Dossier 64
43 - Septembre 1987
43
Septembre 1987
Nete reconnut Gitte Charles dès qu’elle la vit apparaître à l’angle du restaurant Søpavillonen. Sa silhouette, sa démarche caractéristique et cette façon de balancer les bras qui donnait de l’urticaire à Nete. Cette vision qui lui avait été épargnée depuis plus de trente ans lui fit serrer les poings. Elle jeta un regard autour d’elle dans le salon pour s’assurer qu’elle n’avait rien oublié. Plus vite elle en aurait fini avec elle, mieux ce serait. Il ne fallait surtout pas qu’il y ait de contretemps car son mal de tête ne s’était pas atténué et restait planté dans l’écorce de son crâne comme une hache.
Satanée migraine, se dit-elle. Elle espérait en être débarrassée une fois qu’elle aurait laissé derrière elle tout ce qui pouvait lui rappeler la vie qui aurait dû être la sienne et qui lui avait été arrachée.
Il fallait qu’elle parte pendant quelques mois et tout irait mieux. Peut-être à son retour arriverait-elle même à vivre avec l’idée que Curt Wad était encore de ce monde.
De la façon dont il s’expose ces temps-ci, son passé le rattrapera et se chargera de le détruire, inéluctablement, songeait-elle pour se rassurer. Il fallait bien. Sinon elle n’aurait pas la force nécessaire pour mener à bien l’assassinat de Gitte.
Quatre jours après l’incendie et la tentative d’évasion ratée, deux policiers en uniforme vinrent chercher Nete et Rita. On ne leur expliqua pas ce qui allait se passer mais elles s’en doutaient un peu. L’étiquette de pyromane, débauchée et idiote ne contribuait pas à vous rendre la vie plus facile dans cet endroit et la vengeance de Gitte Charles fut implacable. Nete et Rita quittèrent l’île en bateau et on les conduisit à l’hôpital de Korsør en ambulance, attachées avec des sangles en cuir comme si elles étaient des condamnées à mort conduites à l’échafaud. C’est d’ailleurs là qu’elles eurent l’impression d’aller quand des infirmières aux bras poilus marchèrent sur elle d’une allure déterminée. Nete et Rita hurlèrent, se débattirent et donnèrent des coups de pied tandis qu’on les traînait à travers tout le service jusqu’à un dortoir où elles finirent couchées dans deux lits côte à côte, pleurant et suppliant pour le salut de leurs enfants encore à naître. Le personnel de l’hôpital se fichait bien de leurs plaintes. Ils avaient vu défiler beaucoup trop de ces filles moralement déficientes pour s’émouvoir des larmes et des prières de ces deux-là.
Au bout d’un moment, Rita passa des prières à la colère. Elle exigea de parler au médecin-chef, puis à la police et enfin au maire de Korsør lui-même. Mais rien n’y fit.
Quant à Nete, elle était en état de choc.
Deux médecins et deux infirmières entrèrent en silence. Ils se divisèrent en deux équipes et préparèrent les seringues. Les infirmières tentèrent de calmer les filles en leur expliquant que c’était pour leur bien et qu’elles allaient pouvoir vivre ensuite une existence plus normale. Le cœur de Nete battait à se rompre, elle voyait dans sa tête les petits êtres que jamais elle ne pourrait mettre au monde et lorsqu’ils enfoncèrent l’aiguille, elle eut l’impression que son cœur s’arrêtait. Ses espoirs, ses projets, son amour-propre s’envolèrent.
Quand elle se réveilla quelques heures plus tard, il ne lui restait plus qu’une couche ensanglantée entre les cuisses et une douleur dans le bas-ventre. Ils lui avaient pris tout le reste.
Pendant deux jours, Nete ne dit pas un mot. Elle ne parla à personne non plus quand elles furent de retour à Sprogø. Elle n’était plus que chagrin et mélancolie.
« L’idiote n’ouvre plus la bouche, peut-être que ça lui a servi de leçon », disaient les surveillantes, de préférence quand elle était à portée de voix. Elles avaient raison. Elle ne parla plus pendant un mois. À quoi bon ?
Alors on décida de la libérer.
Rita en revanche resta à l’asile. Il y avait tout de même des limites à ce qu’on pouvait lâcher dans la nature.
Debout à la poupe du bateau, Nete vit les vagues se refermer sur l’île maudite, elle regarda le phare qui rapetissait à l’horizon et elle se dit qu’elle aurait aussi bien fait de rester là-bas puisque, de toute façon, sa vie était terminée.
La première famille chez qui elle alla travailler était composée d’un ferronnier, de sa femme et de leurs trois fils mécaniciens. Ils vivaient de petits boulots et souffraient tous d’un besoin maladif de crier sur quelqu’un et de donner des ordres. L’arrivée de Nete leur fournit le souffre-douleur idéal. On lui fit faire tout et n’importe quoi. Mettre de l’ordre sur le terrain jonché de pièces mécaniques rouillées aussi bien que servir la maîtresse de maison, une femme brutale et incapable de tendresse qui n’aimait rien tant que de tyranniser son monde, et Nete en particulier.
« Petite traînée, romanichelle, débile ! » lui disait-elle à longueur de journée, et si elle trouvait la moindre occasion de se moquer d’elle, Nete subissait les quolibets en plus des insultes.
« Pauvre idiote. Je rêve ou tu n’arrives même pas à lire ce qui est écrit ? » disait sa patronne en lui montrant le dos d’un paquet de lessive. Et comme, effectivement, elle ne pouvait pas le lire, en plus de l’humiliation, elle avait droit à une grande gifle derrière la tête.
« Tu ne comprends pas le danois, crétine ! » lui disait-on pour un oui pour un non. Nete s’étiolait. Les garçons lui tripotaient les seins chaque fois que l’envie leur en prenait et le forgeron menaçait d’aller beaucoup plus loin. Quand elle allait se laver, ils la suivaient comme des chiens en rut et se postaient devant la porte en lui hurlant sans vergogne leur désir obscène.
« Allez, Nete, ouvre-nous ! On va te faire crier comme la cochonne que tu es », criaient-ils avec des rires gras. Chaque jour amenait sa peine. Les nuits étaient pires. Elle fermait sa porte à clé, coinçait la chaise sous la poignée et se couchait par terre au pied du lit. Si l’un d’entre eux était parvenu à entrer malgré tout, elle lui réservait une belle surprise. Car le lit était vide et la barre de fer qu’elle avait trouvée dans la cour était lourde, très lourde. S’il fallait en arriver là, elle se fichait de savoir si elle en tuerait un tout à fait ou à moitié seulement. La punition ne pourrait pas être pire que ce qu’elle vivait quotidiennement.
Souvent, la tentation lui venait de préparer une infusion avec la jusquiame noire qu’elle avait rapportée de l’île et d’en verser quelques gouttes dans leur café du soir. Mais chaque fois son courage l’abandonnait et ils échappèrent à ce sort-là.
Un jour, en revanche la femme donna à son mari une gifle de trop et il alla chercher le fusil. Il lui fit exploser la tête, et leur vie de famille tout entière par la même occasion.
Après l’accident, Nete resta seule plusieurs heures assise sur une chaise dans la cuisine, se balançant inlassablement d’avant en arrière pendant que les techniciens de la police récupéraient les plombs et les morceaux de cervelle sur les murs du salon.
La phase suivante de son destin ne se dessina clairement que vers le soir.
Un homme qui devait avoir à peine six ou sept ans de plus qu’elle vint lui tendre ses deux mains en disant : « Bonjour, je m’appelle Erik Hanstholm, et ma femme Marianne et moi allons veiller sur toi, désormais. »
Les mots veiller sur toi sonnèrent étrangement à ses oreilles. Telle une vague musique entendue il y avait une éternité, mais aussi comme un signal d’alarme. C’était le genre de mots auxquels elle avait essayé en vain de s’accrocher toute sa vie. Mais dans cette horrible maison où l’écho du coup de fusil résonnait encore entre les murs, c’était sûrement la première fois qu’ils étaient prononcés.
Elle le regarda du coin de l’œil. Il avait l’air gentil, mais elle s’empressa de rejeter cette pensée. Combien de fois dans sa vie s’était-elle trompée en croyant qu’un homme était gentil ?
« Si vous voulez », dit-elle en haussant les épaules. À quoi s’attendait-il ? Elle n’avait pas son mot à dire de toute façon.
« Marianne et moi partageons un poste à Bredebro où nous faisons la classe à des enfants malentendants. C’est dans le Jutland profond, dit-il en prenant l’accent du terroir pour plaisanter. Est-ce que tu veux bien venir chez nous quand même ? »
Pour la première fois, elle regarda l’homme dans les yeux. On ne l’avait jamais laissée décider de ce qu’elle voulait faire de sa vie. Il devait y avoir un piège. Depuis la mort de sa mère, personne ne lui avait jamais demandé si elle voulait bien faire quelque chose.
« Tu sais que nous nous sommes déjà rencontrés, il y a plusieurs mois de cela, dit l’homme. Je lisais un livre à une jeune fille qui avait une leucémie. Tu étais dans le lit en face du sien. C’était à l’hôpital de Korsør, tu t’en souviens ? »
Nete clignait des yeux nerveusement pour échapper à son regard inquisiteur. Voyant l’état de confusion dans lequel elle se trouvait, il hocha la tête pour l’encourager.
Était-ce vraiment lui ?
« Tu crois que je n’ai pas remarqué l’attention avec laquelle tu nous écoutais ? On n’oublie pas aussi facilement des yeux bleus comme les tiens ! »
Il tendit la main vers elle sans la toucher. Laissa sa main pendre à portée de celle de Nete et attendit patiemment, jusqu’à ce qu’elle réponde à son geste.
Quelques jours après qu’elle se fut installée dans le logement de fonction de Bredebro, la vie de Nete fut bouleversée.
Depuis son arrivée, elle était restée couchée sur son lit, attendant que son esclavage commence. Elle s’était préparée aux mots durs et aux nouvelles trahisons qui ne manqueraient pas de survenir.
Ce fut la jeune femme, Marianne Hanstholm, qui vint la chercher pour l’emmener dans un bureau où elle la fit asseoir devant un tableau noir.
« Voilà, Nete. Je vais te poser quelques questions et tu prendras tout le temps qu’il te faut pour y répondre, d’accord ? »
Nete regarda les lettres au tableau. Dans un instant tout son univers allait s’écrouler car elle avait bien compris maintenant comment ça marchait. Ces signes sous ses yeux étaient sa malédiction quand elle allait à l’école du village. Jamais elle n’oublierait le sifflement de la baguette sur ses reins ou les coups de règle sur ses doigts. Quand cette femme réaliserait que Nete ne connaissait qu’un quart des lettres et qu’elle était incapable de les associer entre elles pour former des mots, elle la renverrait dans le caniveau où tout le monde semblait trouver qu’était sa place.
Nete pinça les lèvres. « Je voudrais bien, madame Hanstholm. Mais je ne peux pas. »
Elles se jaugèrent en silence quelques instants tandis que Nete se demandait quand les coups allaient pleuvoir et sous quelle forme, mais Marianne Hanstholm se contenta de sourire.
« Mais si, ma chérie. Tu peux. Tu vas y arriver, tu vas voir. Si tu voulais me dire lesquelles de ces lettres tu reconnais, tu me ferais un grand plaisir. »
Nete fronça les sourcils. Et comme rien ne se passait et que la femme se bornait à lui sourire et à lui montrer les lettres, elle se leva à contrecœur et s’approcha du tableau noir.
« Je connais cette lettre-là », dit-elle en posant son index dessus. « C’est un N et c’est la première lettre de mon prénom. »
Mme Hanstholm frappa dans ses mains et rit joyeusement. « Eh bien voilà, il ne nous en manque plus qu’une vingtaine, c’est merveilleux, non ? » s’exclama-t-elle en se précipitant sur Nete pour la serrer dans ses bras. « Tu vas voir, Nete, nous allons tous les épater ! »
Sentant ces deux bras tendres autour d’elle, Nete se mit à trembler comme une feuille, mais la femme ne la lâcha pas et continua à lui murmurer des paroles encourageantes. C’était incroyable.
Tellement incroyable que Nete ne pouvait s’arrêter de trembler et de sangloter.
Alerté par le bruit, Erik Hanstholm vint les rejoindre dans le bureau. Il fut bouleversé par les larmes de Nete et ses épaules secouées de sanglots.
« Pleure, petite Nete, pleure toute ta peine, ma jolie, car désormais tu n’auras plus à la porter », lui promit-il, chuchotant les mots qui, à partir de cet instant, commencèrent à effacer tous les malheurs qu’elle avait connus dans son existence.
« Tu es une bonne fille, Nete. Tu es une bonne fille. »
Nete tomba sur Rita un jour devant la pharmacie de la rue principale de Bredebro au cours de l’automne 1961. Elle lui annonça la nouvelle avant même que Nete ait eu le temps de réagir à ces retrouvailles :
« Ils ont fermé l’asile de Sprogø. »
Rita éclata de rire devant la mine interloquée de Nete. Puis tout à coup elle devint grave.
« La plupart d’entre nous ont été placées dans des familles où nous devons travailler pour le gîte et le couvert et nous ne sentons pas vraiment la différence. Travailler du matin au soir sans un sou à dépenser pour nous-mêmes, il y a de quoi être déprimée, franchement, Nete. »
Nete hocha la tête. C’était l’histoire de sa vie. Elle essaya de regarder Rita dans les yeux mais c’était trop difficile. Elle ne pensait pas revoir ces yeux-là un jour.
« Qu’est-ce que tu fais ici ? lui demanda-t-elle enfin, sans être vraiment sûre de vouloir entendre la réponse.
– Je travaille à une vingtaine de kilomètres, dans une crèmerie. Pia, la prostituée d’Aarhus, est employée là-bas aussi et nous n’arrêtons jamais, de cinq heures du matin jusqu’à tard le soir, et ce n’est pas drôle, je t’assure. Alors je me suis sauvée et je suis venue te trouver pour savoir si tu voulais partir avec moi. »
Nete, partir avec Rita ! Jamais de la vie. Elle ne voulait pas en entendre parler. Tout en elle la dégoûtait. Comment osait-elle venir la voir après ce qu’elle avait fait ? Sans l’égoïsme et la jalousie de Rita, tout aurait été différent.
Nete aurait quitté l’île et elle pourrait encore avoir des enfants.
« Allez, la gosse. Tu vas venir avec moi, hein ? On se tire d’ici et on se fout du reste ! Tu te rappelles les projets qu’on avait toutes les deux ? L’Angleterre et puis l’Amérique. On voulait partir dans un pays où personne ne nous connaîtrait. »
Nete détourna le regard. « Comment as-tu fait pour me trouver ? »
Rita eut un rire rauque. Toutes ces cigarettes qu’elle fumait avaient laissé des traces. « Tu te doutes bien que Gitte Charles t’a à l’œil, petite gourde ! Cette nana a passé son temps à me narguer en me rappelant que toi, tu étais libre. »
Gitte Charles ! Nete serra les poings. « Charles ! Où est-elle maintenant ?
– Si je le savais, je lui ferais la peau », répondit froidement Rita.
Nete regarda longuement Rita. Elle savait de quoi elle était capable. Elle l’avait vue frapper comme une sourde avec le battoir à linge les filles qui ne voulaient pas payer leurs cigarettes. Des coups secs, durs, qui laissaient des bleus visibles uniquement quand les filles étaient nues.
« Va-t’en, Rita », dit-elle, la mâchoire serrée. « Je ne veux plus jamais te revoir de toute ma vie, tu m’entends ? »
Rita leva le menton et regarda Nete d’un air méprisant. « Te voilà bien prétentieuse, petite pute. Tu crois que tu es devenue trop bien pour me parler, c’est ça ? »
Nete acquiesça pour elle-même. Au cours de son existence, elle avait appris que si on voulait tout comprendre, il fallait s’en tenir aux deux vérités fondamentales de l’existence. La première était la théorie de son frère sur les deux sortes d’êtres humains, et la seconde, que la vie est un subtil équilibre au bord du précipice des tentations où l’on risque constamment de tomber au moindre faux pas.
À cet instant précis, la tentation était forte d’utiliser ses poings pour réduire en bouillie le visage de Rita, et avec lui son arrogance, mais Nete y résista et coupa court. Si quelqu’un devait tomber dans le précipice de la tentation, ce ne serait pas elle.
« Bon voyage, Rita », dit-elle sans se retourner, mais Rita ne l’entendait pas de cette oreille.
« Reste ici », ordonna-t-elle en agrippant l’épaule de Nete, et en braquant son regard sur deux pauvres ménagères qui passaient près d’elles avec leurs filets à provisions.
« Vous avez devant vous deux putains de Sprogø qui sont prêtes à baiser vos maris jusqu’à ce qu’ils demandent grâce pour une pièce de dix couronnes, et elle, là, c’est la pire », leur lança-t-elle en prenant la tête de Nete entre ses mains et en la tournant de force vers les femmes. « Regardez bien le visage de la putain. Vous ne croyez pas que vos maris préféreront s’envoyer en l’air avec elle plutôt qu’avec vous, moches comme vous êtes ? Et elle habite pas loin d’ici, alors surveillez bien vos hommes ! »
Puis elle se tourna vers Nete et lui demanda à nouveau : « Alors, tu viens avec moi, oui ou non ? Si tu refuses, je vais rester ici et gueuler de toutes mes forces jusqu’à ce que la police arrive. Il ne va pas être très rigolo pour toi de continuer à vivre dans cette ville après ça, qu’est-ce que tu en penses ? »
Plus tard dans la journée, on vint frapper à la porte de sa chambre, où elle était en train de pleurer. Erik Hanstholm entra doucement.
Il resta un long moment sans rien dire en la regardant d’un air préoccupé.
Maintenant il va me demander de m’en aller, se disait-elle. Je vais devoir me mettre en quête d’une famille chez qui je pourrai vivre à l’écart des gens normaux, une famille qui n’aura pas honte de moi. Est-ce que ça existe ?
Il posa sa main sur la sienne et dit : « Tu sais, Nete, la seule chose dont les gens parlent en ville, c’est de la dignité avec laquelle tu t’es comportée. Ils ont tous vu que tu serrais les poings et que tu ne l’as pas frappée. Tu as préféré te servir du pouvoir des mots, Nete, et c’est très bien.
– Mais maintenant tout le monde sait, dit-elle.
– Qu’est-ce qu’ils savent ? Ils savent que tu t’es penchée vers cette fille qui t’agressait et que tu lui as dit : “Toi, tu me traites de putain, Rita ? Eh bien tu sais quoi ? Si tu me confonds avec ta jumelle, je pense que les braves gens qui sont là pourront te donner l’adresse d’un bon opticien. Va-t’en et ne remets jamais les pieds ici, Rita, sinon, c’est moi qui appellerai la police, tu m’entends ?” » Il hocha la tête. « Voilà ce qu’ils savent, les gens. Tu crois que c’est un problème ? »
Il garda les yeux posés sur Nete jusqu’à ce qu’elle se détende.
« Au fait, Nete, j’ai quelque chose pour toi. »
Il sortit une feuille qu’il tenait cachée derrière son dos.
« Tiens », dit-il, lui tendant une sorte de diplôme rédigé avec de très grosses lettres. En prenant son temps, Nete parvint à déchiffrer chaque mot.
Quiconque peut lire ceci ne peut être qualifié d’analphabète.
Il lui serra affectueusement le bras. « Accroche ça sur ton mur, Nete. Et quand tu auras lu tous les livres de notre bibliothèque et résolu tous les problèmes d’arithmétique que nous donnons à nos malentendants, tu entreras au collège. »
Elle ne vit pas passer les années qui suivirent. Il y eut d’abord le collège, puis l’école de laborantine, les études de technicienne biologiste, l’embauche à Interlab et son mariage avec Andreas Rosen. Des années merveilleuses que Nete appelait sa deuxième vie. Celle qui précéda la mort d’Andreas, bien avant qu’elle se retrouve dans cet appartement avec quatre morts sur la conscience.
Quand je me serai débarrassée de Gitte, ma troisième vie pourra commencer, se dit-elle.
Au même instant la sonnerie de l’interphone retentit.
Quand Nete ouvrit la porte, Gitte se dressait devant elle, telle une colonne de marbre érodée par le temps mais toujours belle et majestueuse.
« Merci pour ton invitation, Nete », dit-elle sans ambages avant de pénétrer dans l’appartement comme un serpent dans un trou de souris.
Elle regarda autour d’elle, donna son manteau à Nete et entra dans le salon. Ses yeux furetaient partout. Aucune cuillère en argent, aucun tableau au mur n’échappa à son regard perçant.
Elle se retourna et dit à Nete : « Je suis terriblement désolée d’apprendre que tu es si malade, Nete. C’est un cancer ? »
Nete acquiesça.
« Et il n’y a plus rien à faire, on en est sûr ? »
Nete hocha la tête de nouveau, prête à inviter Gitte à s’asseoir mais pas encore tout à fait à accomplir la tâche qu’elle s’était fixée.
« Assieds-toi, Nete, dit Gitte Charles. Laisse-moi m’occuper de toi. Je vois que tu as déjà préparé le thé, je vais te servir. »
Elle poussa doucement Nete dans le canapé.
« Tu prends du sucre ? lui demanda-t-elle, postée devant le buffet.
– Non, merci, répondit Nete en se relevant. Je vais aller refaire du thé, celui-ci est froid. Il est là depuis le passage de mon dernier invité.
– Ton dernier invité ? Tu as invité d’autres personnes que moi ? » Gitte regarda Nete d’un air curieux et lui versa du thé malgré ses protestations.
Nete s’alarma. Gitte savait-elle ? Avait-elle des soupçons ? Essayait-elle de lui tirer les vers du nez ? Nete l’avait vue arriver du restaurant Søpavillonen, le risque qu’elle ait aperçu l’un des autres était infime.
« Oui, j’ai reçu quelques personnes avant toi. Tu es la dernière.
– Je vois. » Elle tendit une tasse à Nete et se servit également. « Et tu vas te montrer aussi généreuse avec chacun d’entre nous ?
– Non. À ce propos, mon avocat est allé faire une course pendant que les magasins sont encore ouverts, je vais devoir te faire attendre un peu. Tu es pressée ? »
Sa question déclencha chez Gitte Charles un ricanement plein d’amertume. Comme si le temps était la seule chose qui lui restait.
Il faut que je meuble jusqu’à ce qu’elle me laisse la servir. Mais comment ? songeait Nete tandis que la douleur lui vrillait la tête. Elle avait l’impression qu’on enfonçait une couronne de fils barbelés dans son crâne.
« Il est difficile de croire que tu puisses être aussi malade, Nete. Les années semblent avoir glissé sur toi comme l’eau sur les plumes d’un canard », la complimenta Gitte en tournant la cuillère dans sa tasse.
Nete secoua la tête. Pour autant qu’elle pouvait en juger, elles se ressemblaient à beaucoup de points de vue et elle trouvait au contraire que le temps ne les avait pas épargnées. Les rides, la peau marquée et les cheveux gris étaient au rendez-vous chez l’une comme chez l’autre. Il suffisait de les regarder pour deviner qu’elles n’avaient pas eu une vie facile.
Nete se remémora l’époque où elles étaient ensemble à Sprogø. Cela lui semblait si loin, à présent que les rôles étaient inversés.
Lorsqu’elles eurent parlé un moment de tout et de rien, Nete se leva. Elle emporta sa tasse et celle de Gitte jusqu’au buffet où elle se plaça dos à son invitée, comme les fois précédentes. « Tu veux une autre tasse de thé ? demanda-t-elle.
– Non, merci. Je n’en ai plus envie », répondit Gitte tandis que Nete versait une bonne dose de jusquiame noire dans le reste de thé tiède. « Mais toi, reprends-en si tu veux. »
Nete fit comme si elle n’avait pas entendu. Combien de fois lui avait-elle commandé de faire ci ou de faire ça sur cette satanée île ? Elle posa résolument la tasse pleine devant Gitte et ne se resservit pas. Sa migraine était devenue si violente que le sang lui bourdonnait aux oreilles. L’odeur du thé à elle seule lui donnait la nausée.
« Cela ne t’ennuie pas si on change de place sur le canapé, Gitte ? dit-elle, sur le point de vomir. J’ai épouvantablement mal à la tête, et la lumière de la fenêtre me gêne.
– Ma pauvre, tu es migraineuse en plus ? » s’exclama Gitte en se levant tandis que Nete changeait la tasse de place sur la table.
« Je ne peux plus parler, dit Nete. J’ai besoin de fermer les yeux un instant. »
Elles s’étaient assises et Nete baissa les paupières, essayant avec fébrilité de réfléchir. Si son ancien bourreau ne se décidait pas à avaler ce thé, elle allait devoir utiliser de nouveau le marteau. Elle lui proposerait un café, irait chercher l’outil, lui en donnerait un grand coup sur la nuque et s’assiérait un moment en attendant que sa crise de migraine se calme. Il y aurait du sang, bien sûr, mais quelle importance puisque Gitte était la dernière ? Elle aurait tout le temps pour nettoyer les tapis après, une fois que le cadavre serait allé rejoindre les autres.
Elle avait senti que Gitte changeait de position mais elle sursauta tout de même quand ses mains se posèrent sur ses épaules, la forçant doucement à lui tourner le dos, avant de remonter sur sa nuque.
« Tiens-toi tranquille, Nete. Tu sais que je suis très douée pour ce genre de choses, bien que dans cette position, ce ne soit pas facile. Ce serait mieux si tu étais assise sur une chaise », dit la voix de Gitte derrière elle tandis que ses doigts massaient en profondeur les muscles de son cou.
Nete continua d’entendre la voix mais cessa d’écouter les mots. Ces mains expertes s’étaient déjà posées sur elle en d’autres circonstances, elle reconnaissait leur magie sensuelle et bienfaisante et elle la haïssait.
« Je crois qu’il vaut mieux que tu t’arrêtes », dit-elle en s’écartant de son ancien bourreau. « Sinon, je vais vomir. Il faut juste que je reste sans bouger. J’ai déjà pris un comprimé, il va agir dans un petit moment. Bois ton thé en attendant, Gitte, je te dirai tout dès que mon avocat sera de retour. »
Elle entrouvrit les yeux, vit Gitte s’écarter d’elle brusquement comme si elle venait de recevoir une décharge électrique. Elle referma les yeux et une seconde plus tard, elle entendit la tasse tinter doucement dans la soucoupe.
Nete ploya la tête en arrière et à travers ses paupières mi-closes elle vit Gitte porter la tasse à ses lèvres. Elle lui parut tendue et inquiète. Elle renifla le thé, les narines largement dilatées, but une petite gorgée, et tout à coup ses yeux prirent une expression méfiante et soupçonneuse. Elle tourna la tête vers Nete à la vitesse de l’éclair et renifla à nouveau le contenu de la tasse.
Lorsqu’elle la posa sur la table, Nete ouvrit lentement les yeux.
« Ooh… », gémit-elle tout en essayant de deviner ce qui se passait dans la tête de l’ancienne matrone. « Je me sens un peu mieux maintenant. C’était bien ce massage. Tu es très douée, Gitte. »
Lève-toi, s’ordonnait-elle. Va chercher ce marteau et finissons-en. Après tu n’auras plus qu’à verser le formol dans la gorge des morts et tu pourras aller te coucher.
« Il faut que j’aille boire un verre d’eau », dit-elle en se levant du canapé avec précaution. « Tous ces médicaments m’assèchent terriblement la bouche.
– Bois une gorgée de thé, alors, lui proposa Gitte en lui tendant sa tasse.
– Non, merci, je n’aime pas le thé froid. Je vais remettre de l’eau à chauffer. L’avocat ne devrait pas tarder de toute façon. »
Elle se dirigea rapidement vers la cuisine, ouvrit le placard, et alors qu’elle se baissait pour ramasser le marteau elle entendit la voix de Gitte juste derrière elle :
« Tu sais quoi, Nete ? Moi je crois qu’il n’y a jamais eu d’avocat. »
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