Dossier 64
26 - Novembre 2010
26
Novembre 2010
Elle le réveilla dans un rayon de soleil et avec son sourire aux fossettes, si profondes qu’il aurait voulu se cacher dedans.
« C’est l’heure de te lever, Carl. Tu te souviens que tu dois aller en Fionie avec Assad. »
Elle l’embrassa sur les lèvres et acheva d’ouvrir les stores. Son corps lui semblait plus léger après leur folle nuit. Elle n’avait pas dit un mot sur les quatre fois où il avait dû courir aux toilettes, pas eu un regard gêné au souvenir des nombreuses limites qu’il avait transgressées sur son corps durant la nuit. C’était une femme bien dans sa peau, et elle venait de lui prouver qu’elle était à lui.
« Bon appétit », dit Mona en posant le plateau du petit déjeuner à côté de Carl. Un délice de parfums et, au milieu de toutes ces délicatesses, une clé.
« Elle est à toi, annonça-t-elle en lui versant le café. Utilise-la à bon escient. »
Carl la prit et la soupesa. Deux grammes et demi à peine, alors que c’était la clé du paradis.
Puis il retourna l’étiquette plastifiée accrochée à l’anneau et lut : Clé amant.
Mais il n’aimait pas du tout ce porte-clé.
Trop usé.
Ils avaient essayé quatre fois de joindre Mie Nørvig au téléphone. En vain.
« On va aller voir s’ils sont chez eux », proposa Carl quand ils approchèrent d’Halsskov et du pont de Storebælt.
La maison ressemblait à un mobil-home en hivernage. Les volets étaient fermés, le garage vide, on avait même coupé l’eau, comme Carl put le constater en tournant le robinet du tuyau d’arrosage.
« On ne voit rien à l’intérieur non plus, alors », commenta Assad, le nez coincé entre deux volets à l’arrière de la maison.
Merde ! Les oiseaux s’étaient envolés.
« On entre », suggéra Assad en sortant son canif de sa poche.
Il n’avait décidément aucun scrupule, cet homme-là.
« Range ça tout de suite, Assad. On repassera voir au retour. Ils seront peut-être revenus. »
Lui-même n’y croyait pas une seconde.
« Sprogø, c’est là », dit Carl en désignant l’île à travers les câbles du pont de Storebælt.
« L’endroit n’a pas l’air aussi affreux qu’il devait l’être », commenta Assad, les pieds posés sur la boîte à gants. Est-ce qu’un jour il allait apprendre à s’asseoir normalement dans une voiture ?
« On va là », dit soudain Carl, comme ils atteignaient la bretelle qui permettait d’accéder à l’île à la sortie du pont suspendu. Il roula vers une barrière qui avait l’air tout ce qu’il y a de plus fermé. « On n’a qu’à se garer ici », dit-il.
« Mais après, objecta Assad, on va être obligé de retourner sur l’autoroute en prenant la bretelle en marche arrière, alors vous êtes sûr que ça va bien dans votre tête ?
– Je mettrai les warnings pour reculer, les gens n’auront qu’à nous éviter. Allez, viens, Assad. Si on prend le temps de demander l’autorisation, on va y passer la journée. »
Moins de deux minutes plus tard, on les arrêta sur leur lancée. Une femme aux cheveux courts, vêtue d’une veste orange vif striée en diagonale de rayures fluorescentes et chaussée de très élégants talons hauts, vint à leur rencontre, l’air décidé. La tenue avait de quoi surprendre.
« Vous n’avez pas le droit d’être là, allez-vous-en tout de suite. Je vais vous ouvrir juste un instant et vous repartirez vers la Fionie ou ferez demi-tour pour retourner au Seeland si cela vous chante, du moment que vous partez immédiatement !
– Carl Mørck, Département V, annonça-t-il en lui tendant son badge. Je vous présente mon assistant, nous enquêtons sur un meurtre. Est-ce que vous avez les clés de cet endroit ? »
La réplique de Carl avait fait son petit effet, mais la femme ne se laissa pas intimider et se contenta de s’éloigner de quelques pas et de parler dans son talkie-walkie. Après un court conciliabule, elle se tourna vers eux, la lourde responsabilité du fonctionnaire pesant visiblement sur ses épaules.
« Tenez », dit-elle en tendant le talkie-walkie à Carl.
« Carl Mørck, police criminelle de Copenhague, et vous, qui êtes-vous ? »
L’homme dans l’appareil se présenta. Apparemment il s’agissait d’un type important dans les bureaux à Korsør, responsable de la supervision du pont suspendu de Storebælt. « Vous devez savoir qu’on ne peut pas se rendre à Sprogø sans une autorisation en bonne et due forme, dit-il sèchement.
– Je sais. Et on n’a pas le droit non plus de dégainer son arme sur un tueur en série si on n’est pas un policier diplômé en service. C’est comme ça que ça marche et je comprends votre point de vue. Mais il se trouve malheureusement que nous sommes extrêmement pressés et que nous enquêtons sur une sale affaire qui, semble-t-il, trouve sa source ici, à Sprogø.
– Soyez plus précis.
– Je regrette. Secret de l’instruction. Mais je vous invite à téléphoner au chef de la criminelle à l’hôtel de police à Copenhague, et vous aurez votre autorisation en moins de deux minutes. » Une promesse un tant soit peu optimiste sachant qu’il fallait patienter au moins un quart d’heure avant d’obtenir le secrétariat de Marcus Jacobsen, vu le nombre astronomique d’affaires sur lesquelles la Crim travaillait en ce moment.
« Eh bien, je crois que c’est ce que je vais faire.
– Formidable, je vous remercie, c’est très gentil à vous », dit Carl en éteignant le talkie-walkie avant de le rendre à la dame orange et fluo. « Si vous avez le temps de nous faire visiter maintenant, nous aimerions savoir tout ce que vous pourrez nous dire sur l’époque où cette île était un asile pour femmes. »
« Il ne reste quasiment rien des installations d’origine, à cause des rénovations qui ont été réalisées depuis, leur expliqua leur guide improvisée.
« Tout au bout de l’île se trouvait une petite maison qu’on appelait La Liberté, dans laquelle les femmes étaient parfois autorisées à passer leurs journées pendant toute une semaine. C’était leurs vacances. À l’origine, la bâtisse avait servi à mettre en quarantaine les marins atteints de la peste bubonique. Quoi qu’il en soit, cette maison n’existe plus aujourd’hui », conclut-elle en les faisant entrer dans une cour pavée fermée sur quatre côtés, ombragée par un arbre gigantesque planté en son centre.
Carl regarda les quatre corps de bâtiment autour d’eux.
« Où les filles étaient-elles logées ? » demanda-t-il.
Elle pointa le doigt vers les toits. « Là-haut. Vous voyez les petites fenêtres ? Mais tout a été restauré. Maintenant, on organise ici des séminaires et des congrès.
– À quoi ces filles passaient-elles leur temps ? Est-ce qu’elles pouvaient choisir leurs occupations ? »
Elle haussa les épaules. « Je ne crois pas. Elles cultivaient des légumes, faisaient pousser des céréales. Elles soignaient le bétail. Et là-dedans, il y avait un atelier de couture », précisa la femme en désignant l’aile est. « Les aliénées étaient assez douées pour les travaux manuels, semble-t-il.
– Ah ! parce que c’était des aliénées ?
– Il paraît. Mais pas toutes, je crois. Vous voulez voir le cachot ? Il est toujours là. »
Carl acquiesça. Et comment !
Ils traversèrent un grand réfectoire avec des boiseries peintes en bleu ciel et une vue magnifique sur le détroit.
Leur guide fit un geste circulaire. « C’est là qu’elles prenaient leurs repas. Et au bout du bâtiment, se trouvaient les appartements de la directrice et ceux de son adjoint, qui ont depuis été entièrement réaménagés. Suivez-moi. Je vais vous montrer les combles. »
Elle leur fit monter un escalier assez raide qui les conduisit dans une partie beaucoup plus humble de la bâtisse. D’un côté d’un étroit couloir était installé un long lavabo muni d’une série de robinets et sur le mur d’en face s’alignaient de nombreuses portes.
« Elles n’avaient pas beaucoup de place, quand on sait qu’elles vivaient à deux par chambre », dit-elle en les faisant pénétrer dans une pièce mansardée et basse de plafond.
Puis elle leur ouvrit la porte d’une sorte de grenier en longueur dans lequel étaient entreposés des meubles, des étagères, des portemanteaux et des tas de panonceaux munis de numéros.
« Ici les filles rangeaient ce qu’elles ne pouvaient pas garder avec elles, faute de place. »
La guide en veste orange les invita à retourner dans le couloir et leur montra une petite porte voisine de celle du grenier et munie de deux gros cadenas.
« Voici le fameux cachot dont je vous ai parlé. C’est là qu’on jetait les filles quand elles ne voulaient pas se tenir tranquilles. »
Carl monta une petite marche et franchit le lourd panneau en bois pour entrer dans une pièce exiguë et au plafond si bas qu’un homme ne pouvait s’y tenir debout.
« On les gardait enfermées ici pendant plusieurs jours quand ce n’était pas plusieurs semaines. Quelquefois on les ligotait, et si elles étaient vraiment trop agitées on leur injectait des calmants. Cela ne devait pas être très marrant. »
Elle était la reine de l’euphémisme. Carl se tourna vers Assad et s’aperçut qu’il avait le visage fermé et très mauvaise mine.
« Ça va, Assad ? »
Il hocha lentement la tête. « J’ai déjà vu ce genre de signes, alors. » Il montrait du doigt l’intérieur de la porte, où plusieurs couches de peinture n’avaient pas réussi à cacher de profonds sillons dans le bois.
« Ces traces ont été faites par les ongles de quelqu’un, chef, vous pouvez me croire. »
Il ressortit du cachot en titubant légèrement et alla s’appuyer contre le mur du couloir.
Un jour peut-être il raconterait son histoire.
À cet instant, le talkie-walkie de leur guide émit un signal.
« Oui », dit-elle tandis que son visage changeait brusquement d’expression. « Je vois. Je transmets. » Elle fixa son récepteur dans sa ceinture et dit d’un air profondément blessé :
« Mon supérieur me fait dire qu’il n’a pas réussi à joindre le chef de la criminelle et que mes collègues nous ont vus à l’intérieur des bâtiments sur leurs moniteurs de contrôle. Il vous demande de vous en aller. Et moi, j’exige que vous le fassiez à la seconde.
– Je vous prie de m’excuser. Vous n’aurez qu’à dire que je vous ai piégée. En tout cas, je vous remercie. Nous avons vu tout ce que nous voulions voir. »
« Tu es sûr que ça va, Assad ? » demanda Carl après qu’ils eurent roulé un long moment en silence sur les routes de Fionie.
« Oui, oui, ne vous inquiétez pas. » Il se redressa dans son siège. « Prenez la sortie 55, alors », dit-il tout à fait inutilement en montrant la carte sur le GPS. L’appareil aurait sûrement donné l’information par lui-même.
« Dans six cents mètres, tournez à droite », annonça effectivement la voix du GPS.
« Tu n’as pas besoin de m’indiquer la route, Assad. Le GPS est assez grand pour le faire tout seul, tu sais ?
– Et après on prendra la 329 jusqu’à Hindevad, poursuivit son petit assistant, imperturbable. De là, il n’y a pas plus de dix kilomètres jusqu’à Brenderup, alors. »
Carl poussa un soupir. Il avait comme l’impression que ce seraient encore dix kilomètres de trop.
Après avoir commenté leur itinéraire environ toutes les dix secondes, Assad put enfin annoncer à Carl qu’ils avaient atteint leur destination.
« Tage habitait dans cette maison », dit-il, deux secondes avant que le GPS ne confirme qu’ils étaient arrivés à destination.
Il fallait beaucoup d’imagination pour appeler cela une maison. Il s’agissait plutôt d’une baraque en bois traité à l’huile de vidange accotée à un fatras de toutes sortes de matériaux de récupération allant du Siporex à la plaque de fibrociment, ajustés les uns aux autres par strates depuis le sol jusqu’à la toiture en tôle ondulée noircie par les intempéries. Pas très décoratif dans le paysage architectural, pensa Carl en sortant de la voiture et en lissant son pantalon.
« Tu es sûr qu’elle nous attend ? » demanda-t-il à Assad quand il eut pressé la sonnette pour la cinquième fois.
Assad acquiesça. « Oui, oui. Elle m’a fait très bonne impression au téléphone, répondit-il. Elle bégayait un peu, mais pour le rendez-vous, je vous assure qu’il n’y a pas de problème, chef. »
Carl hocha la tête à son tour. Elle m’a fait très bonne impression. Décidément, Assad maîtrisait de mieux en mieux la langue danoise.
Ils entendirent la quinte de toux avant d’entendre le bruit des pas. Bon, au moins, elle était en vie.
La cigarette, le poil de chat et une haleine d’alcoolique expliquaient sans doute sa toux, mais malgré sa santé défaillante et le fait qu’elle vive dans un endroit totalement insalubre, cet individu de sexe féminin et d’un âge certain répondant au nom de Mette Schmall accomplissait la prouesse d’évoluer dans ce gourbi avec l’élégance d’une châtelaine.
« Oui…enfin…T…T…Tage et m…moi, on n…n… n’ét…t…ait p… pas…m…mariés. M...mais, l’avvv…vocat a d...dit q…q…que s…si je fff… faisais une pp…prr…proposition p…p…pour la mm…maison, ce serait n… n…normal q…q…que je l’aie. » Elle alluma une cigarette qui n’était manifestement pas la première de la journée.
« D…d…dix m…mille c…c…c…couronnes, ça fais…sait cher en d… d…dix -n…neuf cent q…q…quatre -v…v…vingt- q…q…q….quatorze, où la suc…c…c…ccession a été t…t…terminée. »
Carl regarda autour de lui. De mémoire, c’était à peu près le prix d’une caméra vidéo à l’époque. Pour un appareil photo, c’était un prix exorbitant, mais pas pour une maison. Pas du tout même. D’un autre côté, il aurait peut-être préféré posséder une caméra vidéo que ce tas de merde.
« T…T…Tage hab…b…bit…t…tait là », dit-elle en poussant délicatement du passage deux chats avec la queue dressée à la verticale. « Je n…ne v…viens ja…a…amais d…d…dans cet…t...te p…p…pièce. Ce n…n…ne serait p…p…pas c..c…c…convenable, je t…r…ouve. »
Elle poussa une porte tapissée de vieilles réclames pour des marques d’huile de moteur, et ils pénétrèrent dans une puanteur plus épaisse encore que celle qu’ils venaient de quitter.
Ce fut Assad qui trouva le plus vite la sortie et lui aussi qui découvrit l’origine de l’odeur pestilentielle. Il s’agissait de cinq bouteilles de vin entreposées dans l’angle près du lit avec un fond de pisse à l’intérieur. Elles avaient dû servir régulièrement, et il y a longtemps, à en juger par le verre rendu opaque par les résidus d’urine.
« Ouais. J’aurrr…rais p…p…peut-être dû jet…t…t…er ça », dit-elle en balançant les bouteilles dans la cour au milieu des mauvaises herbes.
Le local devait jadis avoir servi d’atelier de réparation pour vélos et mobylettes. Des outils et des vieilles pièces mécaniques traînaient dans tous les coins, mais au milieu du désordre était posé un lit dont les draps avaient la couleur du sol en béton couvert de taches de cambouis.
« Tage ne vous a pas dit où il allait quand il est parti ce jour-là ?
– Nnnon. Il étt…tait de…e...e...venu tr…tr…très sec…c…cret tout à c…coup.
– Je vois. On peut jeter un coup d’œil ? »
Elle fit un geste de la main les invitant à faire comme chez eux.
« De…e…p…uis q…q…q…que la pooo…lice est ve…e…nue la der… er…nière fois, p…ersooo…sonne n’a t…t…ouché à r…ien », dit-elle en tirant le couvre-lit.
La belle affaire !
« Jolis posters », dit Assad en désignant les filles à poil.
« Ouaip, c’était avant l’invention du silicone, de la crème dépilatoire et du tatouage », commenta Carl en soulevant un tas de paperasses posé sur une boîte à œufs pleines de billes pour roulements. Il y avait peu de chances que ce foutoir leur révèle quoi que ce soit sur ce qui avait pu arriver à Tage Hermansen.
« Est-ce que vous avez déjà entendu Tage citer le nom de Curt Wad, alors ? » demanda Assad.
Elle secoua la tête.
« OK… Est-ce qu’il aurait cité un autre nom par hasard ? Vous vous en souvenez ? »
Elle secoua la tête à nouveau. « Iii…l p…p...arlait surtout de K… reidler-Ffflorett et de P…puch et d…d…de SCO. »
Assad eut l’air perplexe.
« Ce sont des marques de mobylettes, Assad. Vrooom, vroom, tu vois », dit Carl en actionnant une poignée des gaz imaginaire.
« Tage a-t-il laissé de l’argent ? demanda-t-il.
– Ppp…pas un rrr…ond, nn…non.
– Avait-il des ennemis, à votre connaissance ? »
Elle éclata d’un grand rire qui se termina en une quinte de toux. Quand elle eut fini de tousser et se fut essuyé les yeux, elle regarda Carl avec une mimique évocatrice.
« À v…votre avvv…vis ? » Elle montra le taudis dans lequel ils se trouvaient. « C…c…ce n…n’est ppp…pas le par…r…radis des bou… bou…bourgeois ici.
– Je vois ce que vous voulez dire. Les gens du coin auraient peut-être aimé le voir faire quelques travaux. Mais d’un autre côté, rien n’a changé depuis, alors je ne pense pas que l’état de cette maison puisse être la raison de sa disparition. Avez-vous la moindre idée d’un mobile, madame Schmall ?
– Auc…c…cune. »
Carl eut l’impression qu’Assad continuait à tripoter les photos de filles nues derrière lui. Il voulait les rapporter chez lui ou quoi ? Il se retourna et le vit qui brandissait une enveloppe.
« Elle était là-haut, alors. »
Assad montrait une épingle enfoncée dans un panneau de liège fixé sur le mur au-dessus des filles.
« Vous voyez les trous. L’enveloppe était fixée avec deux épingles au départ, regardez. »
Carl plissa les yeux. Si Assad le disait, c’était sûrement vrai.
« L’une des épingles est tombée et l’enveloppe a glissé derrière le poster mais elle tenait encore avec l’autre épingle.
– Oui, bon. Et qu’est-ce qu’elle a de spécial cette enveloppe ? » demanda Carl en la lui prenant des mains.
« Elle est vide, alors. Mais regardez ce qui est écrit derrière », répondit Assad.
Carl lut le nom de l’expéditeur. Nete Hermansen, 32, Peblinge Dossering, 2200 Copenhague N.
« Et maintenant regardez le cachet de la poste, chef. »
Carl s’exécuta. Il était un peu effacé mais encore lisible.
28-8-1987 indiquait le tampon. Soit une petite semaine avant la disparition de Tage.
Cela pouvait n’avoir aucune signification particulière bien sûr. Il est normal de trouver au domicile d’une personne disparue des objets liés à la période qui a précédé le jour où on l’a vue pour la dernière fois. Avant de disparaître de la circulation, on pense rarement à se débarrasser de tout objet portant une date. Ou alors c’est qu’on a de bonnes raisons de le faire. Voire de bonnes raisons de filer sans laisser d’adresse.
Carl observa son assistant qui gambergeait ferme.
« Je vais appeler Rose », marmonna tout à coup Assad, joignant le geste à la parole. « Il faut que je lui parle de cette enveloppe, alors. »
Carl balaya l’atelier du regard. S’il y avait une enveloppe, il devait aussi y avoir une lettre. Peut-être se cachait-elle encore derrière le poster, peut-être était-elle sous le lit ou dans la corbeille à papier. Il fallait qu’ils fouillent plus soigneusement.
« Au fait, vous savez qui est cette Nete Hermansen, madame Schmall ? » demanda-t-il.
« Nnn…non, mm…mais c’est p’têt’ bien q…q…q… quelqu’un de sa ff…ff…famille avec c…ce nnn…nom-là. »
Après avoir passé une heure à trier en vain les affaires de feu Tage Hermansen et avoir roulé trois quarts d’heure sur les routes de Fionie, ils atteignirent à nouveau l’immense pont qui la relie au Seeland et dont les pylônes semblaient littéralement embrocher les nuages.
« Et nous voilà revenus à cette saleté d’île, alors », dit Assad en montrant du doigt l’île de Sprogø qui émergeait de la brume.
Il la contempla quelques instants en silence puis se tourna vers Carl : « Qu’est-ce qu’on fait si Herbert Sønderskov et Mie Nørvig ne sont pas encore rentrés, chef ? »
Carl regardait l’île, lui aussi. Elle avait l’air paisible, posée là au milieu du détroit comme si elle contribuait à soutenir le pont. Bien innocente aussi, avec son phare tout blanc sur un fond de collines vertes, ses jolis bâtiments jaunes blottis à l’abri du vent, ses prairies verdoyantes et ses bosquets aérés.
Rose l’avait appelée l’antichambre de l’enfer, et soudain Carl eut l’impression de sentir le mal s’insinuer au travers du parapet et de voir les fantômes du passé le regarder avec leurs âmes blessées et leurs ventres stériles. L’État danois avait-il réellement autorisé, et même encouragé, ce type de pratiques avec la complicité des services sociaux et de médecins diplômés ? C’était difficile à croire. Ou plutôt non, pas si difficile que cela. Le Danemark d’aujourd’hui n’était pas blanc-bleu en termes de ségrégation. Les exactions raciales restaient simplement assez discrètes pour ne pas faire scandale.
Il secoua la tête et appuya sur la pédale. « Tu disais ?
– Je vous demandais ce qu’on allait faire si Herbert Sønderskov et Mie Nørvig n’étaient pas chez eux. »
Carl tourna la tête vers Assad. « Je suppose que ton canif est toujours au même endroit ! »
Assad acquiesça. Ils étaient d’accord. Il fallait qu’ils en sachent un peu plus sur ce cas Hermansen qu’avait évoqué Mie Nørvig. Mandat ou pas. De toute façon, même s’ils essayaient d’en obtenir un, on ne le leur délivrerait pas.
Le téléphone portable de Carl sonna et il mit le haut-parleur. « Oui, Rose, où es-tu ? répondit-il.
– Je suis retournée au bureau quand j’ai reçu l’appel d’Assad. C’est nettement plus rigolo d’être là que de rester à me morfondre à Stenløse. Du coup j’ai fait quelques recherches. Elle avait l’air excité. Et vous n’allez pas me croire, putain ! Figurez-vous qu’il y a toujours une Nete Hermansen à cette adresse à Nørrebro. C’est pas génial, ça ? »
Assad leva un pouce en l’air.
« Super. Mais ça doit être une vieille dame maintenant.
– Je n’en sais pas plus pour l’instant, je sais juste qu’à un moment elle a été recensée à la même adresse sous le nom de Nete Rosen. Joli nom, vous ne trouvez pas ? Je me l’achèterais bien, celui-là, à l’occasion. Rose Rosen ! Ce ne serait pas merveilleux de porter un nom pareil ? La bonne femme pourrait peut-être même m’adopter. Elle ne peut pas être pire que ma mère en tout cas. »
Assad rigola et Carl s’abstint de tout commentaire. Officiellement, il ne connaissait rien de la situation familiale de Rose. Si son assistante découvrait qu’il était allé fouiner dans sa vie avec l’aide de sa vraie sœur Yrsa, il ne donnait pas cher de sa peau.
« Merci, Rose. On éclaircira cette histoire de nom de famille plus tard. Pour l’instant tu cherches tout ce que tu peux trouver sur elle. Nous, on retourne à Halsskov. On va aller fouiller un peu dans les dossiers de Nørvig. Rien d’autre ?
– Si. J’en ai appris un peu plus sur Curt Wad. J’ai rencontré un dénommé Søren Brandt, journaliste de son état, qui a rassemblé pas mal de renseignements sur le parti dont Curt Wad est le fondateur.
– Rene Linier, c’est ça ?
– Oui. Par contre, sa vie privée n’est pas très nette, si vous voulez mon avis. Le bonhomme n’a rien de sympathique. Il y a eu plusieurs plaintes déposées contre lui et quelques comparutions, mais bizarrement aucune condamnation à ce jour.
– Tu fais référence à quoi, exactement ?
– Des tas de trucs, mais je n’ai pas encore épluché les procédures. Søren Brandt doit m’envoyer d’autres fichiers. En attendant je me tape les vieux dossiers d’instruction et vous pouvez me remercier, parce que c’est chiant. »
Carl était de son avis, pour une fois.
« Curt Wad a été impliqué dans une affaire de viol il y a très longtemps, mais il a été relaxé. Après ça il a été poursuivi à trois reprises par le bureau d’assistance juridique pour des affaires différentes. En 1967, 1974 et la dernière fois en 1996. Il a été accusé un nombre incalculable de fois pour propos racistes, incitation à la discrimination, atteinte à la propriété d’autrui et diffamation. Il a bénéficié chaque fois d’un non-lieu et d’après Søren Brandt c’était le plus souvent par manque de preuves.
– Il a été accusé de meurtre ?
– Pas directement. Mais indirectement oui. Il a fait l’objet de plusieurs plaintes pour avortements forcés. Est-ce qu’on ne peut pas appeler ça des meurtres ?
– Euh, si, dans un sens. Je suppose en tout cas que la question se pose quand la femme n’a pas souhaité se faire avorter.
– Bon. Quoi qu’il en soit, ce type a passé sa vie à faire un tri draconien entre bonnes et mauvaises graines. Quand les gens bien venaient le consulter pour des problèmes de fertilité, il était un médecin compétent, mais il devenait un monstre quand ses patients étaient à ses yeux des êtres inférieurs et qu’ils venaient le voir pour une question liée à la grossesse de la femme.
– Il se passait quoi dans ces cas-là ? » Carl avait entendu les allusions de Mie Nørvig à ce sujet. Peut-être les révélations de Rose allaient-elles les confirmer.
« Comme je vous l’ai dit, il n’a jamais été condamné, mais le bureau de l’assistance juridique est venu à plusieurs reprises à son cabinet pour savoir s’il avait avorté des mères sans leur permission et à leur insu. »
Carl sentit qu’Assad gesticulait sur son siège. Avait-il déjà dans sa vie eu affaire à quelqu’un qui avait osé le traiter d’être inférieur ?
« Merci, Rose. Nous continuerons cette discussion tout à l’heure au bureau.
– Attendez, Carl, juste une chose encore. L’un des piliers du parti Rene Linier, un certain Hans Christian Dyrmand, de Sønderborg, vient de se suicider. C’est à cause de ça que j’ai contacté Søren Brandt. Il a écrit sur son blog qu’il y avait probablement un rapport entre ce dont Dyrmand avait été accusé et ce que Curt Wad faisait en son temps. »
« Salaud », dit Assad, et dans sa bouche, le mot prenait tout son sens.
Ils trouvèrent la maison de Halsskov aussi vide que quelques heures plus tôt et Assad se dirigeait déjà vers l’arrière de la maison, la main plongée dans sa poche. Carl l’arrêta.
« Attends un peu. Reste dans la voiture, Assad », lui dit-il en se dirigeant vers le bungalow qui se trouvait sur le trottoir d’en face.
Il brandit son badge et la femme sur le perron le regarda d’un air terrorisé. Parfois ça produisait cet effet-là, parfois aussi on crachait dessus.
« Je ne sais pas où sont Herbert et Mie.
– Vous les connaissez personnellement ? »
Elle se détendit un peu. « Oui, nous sommes assez bons amis. Nous jouons au bridge ensemble tous les quinze jours.
– Et vous n’avez aucune idée de l’endroit où ils pourraient se trouver en ce moment ? Week-end en amoureux, enfants, résidence secondaire peut-être ?
– Non, non, rien de tout ça. Ils partent en voyage de temps en temps et mon mari et moi nous occupons de leurs fleurs, à moins que leur fille vienne occuper la maison. Le genre de petits arrangements qu’on peut avoir entre voisins, vous comprenez. Nous aussi on a des fleurs à arroser quand on part en voyage.
– Je vois que les volets sont fermés. Je suppose que cela signifie qu’ils sont partis pour plusieurs jours. »
Elle posa une main sur sa nuque. « Oui. Et je vous avoue que cela nous inquiète un peu. Vous pensez qu’il a pu leur arriver malheur ? »
Carl haussa les épaules en guise de réponse et la remercia. La petite dame allait avoir de quoi gamberger et elle surveillerait d’autant mieux la maison d’en face. Il passa à côté du véhicule de service et constata qu’Assad avait déjà filé. Il ne tarda pas à s’apercevoir qu’un volet à l’arrière de la maison était à demi ouvert et la fenêtre entrebâillée. Pas une trace, pas une rayure. Son adjoint ne devait pas en être à son coup d’essai.
« Venez me rejoindre à la cave, chef », lui cria Assad.
Les armoires de classement étaient encore là, Dieu soit loué. La disparition du couple n’était donc pas liée à leur visite de la veille.
« Cherchons d’abord Hermansen », dit Carl à Assad.
Vingt secondes plus tard, Assad avait une chemise cartonnée à la main.
« Sous la lettre H, évidemment. Ce n’était pas plus difficile que ça. Mais le prénom n’est pas Tage. »
Assad tendit le dossier suspendu à Carl, qui l’ouvrit. Curt Wad contre Nete Hermansen, était-il indiqué sur la première chemise et, en dessous, la date du procès, 1955, les tampons de la circonscription juridique et le logo du cabinet de Philip Nørvig. En feuilletant rapidement le contenu du dossier, Carl tomba sur des termes comme « accusation de viol » et « prétend avoir payé pour une interruption de grossesse », le tout présenté de telle façon que cette Nete Hermansen apparaisse comme la véritable coupable. L’affaire s’était conclue par la relaxe de Curt Wad, ce qui était écrit noir sur blanc. En revanche, on ne lisait nulle part ce qu’il était advenu de Nete Hermansen.
Il fut interrompu dans sa lecture par la sonnerie de son téléphone.
« Ce n’est pas vraiment le moment, là, Rose, dit-il.
– Je crois que si. Écoutez plutôt, Carl. Nete a séjourné à Sprogø. Elle a été internée là-bas de 1955 à 1959. Qu’est-ce que vous en dites ?
– J’en dis que ça ne m’étonne pas », répondit Carl en soupesant le dossier de Nete Hermansen.
Il n’était pas bien lourd.
Un quart d’heure plus tard, ils avaient fini de charger les archives dans le coffre de la voiture de service.
Au moment où ils le refermaient, une camionnette verte gravissait la côte dans leur direction. Ce ne fut pas la voiture qui attira l’attention de Carl mais le fait qu’elle ralentisse tout à coup sans raison apparente.
Il se rapprocha de la chaussée et observa le chauffeur qui avait l’air de se demander s’il devait s’arrêter ou au contraire accélérer.
L’homme se mit alors à examiner les maisons de part et d’autre de la route et continua à rouler. Il cherchait peut-être un numéro de rue. Mais c’était étrange tout de même car les numéros étaient parfaitement visibles dans ce quartier résidentiel. Quand le véhicule passa devant Carl, le conducteur détourna la tête et il ne put voir que ses cheveux ondulés et presque blancs.
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