[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198
Chapitrc 21
Pendant ce temps, Guilhem et Bartolomeo étaient sortis du château pour s’occuper de leurs montures et reconnaître les environs. Guilhem voulait surtout savoir s’il y avait d’autres passages que la porte fortifiée qu’ils avaient franchie pour pénétrer sur le plateau rocheux.
Ils se rendirent d’abord aux moulins, examinèrent la falaise abrupte, puis marchèrent jusqu’à la chapelle Saint-Blaise où Bartolomeo voulut prier un moment. Un prêtre, qui habitait dans une grotte proche, expliqua à Guilhem que les maisons qu’il apercevait plus bas, à flanc de rocher, étaient occupées par des cardeurs et des tisserands qui achetaient la laine aux bergers de la vallée. C’étaient eux qui avaient construit la chapelle pour avoir un lieu de culte.
— Il n’y a pas d’enceinte devant leurs maisons. Je suppose qu’ils se réfugient dans le château en cas de danger, fit Guilhem.
— Le rocher est creusé de tunnels qui conduisent à d’anciennes carrières. Ce sont des cachettes suffisantes, car c’est un vrai dédale.
Guilhem montra la potence et le corps desséché.
— Qu’avait-il fait pour mériter ça ?
— C’est un paysan du val d’Enfer qui a logé un colporteur sans le dire au maître. Castillon l’a découvert et a tué le colporteur.
Ils furent interrompus par un tumulte de hennissements, de martèlement de sabots et d’ordres qu’on clamait. Une troupe de cavaliers arrivait à la porte d’entrée du plateau rocheux. Rapidement, ils la virent passer sur le chemin qui conduisait au château : une bonne trentaine d’hommes équipés de broignes à maillons de fer ou de casaques de cuir, tous coiffés de cervelières, de chapels ou de casques pointus. La plupart sans épée, mais avec des haches, des masses d’armes ou des épieux à pointes dentées. Quelques-uns avaient des arbalètes, d’autres des lances et des fauchards. En tête, un homme en haubert long et bassinet que Guilhem reconnut à la bardiche attachée à la selle. Derrière lui, un écuyer portait le guidon sur lequel il devina, brodé : A l’Azard Beautezard !
Ainsi Rostang de Castillon arrivait. L’avait-on prévenu ? Guilhem repensa à la bannière verte. C’était peut-être un signal pour annoncer qu’il y avait des visiteurs au château, à moins que Hugues des Baux n’ait envoyé un messager à son frère. Mais pourquoi une troupe si importante ? Ce devait être toute la garnison de son château. Il essaya vainement d’apercevoir Pierre, le frère du fermier qui l’avait hébergé.
Si Castillon restait, cela entraînerait des complications, se dit-il. Il regarda encore une fois le pendu qui paraissait se moquer de lui avec sa langue noire qui pendait hors de sa bouche, puis il alla chercher Bartolomeo pour rentrer.
Au château, le chapelain Basile, prévenu par les guetteurs, attendait Rostang sous les arcades. À peine Castillon descendu de cheval, le prêtre lui fit comprendre qu’il voulait lui parler. Ils empruntèrent le passage qui conduisait au cellier. Là, personne ne pouvait les entendre.
— Seigneur, il est arrivé des visiteurs, dit le chapelain d’une voix agitée.
— Je sais, je suis venu pour ça.
— L’un d’eux est médecin et soigne votre frère.
— Médecin ? Je croyais que c’étaient des jongleurs.
— Il est aussi arrivé des jongleurs dans l’après-midi, mais un peu plus tard, ce fut un médecin infidèle et un chevalier anglais.
— J’ignorais. Un infidèle ? Mais parle-moi d’abord des comédiens. Combien sont-ils ?
— Ils sont déjà venus, un homme et une femme, ils disent venir de Rome. Cette fois, ils sont accompagnés d’un troubadour nommé Guilhem d’Ussel.
— Guilhem ? Qui le connaît ? Il a rencontré mon frère ?
— Oui, seigneur, hier soir ils ont joué dans la grande salle.
Donc ce Guilhem n’était pas le viguier de Marseille, se dit Castillon.
— Personne d’autre avec eux ?
— Non, seigneur.
— Et cet infidèle ?
— Ils sont trois : le médecin, qui est très âgé, son serviteur, et un Anglais qui est comte de Huntington.
— Attends-moi là.
Castillon sortit du cellier. N’étaient entrés dans la cour que son écuyer et trois de ses sergents d’armes. Le reste de la troupe attendait dans la basse-cour. Il dit quelques mots à ses officiers et les suivit des yeux un moment tandis qu’ils sortaient du château.
Quand Ibn Rushd arriva dans la chambre de Hugues des Baux, Baralle était partie chercher du lait et le seigneur était avec Monteil. Ses recommandations n’avaient donc pas été respectées mais il n’en fit pas la remarque. Il examina longuement le châtelain des Baux, le fit uriner et passer sur sa chaise pour examiner ses excréments, puis il lui fit avaler un philtre qu’il avait dans ses bagages et qui pouvait contrarier quelques poisons simples.
— Avez-vous déjà eu des cas comme moi ? demanda le Baussenque quand il eut terminé.
— Chaque malade est différent, seigneur. Depuis combien de temps souffrez-vous ?
— Trois mois environ. Mais depuis plusieurs semaines, je ne sors plus. Je suis incapable de monter à cheval.
— Votre épouse s’occupe des fiefs ?
— Elle et mon frère Castillon. En vérité c’est mon demi-frère, mais je ne sais pas ce que je ferai sans lui. Pourquoi allez-vous en Aquitaine ?
— Le médecin de Richard Cœur de Lion est un de mes amis. On s’est connus en Palestine, bien que dans des camps ennemis. Il souhaite que j’examine le roi d’Angleterre qui se plaint de douleurs.
— Vous voyagez bien simplement, sans homme d’armes, sans écuyer, sans arbalétrier... C’est étonnant pour un homme du rang du seigneur de Locksley.
— Nous avions quatre lances avec nous, seigneur, et mes propres serviteurs. Tous sont morts d’une fièvre foudroyante durant la traversée. À Marseille, le comte a voulu engager des hommes d’armes, mais sans y parvenir. Il était pressé de retrouver son roi et a décidé de partir ainsi. Il m’a dit qu’il recruterait plus facilement des chevaliers et des arbalétriers à Montpellier.
— C’est bien possible, en effet, et je reconnais qu’il est difficile de trouver de bons hommes d’armes. Moi-même je n’y parviens pas. J’aimerais en parler avec le seigneur Locksley. Vous lui demanderez de venir me voir.
À cet instant, un homme entra. Ibn Rushd se retourna pour le saluer. Large d’épaulés, en haubert avec une épée à la taille, il avait la figure d’un trentenaire mais il était ventripotent comme un quinquagénaire. Son caractère violent s’affichait sur son visage sanguin et ses yeux noirs, profondément enfoncés sous des arcades proéminentes, accentuaient cette impression. Le chapelain Basile, en robe de bure serrée par une cordelière, trottinait derrière lui, les yeux baissés mais attentifs.
— Mon frère, j’ai appris que tu as des invités, s’exclama le nouveau venu.
— Ah ! Rostang ! Je t’attendais. Voici l’honorable Ibn Rushd, un grand médecin d’Orient. Nous parlions justement de toi !
Ibn Rushd devina que le nouveau venu était Castillon.
— Tu as déjà un médecin, et Basile a étudié les plantes à Montpellier. Et lui, au moins, peut prier Notre Seigneur pour toi, railla-t-il. C’est quelque chose que ne peut pas faire un infidèle !
À ces mots insultants, Ibn Rushd s’inclina avec humilité.
— Mais ni Basile ni mon médecin ne me guérissent, hélas ! Reste ce soir, nous parlerons. Les troubadours seront là et je suis sûr que tu apprécieras le spectacle.
— Mordieu, j’en suis certain, s’esclaffa Castillon avec un rire désagréable, mais en attendant, j’ai envie de rencontrer l’Anglais qui est avec lui.
Il désigna Ibn Rushd avec un regard mauvais.
— Voulez-vous que j’aille chercher le sire de Locksley, seigneur ? demanda l’ancien cadi.
Castillon regarda son frère qui hocha la tête sans rien laisser paraître de ce qu’il pensait. Après s’être incliné, Ibn Rushd sortit, mal à l’aise. Il avait ressenti des non-dits inquiétants dans l’échange entre les deux frères.
Guilhem arriva dans la basse-cour quand la troupe faisait demi-tour. Il n’eut que le temps de s’écarter avec Bartolomeo pour éviter d’être piétiné par les chevaux. Pourquoi Castillon était-il venu avec tant d’hommes pour repartir si vite ?
Il passa le pont-levis et, en voyant le cheval à la bardiche, il comprit que le frère de Hugues des Baux était toujours là. Ce qui se passait était déroutant, et il n’aimait pas ce qui était inattendu.
Il aperçut Locksley avec le Perse et s’approcha d’eux avec servilité. Bartolomeo l’imita.
— J’accompagne notre serviteur qui a besoin d’herbes. Venez-vous avec nous ? proposa Robert de Locksley.
Guilhem comprit que le Saxon avait besoin de lui parler. Il acquiesça d’autant plus que lui-même voulait lui raconter l’arrivée de Castillon.
Ils passèrent dans la basse-cour et Bartolomeo s’éloigna avec Nedjm Arslan pour lui montrer les carrières qu’ils avaient vues. Cheminant à l’écart, Locksley expliqua son plan et la proposition qu’il avait faite à Anna Maria.
— Je partage ton avis, approuva Guilhem. Il est préférable qu’ils s’en aillent. Je me disputerai avec elle devant tout le monde pour prétexter notre séparation. Si Arslan peut préparer ses pots à feu rapidement, nous pourrions agir la nuit prochaine. Le soleil est haut. Je vais chercher les miroirs qu’Ibn Rushd m’a laissés et essayer de prévenir Fer qu’il aura de la visite demain. Je me mettrai sous ces arbres.
Il désigna un groupe d’oliviers derrière l’église Saint-Blaise où il pourrait s’asseoir à l’ombre sans qu’on le remarque.
Locksley revint au château pour prévenir Anna Maria mais il rencontra en chemin Ibn Rushd qui le cherchait.
— Castillon est avec son frère. Ils veulent vous rencontrer.
— Je vous retrouverai dans notre chambre, répondit Locksley en se rendant à la convocation.
Il monta dans les appartements du seigneur des Baux. À peine entré, un homme corpulent, debout près du lit, lui lança agressivement, la main sur son épée :
— Qui êtes-vous ? Qu’est-ce qui vous prend d’entrer ici ?
— Laisse, Rostang, c’est le comte de Huntington, dit Hugues des Baux.
— C’est vous l’Anglais ?
Locksley eut l’impression que Castillon était déçu de ne pas le connaître. S’attendait-il à quelqu’un d’autre ?
— Je suis saxon, fit sèchement Locksley.
Un silence hostile s’installa jusqu’à ce que Hugues des Baux déclare d’une voix fatiguée :
— Rostang de Castillon est mon frère.
— Loué soit Jésus-Christ de me permettre de vous rencontrer, fit Locksley d’un ton égal en inclinant le torse.
— À jamais, ainsi soit-il, répliqua Castillon, un peu amadoué. Mon frère m’a dit que vous étiez croisé.
— En effet, je rentre de Palestine.
— Vous connaissez le roi Richard ?
— Je l’ai connu en Angleterre.
— Vous repartez quand ?
— Je devrais déjà être sur la route, mais votre frère désire que le médecin que j’escorte reste quelques jours pour le soigner. Nous repartirons dès que le seigneur des Baux nous le demandera.
— Vous avez vu les comédiens ?
— Oui, surtout la jongleuse, qui est charmante ! plaisanta Locksley.
— Êtes-vous resté longtemps en Palestine ? intervint Hugues des Baux.
— Pas assez pour délivrer Jérusalem, noble seigneur. Deux ans seulement, mais je serais encore là-bas si je n’avais reçu une lettre de mon roi me demandant de revenir avec maître Ibn Rushd.
— Le comte de Huntington tire à l’arc, fit encore Hugues des Baux. Tu devrais jouter avec lui, Rostang, pour savoir qui de vous deux est le meilleur.
— Pourquoi pas, s’il aspire à être défait ! ricana Castillon. Ce n’est pas un Anglais qui sera mon maître !
À cet instant, Baralle entra avec une servante. Elle fronça imperceptiblement les sourcils en découvrant le chapelain dans un coin de la pièce. Robert de Locksley remarqua son attitude, puis fut frappé par le changement d’expression de Castillon. Le frère de Hugues des Baux paraissait submergé par des émotions qu’il ne parvenait pas à cacher. Il baissa même les yeux pour dissimuler la violence de son trouble.
Baralle parut ne s’apercevoir de rien et, s’approchant de son mari, elle lança sèchement à la cantonade :
— Le nouveau médecin ne souhaite pas que mon époux reçoive du monde dans sa chambre. Il va maintenant dîner avec le lait et le pain que je lui porte. Pouvez-vous nous laisser.
— Plus de lait de chèvre ? s’enquit Castillon ironiquement.
— Non.
Locksley s’inclina et se retira.
— Nous nous reverrons ce soir, seigneur Locksley, fit Castillon en le suivant avec Basile.
La phrase sonna comme une menace.
Les entrailles criant de malefaim et attiré par des odeurs appétissantes, Locksley se rendit dans la salle à manger près du four à pain où les gens du château prenaient leur repas. Il trouva une place à l’une des deux grandes tables et reçut une écuelle de soupe de choux sur une épaisse tranche de pain de seigle et de froment. La soupe, mélangée à du vin, le réchauffa tout de suite. Il y avait des pots sur la table et de grosses cruches de vin. Tandis qu’une domestique le servait, il aperçut à l’autre table les chevaliers Martial d’Arsac et Foulque Chabrand qui lui firent un signe amical.
Après la soupe, on lui versa un ragoût de sanglier sur une autre tranche de pain. Il y avait beaucoup de monde autour de lui, des palefreniers, des serviteurs et des gardes, bien sûr. Quelques femmes, au bout de la table des chevaliers, mangeaient avec leurs enfants.
Locksley avait presque terminé quand il vit entrer Nedjm Arslan et Bartolomeo qui s’installèrent près de lui en écartant ses voisins. Nedjm lui dit qu’il avait trouvé ce qu’il cherchait, et qu’il retournerait dans l’après-midi pour en ramasser. Locksley hocha la tête et sortit. Il retrouva Ibn Rushd dans leur chambre et lui détailla le plan qu’il envisageait. Le musulman ne parut pas enthousiaste.
— Je pourrais vous dire que c’est parce que je trouve que votre dessein a des faiblesses. Mais ce n’est pas pour ces raisons que j’hésite à vous approuver.
— Quelles faiblesses ? demanda Locksley, irrité.
— La première est que nous n’avons aucune certitude quant à la présence de Roncelin dans les cachots.
— Où pourrait-il être ? Il y a un prisonnier ici depuis une dizaine de jours. Ce ne peut être que lui !
Ibn Rushd fit la moue.
— L’incendie provoquera des morts, des innocents, des enfants, s’inquiéta-t-il.
— Comment les éviter ? Nous savions qu’il y aurait des victimes. Mieux vaut que ce soit eux que nous, c’est ainsi dans toutes les guerres !
— C’est juste, mais la vraie raison est que j’aimerais avoir le temps de découvrir de quel mal souffre Hugues des Baux.
— Ce n’est pas possible. Castillon se méfie visiblement de moi, de nous tous sans doute. Rester plus longtemps, c’est courir le risque de commettre une erreur et de nous découvrir.
Ibn Rushd soupira.
— C’est certain. Préparons donc tout pour demain, comme vous le souhaitez.
— Ce soir, après le souper et le spectacle, nous examinerons combien il y a de gardes, et quelles portes sont fermées. Arslan doit nous préparer de la poudre. Je vais maintenant trouver Anna Maria pour lui dire que nous sommes d’accord. Elle devra partir demain matin.
Elle était seule dans la petite pièce à côté du four. Revêtue de son manteau, car même à cette heure il faisait frais, elle jouait du psaltérion, assise sur un rondin.
— Je vous dérange ? demanda Locksley d’un ton égal.
— Non, seigneur, au contraire. Je voulais vous dire combien je suis désolée pour ce qui s’est passé et pour les mots qui m’ont échappé.
— C’est de ma faute, Anna Maria. Je ne recommencerai pas et ne vous appellerai plus Marianne, car c’est vous qui avez raison. J’ai parlé à nos amis. Nous agirons dans deux nuits. Guilhem se disputera avec vous ce soir et vous annoncerez demain que vous partez avec Bartolomeo. Vous rejoindrez le viguier à la bergerie où Guilhem m’a dit que Fer nous attendait. Nous nous y retrouverons la nuit suivante...
Il avait à peine dit ces mots que la porte s’ouvrit dans son dos.
— Que faites-vous là ! rugit Castillon.
— Et vous ? Ne vous gênez pas ! répliqua Locksley la main sur son épée.
— Je suis chez moi ! Sortez !
— Je parle à cette dame, c’est à vous de sortir !
— Sur ma vie ! Vous êtes bien insolent, sire de Locksley ! Et vous lui dites quoi à cette dame ? C’est à moi de lui parler ! Je veux savoir d’où elle vient !
Ils se mesurèrent du regard.
— Laissez, seigneur comte, intervint Anna Maria qui s’était levée. J’arrive de Rome avec mon frère, seigneur. J’ai déjà tout dit au seigneur des Baux. Nous nous rendons à Paris pour jouer devant le roi de France.
Castillon considéra Locksley, les yeux fulminant de colère, puis il regarda de haut en bas Anna Maria et sortit en lançant :
— Allez au diable !
— Voilà un homme à qui il ne faut pas tourner le dos, plaisanta Locksley. Nous nous reverrons ce soir, conclut-il en sortant à son tour.
Anna Maria attendit un instant, mais ne parvenant pas à se calmer, elle sortit à son tour et suivit la ruelle vers la tour Paravelle. À son extrémité, elle grimpa une volée de marches et traversa le cellier qui servait d’entrepôt. Des gardes plaisantaient avec des femmes dans la cour d’en haut. Elle les ignora et s’approcha des mâchicoulis pour rester là, songeuse, les yeux perdus devant le paysage du val d’Enfer.
Ce Saxon tenait-il vraiment à elle ?
Entre-temps, Guilhem était revenu dans leur chambre vide. Dans le bosquet d’oliviers où il s’était installé, il avait aperçu un signal brillant, en bas dans la vallée. Fer était là et, avec ses miroirs, il avait pu le prévenir de leur départ.
Satisfait, il s’assit contre un mur, sortit sa vielle et commença à l’accorder en réfléchissant à ce qu’il jouerait au souper. C’est alors qu’il aperçut le psaltérion. Cet instrument l’intriguait, car il n’en avait jamais joué. Il se leva pour le prendre, puis il pinça les cordes pour essayer de retrouver un air qu’il connaissait mais il ne parvint pas à obtenir les sons qu’il cherchait, l’instrument lui donnant chaque fois de fausses notes.
Peut-être était-il mal accordé, se dit-il en le retournant. Il tenta vainement de le faire jusqu’au moment où il se souvint qu’Anna Maria portait à son cou une chaîne d’argent à laquelle était suspendue une clef dont elle se servait pour serrer les cordes. Pourtant, il devait y avoir moyen d’y parvenir puisqu’elles passaient à l’intérieur. Il retourna le psaltérion et découvrit de petits verrous qu’il tira.
Il y avait un quareignon, c’est-à-dire un parchemin plié en quatre, dans la caisse de résonance. Intrigué, il le sortit. La missive était scellée avec un sceau rouge représentant une croix et deux
clefs{41}. Il ne connaissait pas ce sceau, mais il savait que les deux clefs, attributs de saint Pierre, étaient les armoiries de l’Église. Il comprit immédiatement qu’Anna Maria et Bartolomeo n’étaient pas les jongleurs qu’ils voulaient paraître. Ils portaient un courrier d’innocent III, peut-être étaient-ils à son service comme lui-même était au service du comte de Toulouse.
À qui cette lettre était-elle destinée ? Le plus vraisemblable était qu’il s’agisse d’une proposition du pontife pour Roncelin. Cela expliquait pourquoi ces deux-là avaient accepté de participer à cette expédition. Leur intérêt était de libérer le comte de Marseille pour lui remettre cette lettre, mais pour en être certain, il faudrait qu’il la lise. Il hésita à la garder par-devers lui. Comment l’ouvrir sans qu’on s’en aperçoive ? Il entendit soudain la voix d’Anna Maria et de Bartolomeo dans la rue et remit le quareignon dans le psaltérion dont il ferma les verrous, puis il posa l’instrument où il l’avait pris et s’allongea sur sa paillasse.
La porte s’ouvrit et les deux Italiens entrèrent.
— Vous arrivez à pic, sourit Guilhem. Et si nous préparions notre spectacle pour le souper ?
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