[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198
Chapitre 12
Pendant que se déroulait le conseil de la ville, les deux jongleurs italiens se rendaient chez l’évêque.
Bartolomeo et Anna Maria s’étaient querellés toute la soirée et avaient recommencé à peine réveillés, mais ce n’était pas la première fois qu’ils se chamaillaient ainsi. Bartolomeo était d’un caractère indécis, comme l’avait été son père le cardinal Ubaldi, tandis qu’Anna Maria avait le tempérament fougueux et énergique de sa mère. Quand le camerarius leur avait proposé cette mission à Marseille, elle en avait tout de suite vu les avantages et avait donné son accord sans même attendre l’avis de son frère, ce qu’il n’avait cessé de lui reprocher depuis.
Anna Maria aimait Bartolomeo plus que n’importe qui d’autre mais ne pouvait supporter sa pusillanimité et ses atermoiements interminables. Ce n’était pas qu’il manquât de volonté, bien au contraire, car si on exigeait de lui quelque tâche particulièrement difficile, il la réalisait avec une opiniâtreté incroyable. Seulement il avait besoin d’être sous les ordres d’un maître. Il avait toujours obéi à sa mère, et après sa disparition, il avait naturellement accepté que sa sœur la remplace. Cette inaptitude à s’occuper de sa vie angoissait profondément Anna Maria. Elle savait qu’elle ne serait pas éternellement auprès de lui, et que le jour où Bartolomeo serait seul, il ne saurait plus où diriger ses pas. La proposition papale lui offrait enfin un moyen de mettre son frère à l’abri de l’incertitude. Récompensés, anoblis, enrichis de l’héritage de leur père, ce serait la fin de la vie d’errance qu’ils connaissaient. Elle pourrait enfin s’occuper d’elle-même et lui aurait les moyens de subvenir à ses besoins. Tout cela pour un travail de peu d’importance : juste une lettre à porter !
Seulement Bartolomeo n’était pas seulement indolent, il était aussi craintif. Il ne reprochait pas à sa sœur d’avoir arbitré à sa place, il lui reprochait d’avoir pris une décision qui pouvait mettre leur vie en danger. Lui voulait seulement continuer à vivre la douce vie qu’il menait, persuadé que sa sœur serait toujours là.
Déjà, sur la barque qui les avait transportés, Anna Maria avait dû le convaincre de la facilité avec laquelle ils réaliseraient leur mission. Dès la lettre remise, lui avait-elle promis, ils reviendraient à Rome. Cela l’avait rassuré jusqu’à ce qu’il apprenne la disparition de Roncelin qui l’avait laissé désemparé. Il se trouvait dans un pays qu’il ne connaissait pas, sans savoir ce qu’il devait faire, et ce viguier menaçant lui proposait de devenir un espion avec le risque de finir pendu, ou pire. Brusquement, il avait pris conscience que sa sœur l’avait entraîné dans une aventure insensée et il ne voulait plus l’écouter. Seule la crainte de se retrouver au fond d’un cachot l’avait dissuadé de ne pas rentrer à Rome. Aller chercher ses ordres auprès du juge ecclésiastique de l’évêché, un prêtre envoyé par le Saint-Père comme commissaire pontifical chargé de lutter contre l’hérésie, lui était apparu comme le plus raisonnable.
On l’a vu, Anna Maria y était opposée, mais incapable de proposer autre chose, elle avait préféré l’accompagner pour l’empêcher de faire une sottise.
La première difficulté était qu’ils ignoraient où trouver le juge ecclésiastique. Anna Maria ne voulait pas qu’ils se renseignent ouvertement, car très vite on se serait posé des questions sur eux, aussi suggéra-t-elle qu’ils aillent à l’évêché. Cela n’attirerait pas l’attention, car beaucoup de voyageurs s’y rendaient. Là-bas, ils pourraient demander discrètement où trouver le juge Michel de Castellaire.
C’est leur aubergiste qui leur indiqua le chemin. Ils n’avaient qu’à contourner l’hôpital du Saint-Esprit et à suivre la vieille enceinte qui séparait la ville basse de la ville épiscopale, jusqu’à un portique bordé de plusieurs hautes tours, leur dit-il. On appelait d’ailleurs l’évêché l’Episcopalis turrium. Anna Maria profita de l’obligeance du cabaretier pour lui poser quelques questions faussement naïves. Ils apprirent ainsi que si l’évêque était très aimé des Marseillais, il n’en était pas de même du nouveau juge qui venait de Rome pour réprimer les crimes d’hérésie, d’apostasie ou de démonialité. Des broutilles que les Marseillais ne considéraient pas comme des sacrilèges.
Ayant suivi les indications données, ils arrivèrent au portique et pénétrèrent dans une cour pavée, devant une grande tour accolée à un corps de logis aux fenêtres en demi-cintre. Un moine les accompagna à un corps de garde où ils expliquèrent au clerc portier qu’ils arrivaient de Rome et voulaient rencontrer Michel de Castellaire. Sans poser de questions, le clerc les fit conduire dans une antichambre, petite salle sans fenêtre hormis une archère, avec un banc de pierre qui courait sur chaque mur. Plusieurs moines attendaient déjà, ainsi qu’une religieuse de Saint-Sauveur et deux pêcheurs aux pieds nus.
Ils s’installèrent en silence l’un à côté de l’autre, un peu angoissés par ce qu’ils devraient dire. De temps en temps, un religieux en hérigaud venait chercher quelqu’un. D’autres les remplaçaient, mais ce n’était jamais leur tour. Finalement, Anna Maria s’impatienta. Elle était sur le point de décider de partir quand un moine les appela. Par une galerie en arcs d’ogive, il les conduisit dans une chambre où se tenait, sur une cathèdre, un religieux tonsuré au visage cauteleux et émacié. Un autre moine, à une table devant une tablette de cire, paraissait être là pour noter ce qu’ils allaient dire.
— Qui êtes-vous et pourquoi voulez-vous voir le juge ecclésiastique ? demanda en latin le prêtre.
Il ajouta que c’était lui qui enregistrait les dénonciations. Apparemment, personne ne lui avait dit qu’ils arrivaient de Rome.
Bartolomeo répondit dans la même langue, qu’il parlait bien, puis s’emmêla dans ses explications et, sans doute à cause de l’émotion, brusquement se fâcha :
— Nous voulions voir le juge Michel de Castellaire, mais puisque ce n’est pas possible, nous partons ! Nous rentrons à Rome et le ferons savoir à Mgr Piaggo !
— Vous connaissez le camerarius ? demanda le jeune homme en levant des sourcils de surprise.
— Nous l’avons rencontré en présence du Saint-Père lui-même ! fanfaronna Bartolomeo.
Anna Maria ferma les yeux, consternée. Toute la ville allait savoir qu’ils étaient des envoyés du pape et leur mission serait un échec.
Seulement le religieux ne parut pas croire l’affirmation de Bartolomeo, tant elle était invraisemblable. Il resta un instant silencieux à se ronger un ongle, puis il se leva et sortit en leur ordonnant d’attendre.
— Avais-tu besoin de parler du pape ? souffla Anna Maria à son frère avec aigreur.
— C’est moi qui décide ! répliqua-t-il vertement.
En réalité, il n’en menait pas large et regrettait déjà sa fanfaronnade.
Dans la salle verte, l’évêque Rainier était en discussion avec Michel de Castellaire et l’intendant de l’archevêché au sujet de la construction d’une nouvelle écurie quand le jeune prêtre cauteleux entra. Ils s’interrompirent, tandis que l’évêque l’interrogeait du regard.
— Mon père, fit le prêtre en baissant la tête, mais en s’adressant au juge ecclésiastique, deux jeunes gens sont là qui veulent vous parler. Ils disent venir de Rome et avoir vu le camerarius... ainsi que notre Saint-Père.
— Le Saint-Père ? s’étonna l’évêque. C’est impossible !
— Sans doute mentent-ils, monseigneur, suggéra le jeune prêtre avec un regard mielleux.
— Faites-les venir ! décida Rainier.
Michel de Castellaire n’avait pas ouvert la bouche. Maudissant intérieurement le prêtre d’avoir parlé ainsi devant l’évêque. Sur un signe de lui, le religieux s’inclina et sortit, suivi par l’intendant.
Les rapports entre l’évêque et le juge n’étaient pas au beau fixe. Mgr Rainier avait une grande expérience du monde marseillais, ayant toujours vécu dans la ville. Il connaissait les familles de négociants et savait qu’il devait composer entre les souhaits de Rome et la réalité locale. Mais Michel de Castellaire était autrement intransigeant. C’était à Rome d’imposer ses décisions, avait-il décidé, et l’Église ne devait pas céder d’un pouce sur l’hérésie et les infidèles.
Anna Maria et Bartolomeo s’impatientaient quand le prêtre revint et leur ordonna de l’accompagner. Ils passèrent par un scriptorium voûté aux fenêtres à vitraux où travaillaient des clercs, puis traversèrent un petit cloître aux colonnes de marbre octogonales érigé dans la plus grande tour. De là, ils entrèrent dans une vaste salle lambrissée dont les boiseries et les plafonds étaient peints en vert, couleur de la vie et de l’espérance. Le long des deux plus grands murs s’étendaient des bancs à hauts dossiers et, à l’extrémité, sur une estrade surmontée d’une croix verte, un homme corpulent, au visage épais et aux sourcils noirs et broussailleux, les observait, assis sur une haute chaise. À la lourde chape en étoffe brodée retraçant la vie du Seigneur et à la tiare à la croix verte qu’il portait, ils comprirent avec inquiétude qu’ils se trouvaient en présence de l’évêque Rainier. Debout près de lui se tenait un second religieux dont l’aube blanche et la chape écarlate contrastaient avec la magnificence des vêtements de l’évêque. À son chapeau rouge en pointe, ils surent qu’il s’agissait du juge ecclésiastique.
Ils s’agenouillèrent à six pas, embarrassés. Bartolomeo lança un bref regard à sa sœur pour lui demander de l’aide. Il n’avait pas envisagé que l’évêque assiste à l’entretien.
— Qui êtes-vous ? demanda Rainier d’une voix grave.
— Des jongleurs, monseigneur.
Il y eut un silence. L’évêque attendait la suite. Comme cela s’éternisait, il demanda fort sèchement :
— Pourquoi avez-vous dit que vous avez rencontré notre saint pontife ?
Le frère et la sœur se regardèrent, pris au piège.
— Nous sommes envoyés par Sa Sainteté, balbutia finalement Bartolomeo.
— Expliquez-vous ou je vous fais jeter dans un cachot de la prison !
— Nous... nous avions une commission à faire, murmura Anna Maria.
— À qui ?
— Au seigneur vicomte Roncelin...
— Si je dois vous arracher les mots un à un, je préfère que ce soit le bourreau qui le fasse, menaça l’évêque tandis que le juge bouillait de rage en devinant qu’ils allaient dévoiler quelque chose d’important.
— Nous sommes allés chez le vicomte hier, monseigneur, mais il n’était pas là... expliqua Anna Maria. Nous avions une proposition à lui transmettre de la part du Saint-Père.
— Une lettre ?
— Non ! Une commission verbale.
Elle planta alors ses yeux dans les siens.
— Avec beaucoup de respect, monseigneur, Sa Sainteté Innocent III nous a fait jurer de n’en parler à personne.
— Vous voulez me faire croire que le pape vous a reçus ? Des gens comme vous ?
— Notre père était le cardinal Ubaldi. Le souverain pontife a confiance en nous.
L’évêque jeta un regard de surprise au juge qui hocha lentement la tête.
— Je ne vous crois pas, vous allez recevoir le fouet, décida finalement Rainier.
— Pourquoi serions-nous venus ici, monseigneur ? Pour recevoir le fouet ? cria-t-elle, morte de peur.
— Pourquoi m’avoir demandé ? s’enquit le juge ecclésiastique.
C’étaient ses premières paroles.
— Le camerarius nous a dit de venir vous trouver si nous étions dans l’embarras.
— Et vous y êtes ? demanda l’évêque.
Mentalement, elle soupira de soulagement. Elle venait de les conduire où elle voulait en attirant leur intérêt. Son frère était resté silencieux et elle était parvenue à ne rien révéler d’important. Quant à la suite de ce qu’elle allait dire, ils l’apprendraient assez vite.
— Oui, monseigneur. Le vicomte Roncelin a disparu.
— Quoi ?
— Nous venons de l’apprendre du viguier. Il aurait été enlevé.
Le silence tomba. L’évêque regarda le juge les yeux exorbités, tandis que Castellaire paraissait effaré.
— Qui aurait enlevé le vicomte ? demanda-t-il.
— On nous a parlé d’un seigneur des Baux.
L’évêque s’était ressaisi. Cette histoire n’avait aucun sens, cependant il attendait hier Roncelin... et il n’était pas venu.
— Si vous mentez..., menaça-t-il.
— Pourquoi mentirions-nous ? Vous allez l’apprendre bientôt, fit-elle en haussant imperceptiblement les épaules.
— Admettons ! Mais pourquoi venir me voir ? demanda le juge.
— Nous ne savons que faire, expliqua Anna Maria, en écartant les mains... À part revenir à Rome. Et le camerarius nous avait conseillé de vous demander conseil en cas de difficulté...
L’évêque se tourna vers Castellaire, lui lançant un regard interrogateur sans cacher son mécontentement.
— Je connais effectivement le camerarius, dit Castellaire. Mais il ne peut s’agir que d’une affaire de peu d’intérêt, et sans doute a-t-il jugé qu’il était inutile de vous déranger, monseigneur.
— Que deviez-vous dire à Roncelin ? demanda à nouveau l’évêque.
— Nous avons juré de n’en parler à personne. Vous pouvez nous faire donner la question, mais nous ne révélerons rien.
Elle parlait d’une voix d’autant plus assurée qu’elle était désormais certaine qu’on ne les emprisonnerait pas. L’évêque paraissait convaincu qu’ils venaient de Rome, et il n’allait pas emprisonner ou torturer des émissaires du pape.
— Je ne vois pas en quoi je peux vous aider, laissa alors tomber Rainier en faisant un geste pour qu’ils se retirent.
— Le viguier nous a demandé d’aller au château des Baux tenter de vérifier si Roncelin est prisonnier, lâcha Anna Maria. Devons-nous le faire ?
— Donc le viguier n’est pas certain que Roncelin soit prisonnier ?
— Je vous ai dit tout ce que nous savons, monseigneur.
Le silence se fit une nouvelle fois.
Rainier avait gravi tous les échelons ecclésiastiques : prêtre, chanoine, prieur et maintenant évêque. Il était loin d’être sot et connaissait parfaitement la situation à Marseille. Il savait Roncelin endetté, il connaissait le précédent du père d’Alice qui avait mis ses droits féodaux en gage. Il devinait que, d’une manière ou d’une autre, le nouveau pape, qui possédait une immense fortune, voulait acheter les droits du vicomte. C’était une occasion unique de réunifier Marseille et d’en faire une ville ecclésiastique. Comme il était l’évêque, lui, Rainier, en serait le maître. Il devait donc protéger et aider ces deux-là.
Le juge ecclésiastique était parvenu aux mêmes conclusions.
— Vous devez accepter la proposition du viguier, décida l’évêque.
— Nous risquons gros, monseigneur, intervint pour la première fois Bartolomeo, les larmes aux yeux. Ce n’est pas ce que le Saint-Père nous a demandé. Si on nous prend, nous serons pendus !
— Pourquoi vous pendrait-on ? s’enquit le juge avec un sourire rassurant. Vous êtes des jongleurs ! Faites votre numéro, et laissez traîner vos oreilles. Tout ce que vous apprendrez sera utile au viguier.
— Nous n’avons pas les moyens de faire ce voyage, annonça sa sœur, plus terre-à-terre. Nous sommes arrivés en barque, sans bagages.
— Je suppose que le viguier s’occupera de tout. Mais vous avez raison, je ferai porter à votre auberge dix sous d’or. En échange, vous reviendrez nous dire ce que vous aurez appris, et surtout ce que Hugues de Fer aura décidé.
Ainsi nous espionnerons tout le monde ! se dit Anna Maria avec cynisme.
L’évêque fit tinter une clochette. Un clerc entra.
— Frère Benoît, ces jeunes gens vont vous dire dans quelle auberge ils logent.
Il tendit sa main et ils s’approchèrent pour la baiser, puis ils sortirent à reculons.
— Qu’en pensez-vous, mon fils ? demanda l’évêque au juge quand ils furent seuls.
— Je crois que notre nouveau pape a pris la mesure de l’importance de cette ville, noble évêque.
— C’est vous qui l’avez informé sur Roncelin ?
— Je l’avoue, mon père. J’ai eu connaissance de ses besoins d’argent.
— D’autres auraient pu l’apprendre ?
— Je ne pense pas, mais tout est possible.
L’évêque le considéra avec dureté.
— Pourquoi ne m’avez-vous rien dit ? Pensez-vous pouvoir mener votre politique à votre guise ? Ou prendre ma place ?
— J’ai eu tort, je le reconnais, monseigneur.
— Je n’admettrai plus de telles ingérences ! Cette ville est difficile et violente, vous l’apprendrez assez tôt.
Le juge inclina la tête en signe de contrition avant d’ajouter, comme pour sceller une réconciliation :
— Ce qui m’étonne, c’est que j’ai entendu dire que Hugues des Baux était malade, comment aurait-il pu enlever Roncelin ?
— Renseignez-vous ! répliqua l’évêque.
Castellaire opina avant de se retirer. Il n’était nullement convaincu que Hugues des Baux soit responsable de la disparition de Roncelin. Pourtant, il trouvait étrange cette absence du comte au moment où ces deux jongleurs arrivaient à Marseille. Il décida de se rendre à l’hôpital du Saint-Esprit pour poser quelques questions.
OceanofPDF.com