[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198

Jean d'Aillon · Chapitre 12 sur 39

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[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198

Chapitre 11

 

Ce fut un immense murmure de stupeur, puis le silence retomba, chacun essayant d’évaluer en son for intérieur les conséquences de cette allégation.

— Les Baussenques ? s’enquit enfin Ansaldi, incrédule.

Sa voix était curieusement haut perchée.

Fer posa son regard sur lui.

— Quelqu’un a informé les Baussenques que Roncelin serait hier à sa maison de la Porte Galle, fit-il. Hugues des Baux est arrivé avec une troupe de gens d’armes et a emmené notre vicomte après avoir tué Madeleine et les deux esclaves. J’ignore qui l’a prévenu, mais je le trouverai.

— Pourquoi ne pas nous l’avoir dit plus tôt ? lança avec agressivité l’armateur Ratoneau.

— J’en suis désolé, Guillaume, mais je voulais m’assurer qu’aucun de vous ne savait pour Hugues des Baux.

— Vous nous soupçonnez ? s’insurgea Barthélémy.

— Quelqu’un l’a bien prévenu !

— La présence de ce tissu est incroyable, intervint alors Raymond Sarraset. Je conçois que Madeleine l’ait arraché à son agresseur, mais pourquoi l’a-t-il laissé dans sa main ? C’est une preuve qui se retourne contre lui.

— Je me suis aussi posé la question, approuva Fer d’un hochement de tête. Je pense qu’ils ont été surpris et qu’ils ont dû partir précipitamment... mais en ce qui concerne la preuve, je doute qu’elle soit acceptable...

Il développa ce qu’il avait dit à Vivaud la veille pendant que Barthélémy, le négociant de drap, prenait l’étoffe pour l’examiner à son tour.

— Ce tissu n’a pas été arraché, dit-il lentement. Il est trop épais ! Une femme n’aurait jamais eu la force nécessaire. De plus, il y a des traces de coupure.

Il y eut un nouveau brouhaha que Vivaud fit cesser d’un geste de la main. En même temps, il demandait à voir l’étoffe.

— J’ai fait la même réflexion que vous, opina Fer à regret, ou plus exactement c’est celui qui était avec moi qui l’a faite. Mais je ne suis pas convaincu. La coupure pouvait être plus ancienne et celui qui défend sa vie est capable d’une force incroyable. Madeleine travaillait de ses mains et était vigoureuse. Et surtout... pourquoi aurait-on laissé ce tissu ? Pour faire accuser les Baussenques ?

— Peut-être... dit Vivaud en tendant l’étoffe à l’armateur Ratoneau qui demanda :

— Qui donc était avec vous ?

— Un vieil ami, Ibn Rushd, le médecin du calife du Marrakech. Il habite chez moi.

— Un infidèle... remarqua Ansaldi avec mépris.

— Envers Notre Seigneur, peut-être. Envers moi, non, répliqua gravement Hugues de Fer. Il m’a sauvé de la prison à Damas.

Il ajouta plus sèchement :

— N’oubliez pas que nos statuts communaux nous donnent le droit de commercer avec les Sarrasins. C’est la raison même de notre prospérité.

Un silence hostile s’installa tandis que Ratoneau passait l’étoffe à son voisin. Sarraset vendait son savon et ses huiles en Orient, Barthélémy son drap et Ratoneau achetait ses armes à Damas. Tous trois commerçaient avec les infidèles, et si Ratoneau et Aurélien ne les aimaient pas, ce n’était pas le cas de Sarraset et de Barthélémy qui faisaient des affaires avec eux et parlaient leur langue.

— Votre ami le Sarrasin a donc remarqué cette coupure, qu’en pensait-il ? demanda Vivaud.

— Il a émis l’idée que l’assassin aurait mis ce tissu dans la main de Madeleine pour faire accuser les Baussenques et que le crime ne serait que crapuleux...

— Absurde ! s’exclama le procurateur Ansaldi. C’est bien la pensée diabolique d’un infidèle ! Je crois au contraire qu’il est inutile d’accuser le renard quand le loup est passé !

— Ce n’est pas si absurde que cela, père Ansaldi, mais le crime pourrait aussi ne pas être crapuleux, ironisa Ratoneau. N’oubliez pas combien Madeleine était belle, et ce qu’on lui a fait. Et si c’était un amant éconduit ?

— Mais dans les deux cas, où serait Roncelin ? répliqua Hugues de Fer. Seuls les Baussenques avaient intérêt à l’enlever.

Ansaldi approuva d’un mouvement de tête.

— Avez-vous fouillé les environs ? Peut-être que son cadavre est caché dans un fourré ou sous des pierres, suggéra Ratoneau.

— Mon écuyer l’a fait et n’a rien trouvé. Et puis pourquoi aurait-on caché son corps quand on a laissé visibles les trois autres cadavres ?

— Pour renforcer l’accusation contre les Baussenques ! affirma Raymond Sarraset.

— C’est bien possible, reconnut Vivaud après un silence. Il faudrait être certain que Roncelin est prisonnier de Hugues des Baux avant de décider quoi que ce soit.

— C’est ce que je pense, approuva le viguier.

Il parla alors des jongleurs qu’il avait rencontrés au château Babon et de la proposition qu’il leur avait faite :

— ... J’aurai leur réponse aujourd’hui. S’ils acceptent d’aller aux Baux, et s’ils parviennent à découvrir qu’un prisonnier est enfermé depuis quelques jours, nous pourrions savoir ce qu’il en est d’ici une dizaine de jours.

Vivaud inclina la tête en signe d’adhésion.

— Roncelin peut être enfermé ailleurs qu’aux Baux, remarqua Barthélémy.

— Tout cela est bien hypothétique ! soupira le procurateur de l’hôpital du Saint-Esprit en secouant négativement la tête. D’abord quelle confiance peut-on faire à ces jongleurs ? Ils diront n’importe quoi pour de l’argent ! Ensuite Roncelin se doit de recevoir chaque jour des amis, des religieux, des ambassadeurs. Il y a aussi la justice à rendre, qu’il doit présider... Qu’allons-nous dire aux Marseillais ?

— Je ferai savoir que notre vicomte est malade, proposa Vivaud. Pendant ce temps, Hugues assurera sa charge.

— Cela ne peut durer que deux ou trois jours ! protesta rageusement Ansaldi. Il faut trouver rapidement une autre solution ! Pourquoi ne pas demander à Adhémar d’assurer la charge de vicomte, dès maintenant ?

Le visage de Hugues de Fer se ferma de contrariété tant il ne s’attendait pas à cette proposition.

Gérard Adhémar, seigneur de Montélimar, avait épousé Mabile, nièce de Roncelin. Par sa femme, Adhémar disposait de presque un cinquième des droits seigneuriaux sur la vicomté, mais il ne les exerçait pas, se contentant d’encaisser les leides. C’était un homme faible, très religieux, et surtout membre laïc de la confrérie du Saint-Esprit. S’il devenait vicomte, il serait sous l’influence d’Ansaldi et il choisirait un nouveau viguier qui consacrerait la domination de l’ordre sur la ville.

Vivaud, aussi surpris que Hugues de Fer, s’éclaircit la gorge.

— Adhémar a toujours refusé d’être vicomte, objecta-t-il.

Un soupçon de satisfaction traversa le visage du procurateur de la confrérie du Saint-Esprit.

— La situation est différente. Si Roncelin est mort, ou plus certainement s’il est aux mains de Hugues des Baux, Adhémar acceptera, je m’y engage. D’ailleurs la confrérie sera là pour l’assister...

— Imaginons que Roncelin vende sa part au seigneur des Baux, ce dernier possédera presque la moitié de la vicomté de Marseille, et Adhémar ne pourra rester vicomte... remarqua Fer.

— Pas si votre pupille Alice entre à Saint-Sauveur...

Cette déclaration fit l’effet d’un coup de tonnerre.

Depuis sa naissance, Alice, héritière de la branche vicomtale aînée, était promise à Raymond des Baux, le neveu de Hugues des Baux. Cette alliance devait enfin rapprocher Marseille et les Baussenques, même si Bertrand des Baux, le père du jeune Raymond, n’avait pas le pouvoir et la richesse de son aîné Hugues. C’était aussi une union avantageuse pour la ville, puisque le père d’Alice ayant gagé ses droits seigneuriaux auprès de Vivaud et de Botin, Bertrand des Baux ne pourrait les exercer.

La proposition du procurateur changeait tout. Saint-Sauveur était l’un des deux couvents marseillais fondés au Ve siècle par Jean Cassien, l’autre étant Saint-Victor. Les religieuses de Saint-Sauveur vivaient dans l’enclos de Notre-Dame des Accoules et étaient particulièrement vénérées à Marseille depuis la prise de la ville par les Sarrasins quelques siècles plus tôt. En effet, pour échapper à la lubricité des vainqueurs, les moniales et leur abbesse Eusébie s’étaient coupé le nez. Ce qui n’avait pas empêché les soudards de les violer.

— Comment cela se pourrait-il ? s’enquit sèchement Hugues de Fer. Alice est promise à Raymond des Baux !

— Les circonstances provoquent des changements, répliqua le procurateur avec un vague geste de la main. Alice au couvent, ses biens seront administrés par l’abbesse. Ses droits et ceux d’Adhémar pèseront alors autant que ceux de Hugues des Baux et Roncelin.

— Vous oubliez que j’ai les droits d’Alice en gage, avec Botin, fit Vivaud.

— La confrérie est prête à vous les racheter, répliqua Ansaldi.

Pris de court, Vivaud considéra chacun des membres du conseil et comprit combien la proposition d’Ansaldi les séduisait. Sous l’autorité du vicomte Barrai – le frère de Roncelin – le conseil s’occupait de l’administration et du négoce au mieux de ses intérêts, et le vicomte gardait la justice et la défense. Depuis que Roncelin était vicomte, c’était le viguier et les consuls qui gouvernaient la cité, puisque Roncelin ne s’occupait de rien. Tout changerait si Hugues des Baux devenait vicomte, ils perdraient leur liberté et leur richesse. Certes, avec Ansaldi et Adhémar, les négociants tomberaient sous la coupe du pouvoir ecclésiastique et perdraient leur autonomie, mais ils ne seraient pas ruinés. Autour de la table, ils voulaient tous la paix, quel qu’en soit le prix.

— Si tout le monde est d’accord, je propose que cette décision fasse l’objet d’un acte à conserver dans les registres de délibération de la commune, ajouta Ansaldi avec un sourire venimeux à l’intention de Hugues de Fer.

Il y avait sur la table des feuilles de papier de coton fabriquées à Marseille, ainsi qu’un encrier et des plumes d’oie. Il s’en saisit et proposa un texte que Hugues de Fer et Guillaume Vivaud amendèrent comme ils le purent. Il en ressortait que si le vicomte Roncelin disparaissait ou vendait ses droits sur la ville, il serait demandé à Adhémar, seigneur de Montélimar, de prendre la charge de vicomte et à Hugues de Fer d’accepter la rupture de la promesse de mariage de sa filleule avec Raymond des Baux. Vivaud s’engageant alors à vendre à la confrérie du Saint-Esprit les gages qu’il tenait du père d’Alice.

Fer obtint pourtant qu’il ne soit pas fait mention de l’entrée d’Alice au couvent de Saint-Sauveur, cette décision ne dépendant que d’elle et de sa foi.

Comme pour toutes les réunions des consuls, quand une décision importante était prise, Guillaume Vivaud fit appeler Guillaume Imbert, le notaire, qui, au premier étage, archivait et recopiait les chartes et les actes de la ville. Il arriva avec les sceaux, accompagné d’un clerc qui portait un réchaud à sceller et la cire.

Ansaldi leur donna l’acte qu’ils recopièrent en trois exemplaires, puis chacun le parapha et le notaire ajouta la formule consacrée :

« ... ai assisté à toutes ces choses et y ai apposé ma signature. En foi de quoi, et pour son plus grand maintien perpétuel, cet acte a été fortifié des sceaux des présents et de la bulle de plomb de la commune de Marseille. »

Chacun porta son sceau, et Guillaume Imbert scella du plomb de la ville avant d’emporter les actes.

Quand tout fut terminé, Antoine Ansaldi salua l’assemblée avec un grand sourire épanoui et partit en compagnie d’Aurélien et de Sarraset. Dans la rue, en attendant leurs mules que leurs serviteurs étaient allés chercher, les trois hommes s’entretinrent un instant, les deux marchands assurant Ansaldi de leur fidélité à l’ordre. Depuis des mois, Ansaldi poussait Raymond Sarraset à les rejoindre et il sentit que le fabricant de savon était maintenant décidé. Jusqu’à présent Sarraset avait toujours suivi Fer et Vivaud, mais c’était un de ces hommes qui préféraient être du côté de ceux qui tenaient le pouvoir. Et le pouvoir allait tomber dans les mains de la confrérie du Saint-Esprit.

Les mules arrivèrent et le procurateur monta sur la sienne après avoir béni les deux consuls. Guidé par le valet qui tenait sa monture, Ansaldi laissa ses pensées vagabonder tandis qu’ils remontaient une ruelle boueuse et puante. L’hôpital du Saint-Esprit était situé derrière l’église des Accoules, sur la butte, à la limite de l’enceinte de la ville haute.

Le procurateur était particulièrement satisfait de sa matinée. La disparition de Roncelin renforçait sa position. Ratoneau et Barthélémy resteraient neutres, et il savait qu’il pouvait toujours manœuvrer le marchand d’armes en faisant état des infâmes amitiés entre le viguier et les Sarrasins. Par une confidence obtenue en confession, il savait que la mère de Ratoneau avait été violée par des barbaresques et que l’armateur était le fruit de ces violences ; ce qui expliquait la haine qu’il avait envers les mahométans, même s’il parlait leur langue et commerçait avec eux.

Restaient Vivaud et Fer. Vivaud avait des amis juifs, comme bon nombre de notables marseillais, mais quand la confrérie dirigerait la ville, cela ne saurait durer. Il lui ferait facilement comprendre qu’il ne pourrait continuer à faire des affaires qu’en cessant de prêter avec usure. Quant aux juifs, ils seraient désormais cantonnés dans leur quartier que l’on clôturerait à nouveau, comme partout en Europe.

Fer serait un adversaire plus coriace. Le procurateur devinait qu’il ferait tout pour s’opposer à la confrérie du Saint-Esprit. Il savait que le viguier avait des soucis d’argent. Sans doute serait-il possible de le miner ? Cette solution serait peut-être à envisager, se dit-il, si les autres moyens échouaient.

La mule entra dans la cour de l’hôpital pavoisée de la double croix, les armes de la confrérie. Aidé de son valet, le procurateur mit pied à terre et se rendit à son appartement. Là, il prévint son intendant d’aller inviter l’abbesse de Saint-Sauveur à souper avec lui. Il devait lui parler d’Alice. Il envoya aussi un valet prévenir Adhémar et son épouse qu’il viendrait les voir dans l’après-midi. Plus tard, il rencontrerait Aurélien.

Après le départ d’Ansaldi, Hugues de Fer resta seul. Ratoneau et Barthélémy avaient rejoint Vivaud et ils parlaient ensemble à mi-voix. Il n’avait pas envie de se joindre à eux. Il se sentait douloureusement trahi. La façon dont Ansaldi avait retourné le conseil en sa faveur, sa proposition de mettre en avant Adhémar, un homme encore moins capable de diriger la cité que Roncelin, et sa suggestion de manquer à la parole donnée à Bertrand des Baux, le mortifiaient.

Il avait conscience d’avoir perdu une bataille sans même l’avoir livrée. Constatant que la discussion entre Vivaud et les deux autres s’éternisait, il choisit d’aller jusqu’au port pour savoir si sa galère était arrivée. La marche lui ferait du bien.

Il retrouva ses esclaves dans la salle de la douane. En la traversant, il vérifia que les différentes mesures de la ville, longueur, contenance et poids, étaient bien exposées sur les tables de manière que chaque marchand puisse vérifier que ses propres mesures étaient identiques. Ensuite il fit signe à ses hommes, dont l’un gardait son épée, et sortit.

En allant au port, il s’efforça d’examiner avec sang-froid la proposition du procurateur. Elle n’avait pas que des inconvénients pour lui, car si Hugues des Baux devenait le maître de Marseille, il serait contraint à l’exil. Mais sous la coupe d’Ansaldi, l’avenir de la ville marchande serait sinistre. Le commerce serait plus durement réglementé, les juifs surveillés et l’Église toute-puissante.

Pouvait-il envisager une autre solution ?

Il songea alors que le procurateur de la confrérie du Saint-Esprit avait bien vite trouvé un moyen pour remplacer Roncelin. D’ailleurs il n’avait pas paru s’inquiéter de son sort. Et si Ibn Rushd avait raison ? Si l’étoffe trouvée dans les mains de Madeleine n’était qu’un stratagème ? Pouvait-il imaginer qu’Ansaldi ait tout organisé ? C’était difficile à croire. Il n’aurait pu agir seul, et où aurait-il trouvé des complices ? Il concevait difficilement que les chevaliers de l’ordre aient participé au massacre et au viol. Quant aux autres membres de la confrérie, ce n’étaient que des clercs et des religieux qui consacraient leur vie à aider les malades et à soulager la misère.

C’était impossible.

Au port, sa galère n’était toujours pas là. Il revint vers la porte du Marché, à l’extrémité de la Grand-rue, et à travers des rues défoncées et boueuses, il se dirigea vers le portalet qui marquait l’entrée du quartier juif qui s’étendait jusqu’à la porte de l’Annone.

Cent ans plus tôt, ce quartier se trouvait hors de l’enceinte, car les juifs n’étaient pas autorisés à vivre dans la commune. Mais lors d’un agrandissement de la ville, la muraille avait été déplacée et le quartier juif s’était retrouvé dans la cité. Il avait même été coupé en deux quand Marseille avait été séparée en ville haute et ville basse. Depuis, il avait gardé l’enceinte qui le ceinturait et son portail, mais celui-ci n’était jamais fermé.

Les rues étaient étroites. Il passa devant le bain des femmes et une école, puis tourna près de la synagogue dans la Carreria Judeorum. Botin habitait une maison de pierre sans aucune ouverture en façade sinon deux hauts fenestrons protégés d’épaisses grilles et, bien sûr, d’une porte bardée de fer et hérissée de clous à dos carrés.

L’un des esclaves de Hugues tira la chaîne de la cloche placée dans une niche du mur et on l’interrogea à travers un judas grillagé. Ayant reconnu le viguier, le portier s’empressa d’ouvrir.

Hugues connaissait la maison. Laissant les esclaves dans une sombre antichambre meublée seulement d’une table couverte d’un tapis – là où Botin recevait ses clients –, le concierge le fit entrer dans la salle d’apparat ouverte sur un grand jardin entouré de murs élevés.

Botin était avec ses deux filles, Rachel et Myriam, ainsi que trois de ses petits-enfants. Voyant entrer son ami, il leur demanda aussitôt de se retirer.

La pièce était lumineuse, avec trois belles fenêtres en plein cintre qui possédaient des carreaux de verres de Venise sertis dans du plomb, un luxe rare que Fer ne s’était offert que pour un fenestron de sa chambre.

Chaque fois qu’il entrait chez Botin, Hugues avait l’impression de se retrouver en Orient. Les murs étaient tendus de tapisseries de soie brodées avec des fils d’or et, tout autour de la salle, courait une banquette de bois de rose couverte de coussins de toutes tailles et de toutes couleurs.

Sur une table basse étaient posées deux lampes de bronze garnies d’huile parfumée et un grand candélabre d’argent à sept branches, une menora, supportait de grands cierges de cire, tous allumés.

Le banquier juif le fit asseoir et rappela une de ses filles pour qu’elle serve à boire, ensuite le viguier raconta la réunion du conseil.

— Que la lèpre d’Égypte ronge Ansaldi ! s’exclama le prêteur juif. Cet homme n’apportera que le malheur dans cette ville ! Il veut reconstruire les barrières, séparer les hommes de bonne volonté uniquement à cause de leur religion ! Il a déjà décidé d’un nouveau vicomte alors même que Roncelin est toujours vivant !

— Je l’espère... Mais il propose la sécurité. Les marchands préféreront son joug plutôt que celui de Hugues des Baux.

— Notre peuple n’a jamais connu la sécurité, et nous survivons toujours ! s’exclama Botin. Mais parlons rond, croyez-vous que Roncelin soit prisonnier aux Baux ?

— Je ne sais pas si je devrais l’espérer ! ironisa Hugues, mais je préférerais le savoir dans le nid d’aigle que mort dans un fossé. J’ai demandé à des jongleurs de se rendre aux Baux et de se renseigner. S’ils acceptent, d’ici dix jours, je le saurai.

— C’est une excellente idée ! J’ai ici vos trois cents sous d’or. Je vous donnerai aussi pour eux une bourse bien garnie. Cela les incitera peut-être à accepter.

Il se tut un instant et considéra le viguier avec un air chafouin.

— Voyez-vous, seigneur Fer, j’ai pensé à une autre solution... Si Roncelin est vraiment prisonnier... Pourquoi ne pas le faire évader ?

— Une évasion des Baux ? Vous plaisantez, maître Botin ! Qui pourrait y parvenir ?

— Tout est possible avec des gens capables.

— Et qui trouvera ces gens capables ?

— Vous ! Je vous l’ai dit, Roncelin me doit cinq mille sous d’or. Je suis prêt à céder un treizan de cette somme à ceux qui le ramèneront.

— Six cent cinquante sous ? C’est énorme !

— Ce n’est rien en comparaison de ce que je perdrais s’il vendait ses droits, car j’aurais perdu toute garantie de me faire rembourser. Accepterez-vous ?

— À folle demande, il ne faut point de réponse, répondit Fer en se levant.

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