s’était ému de sa détresse.

Était-ce vraiment le même homme intransigeant et cruel qui venait de franchir sa porte, les yeux baissés pour ne pas croiser son regard ? Elle ne reconnaissait pas non plus la voix intraitable de jadis dans celle qui la remerciait de son invitation.

Elle lui proposa du thé et il répondit : « Avec plaisir », faisant visiblement un effort pour la regarder en face.

Elle lui tendit sa tasse et le regarda la vider sans un mot. Il fronça les sourcils.

Il ne doit pas le trouver à son goût, se dit-elle. Mais au contraire, il tendit la tasse et lui demanda s’il pouvait en avoir une deuxième.

« Je ne voudrais pas me montrer impoli, madame Hermansen, mais j’ai besoin de me donner du courage. J’ai tant de choses à vous dire. »

Et enfin, les yeux dans les yeux, il prononça tous les mots qui auraient dû rester tus. Malheureusement, c’était un peu tard.

« Lorsque j’ai reçu votre lettre… » Il fit une courte pause. « Pardon, puis-je vous tutoyer ? » lui demanda-t-il.

Elle hocha la tête. Il ne s’était pas gêné pour le faire à l’époque, pourquoi se gênerait-il à présent ? « Quand j’ai reçu ta lettre, Nete, je me suis trouvé confronté à une chose qui m’a longtemps tourmenté. Une chose que j’ai toujours voulu réparer si l’occasion se présentait. Je dois avouer que je suis aussi venu à Copenhague dans l’espoir de sauver ma famille de la ruine. L’argent compte, bien sûr, mais je suis surtout venu pour te demander pardon. » Il s’éclaircit la gorge et but une nouvelle gorgée de thé.

« Ces dernières années, il m’est souvent arrivé de penser à la pauvre jeune fille qui avait sollicité l’aide de la justice pour la sortir de l’asile de Brejning où on l’avait internée abusivement. J’ai pensé à toi, Nete, et je me suis demandé ce qui m’avait poussé à rejeter les accusations que tu portais contre Curt Wad. Je savais pourtant que tu disais probablement la vérité. Tous ces mensonges que j’ai dits pour te faire passer pour une idiote et un danger pour la société ne cadraient en rien avec la jeune fille qui se battait pour sa vie à la barre de ce tribunal. »

Il baissa la tête un instant. Lorsqu’il la leva à nouveau, il était encore plus pâle qu’avant.

« Dès que le procès a été terminé, je t’ai effacée de ma mémoire. Je n’ai plus pensé à toi jusqu’au jour où j’ai lu ton nom dans les journaux. J’ai lu que tu t’étais mariée avec Andreas Rosen et tu apparaissais dans ces articles comme une femme belle et intelligente. » Il hocha la tête. « Oh oui, Nete. J’ai tout de suite reconnu ton visage. Il ne s’était pas passé tellement de temps. Et à partir de ce moment j’ai commencé à avoir honte. »

Il continua à siroter son thé et Nete leva les yeux vers la pendule. Le poison allait faire effet dans quelques secondes, et elle ne le souhaitait pas, pas tout de suite. Si seulement le temps pouvait s’arrêter. Elle était en train d’obtenir réparation. Comment pouvait-elle le laisser continuer à boire ce thé ? Il avait des remords et elle savait qu’ils étaient sincères.

Quand il se remit à parler, elle détourna la tête. Son regard si confiant lui renvoyait l’horreur de son acte. Elle ne pensait pas être encore capable d’éprouver ce genre de sentiment.

« À l’époque, je travaillais déjà pour Curt Wad depuis de nombreuses années, et quand on fréquente les gens depuis longtemps, on se laisse influencer. Oui, je l’avoue. Je ne suis pas d’une nature et d’un caractère aussi forts que lui. » Il secoua la tête et but à nouveau. « En te voyant sur la couverture de ce magazine, je me suis replongé dans mes anciennes affaires, et sais-tu ce que j’ai découvert ? »

Il n’attendit pas sa réponse et ne la vit pas non plus tourner le regard vers lui et secouer lentement la tête.

« J’ai découvert que depuis des années, on me manipulait, on se servait de moi, et je me suis mis à regretter beaucoup des choses que j’avais faites. Il m’a été très pénible de reconnaître mes erreurs, mais en relisant le contenu de mes archives et les comptes rendus des affaires dont je m’étais occupé, j’ai compris que Curt Wad m’avait souvent piégé avec ses mensonges, par ce qu’il choisissait de ne pas me dire ou par sa façon d’aménager la vérité à sa convenance. J’ai compris à ce moment-là qu’il me roulait dans la farine depuis toujours. »

Il lui tendit sa tasse de nouveau et elle se demanda si elle n’avait pas tout simplement oublié de verser le poison dedans.

Elle la lui remplit de nouveau et vit qu’il commençait à transpirer et à avoir des difficultés à respirer. Lui ne semblait pas s’en apercevoir. Ou il avait trop de choses sur le cœur pour s’en préoccuper.

« La mission de Curt Wad sur cette terre consiste à nuire à tous ceux qu’il juge indignes de cohabiter avec lui et les Danois qu’il considère comme “normaux” et vertueux. Je suis mortifié de devoir le dire, mais son combat a mené à plus de cinq cents avortements réalisés à l’insu et contre la volonté de ses patientes et je crois qu’il a effectué le même nombre de stérilisations définitives dans des conditions similaires. » Il la regarda comme si c’était lui qui avait tenu le bistouri.

« C’est épouvantable, je ne peux plus me taire à présent. » Il soupira comme si l’aveu avait mis des années à parvenir jusqu’à ses lèvres. « Par son travail à la tête de La Lutte secrète, une organisation dont j’ai été l’administrateur pendant plusieurs années, il a rencontré de nombreux médecins qui partageaient ses opinions et poursuivaient le même but. À l’heure actuelle l’ampleur de cette organisation est inimaginable. »

Nete essaya de se l’imaginer et n’eut malheureusement aucun mal à y parvenir.

Nørvig pinçait les lèvres et tentait de se ressaisir. Il avait les larmes aux yeux.

« J’ai été complice de l’assassinat de milliers d’enfants dans le ventre de leur mère, Nete. »

Il s’étrangla et poursuivit d’une voix tremblante : « J’ai fait le malheur de milliers de femmes innocentes. J’ai semé la peine et la désolation. Voilà ce que j’ai fait de mon existence, Nete. » Il dut s’arrêter de parler tant l’émotion était forte.

Il se tourna vers elle pour quémander son pardon, ses yeux l’imploraient et Nete ne savait plus que dire ni que faire. Derrière son air impassible, elle était sur le point de craquer. Elle était en train de tuer cet homme ! De quel droit ?

Elle aurait aimé prendre sa main, lui montrer qu’elle lui avait pardonné et le soutenir tandis qu’il sombrait dans l’inconscience. Mais elle n’en eut pas la force. Peut-être à cause de la honte qu’elle ressentait.

« Il y a quelques années, j’ai voulu exprimer publiquement ce que je savais. Je n’en pouvais plus. Mais Curt Wad m’a contrecarré et pour se venger il m’a tout pris. Mon cabinet d’avocat, mon honneur, ma dignité. J’avais un ami à l’époque qui s’appelait Herbert Sønderskov. Curt Wad l’a convaincu de lui communiquer des renseignements sur moi qui me détruiraient à jamais. Je me suis défendu, et je les ai menacés de tout révéler sur La Lutte secrète, alors ils ont donné à la police un tuyau anonyme prétendant que j’avais détourné des fonds privés sur les comptes courants de ma société et, bien que ce ne soit pas vrai, il leur a été très facile de donner l’impression que ça l’était. Ils avaient les documents, les relations et les compétences. »

Son menton tomba sur sa poitrine à ce moment-là et ses yeux commencèrent à tourner dans ses orbites. « Herbert, ce salaud. Il a toujours voulu me piquer ma femme. C’est lui qui m’a dit un jour que si je ne fermais pas ma gueule une bonne fois pour toutes sur ce que je savais des activités de La Lutte secrète et si je ne me tenais pas tranquille, il s’arrangerait pour que je me retrouve en prison. » Il secoua la tête. « Ma fille serait morte de honte si c’était arrivé. J’étais piégé. Curt Wad était un homme dangereux et il l’est encore… Écoute bien ce que je vais te dire, maintenant. Tiens-toi à l’écart de cet homme, Nete. »

Il bascula en avant, parlant toujours, bien que très indistinctement. Nete crut entendre quelque chose à propos du père de Wad qui se prenait pour Dieu. Et puis quelque chose sur des fous incroyablement cyniques, qui se croyaient au-dessus des lois.

« Ma femme m’a pardonné d’avoir déposé le bilan, dit-il soudain d’une voix parfaitement claire. Je remercie le Seigneur d’avoir eu la bonté de… » Il chercha ses mots, toussa, déglutit avec peine. « … guider mes pas jusqu’ici, Nete. Et je jure de vivre désormais dans la crainte de Dieu. Avec ton argent, Nete, ma famille et moi allons pouvoir… »

Il tomba en avant et son coude heurta violemment l’accoudoir. On aurait dit qu’il allait vomir. Il eut un spasme et ses yeux prirent une expression affolée. Tout à coup il se redressa.

« Pourquoi est-ce que nous sommes soudain si nombreux dans la pièce, Nete ? » À présent il avait l’air terrorisé.

Elle voulut lui dire quelque chose mais les mots refusaient de passer ses lèvres.

« Pourquoi me fixent-ils tous ainsi ? » grommela-t-il en regardant vers la fenêtre comme pour chercher la lumière.

Il pleurait, les mains tendues comme s’il cherchait à agripper l’air devant lui.

Nete aussi pleurait.

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