[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198

Jean d'Aillon · Chapitre 27 sur 39

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[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198

Chapitre 26

 

— lace au vainqueur ! Hourra pour le noble archer ! Vive le P

comte de Huntington ! hurlait une centaine de voix tandis que Locksley se dirigeait vers l’estrade. Avec un brin d’inquiétude, il avait vu Hugues des Baux partir et se demandait s’il respecterait sa parole.

Arrivé devant l’échafaudage, Baralle l’attendait, debout.

— Mon époux a dû rentrer, tant il était fatigué, lui dit-elle d’une voix sans chaleur. Il m’a chargée de vous déclarer vainqueur de la joute et de vous accorder la propriété de cette femme. Il vous attend dans sa chambre pour vous saluer avant votre départ.

Anna Maria sanglotait à nouveau. Guilhem restait près d’elle, comme pour la protéger. Le Saxon les ignora et prit la direction du château, non sans s’arrêter à plusieurs reprises en chemin, car de nombreux hommes d’armes voulaient le complimenter et lui serrer la main. Ces arrêts incessants l’irritaient, tant il avait hâte de quitter le château.

Ibn Rushd et Nedjm Arslan avaient assisté au tournoi dans la foule. La joute terminée, ils se dirigèrent vers le cortège des serviteurs et des chevaliers qui entourait Baralle.

— Madame, dit respectueusement Ibn Rushd, peut-être devrais-je aller voir votre mari ? Il m’a semblé très pâle.

— Faites-le, il en aura vite terminé avec l’Anglais.

— Damoiselle Ubaldi pleure beaucoup la mort de son frère, ajouta le musulman. Ne pourrais-je pas lui donner un philtre de ma composition qui la calmerait ?

— Certainement, répliqua Baralle avec indifférence. Mais quelle prépare rapidement ses affaires pour partir avec le seigneur de Huntington.

Ibn Rushd s’approcha d’Anna Maria et la prit par le bras, lui faisant comprendre qu’il souhaitait qu’elle reste avec lui. Elle était si désespérée qu’elle se laissa faire. Guilhem se tourna vers eux, hésitant à dire quelque chose avant de se raviser et de poursuivre son chemin. Ibn Rushd remarqua cette attitude et en resta intrigué.

— Anna Maria, je dois vous parler un instant avant votre départ.

— Je ne partirai pas avec l’assassin de mon frère, annonça-t-elle.

— Vous ne pouvez pas rester. Vous vous doutez bien que les choses seront pires avec Castillon.

— Il a tué mon frère ! hurla-t-elle si fort que plusieurs personnes autour d’eux se retournèrent.

— Anna Maria, je vous en prie, écoutez-moi. Je dois vous parler sans oreilles indiscrètes autour de nous.

Elle baissa la tête, vaincue. Ils rentrèrent au château avec la foule des serviteurs et des domestiques et il la conduisit dans sa chambre. Arslan les suivait.

Une fois à l’intérieur, le Perse étant devant la porte, Ibn Rushd prit les mains de la jeune femme :

— Anna Maria, votre frère n’est pas mort.

Elle ouvrit la bouche comme ces poissons qui se noient à l’air libre et, d'émotion, ne parvint pas à articuler un mot.

— Robert de Locksley ne la pas tué. Il est vivant, dans la prison !

— Mais je l’ai vu ! affirma-t-elle d’une voix aiguë. Robert de Locksley la tué ! C’était mon frère ! Je n’avais que lui !

Elle se remit à sangloter.

— Ne criez pas, je vous en supplie ! Locksley a seulement tué un homme avec les habits de votre frère. Il portait une cagoule, car ce n’était pas Bartolomeo.

Cette fois, elle parut le croire et un minuscule espoir envahit son cœur.

— Jurez-moi que c’est vrai !

— Je vous le jure, sur le Coran et au nom d’Allah le Miséricordieux.

— Mais Locksley a bien tué un homme !

— C’était Cédric, son écuyer qui l’avait trahi et qui s’était enfui avec son butin rapporté de Palestine. Cédric était prisonnier ici, et Castillon était prêt à le pendre pour ne pas perdre la face si vous n’aviez pas cédé. Nous l’avons appris et le seigneur de Locksley a décidé de vous empêcher d’accepter les infâmes propositions de Castillon en vous faisant croire qu’il tuait votre frère. Ainsi, vous n’auriez plus à choisir entre votre honneur et sa vie.

Tandis qu’il parlait, Anna Maria éprouvait un sentiment quelle n’avait jamais ressenti. C’était tout à la fois une impression de liberté et un immense espoir.

— Le seigneur de Locksley vous racontera tout cela plus tard. Mais surtout, ne changez pas d’attitude. Laissez croire que vous pleurez toujours Bartolomeo. Allez préparer vos affaires et attendez ensuite dans la cour.

— Mais vous ? Vous restez ici ? Et Hugues de Fer ?

— Locksley veut vous mettre en sécurité, ensuite il reviendra.

— Je reviendrai aussi, décida-t-elle après un silence. Je sauverai mon frère.

Pendant ce temps, Locksley était arrivé dans la chambre de Hugues des Baux qui se trouvait avec Monteil et Arnaud de Coutignac.

— J’ignore comment vous avez fait, seigneur de Huntington, mais je reconnais que vous avez gagné cette joute, lui jeta sèchement Hugues. Maintenant, partez ! Je ne veux plus la moindre querelle au sujet de cette femme.

— J’attendrai mes amis à Montpellier, seigneur. J’espère que vous leur fournirez une escorte pour me rejoindre. Dans le cas contraire, mon roi serait fort fâché.

— Nous verrons, répondit évasivement Hugues des Baux.

Locksley s’inclina et sortit, réfléchissant aux observations qu’il venait de faire. La première fois qu’il s’était rendu dans les appartements de Hugues des Baux, il n’avait guère prêté attention à la disposition des lieux. Mais depuis qu’il avait appris que Roncelin n’était pas emprisonné dans les cachots, il s’était demandé où il pouvait être. Le soir où le notaire avait annoncé que la vente des parts du vicomte était faite, l’homme de loi venait de l’étage. Et si Roncelin logeait là-haut ? s’était-il demandé.

C’est ce qu’il avait tenté de vérifier en examinant discrètement les portes de la chambre. Il y en avait trois. La première communiquait avec le logis des chevaliers, c’est par celle-là que Baralle était passée pour l’empêcher de tuer Castillon quand il avait voulu violer Anna Maria. La deuxième était ouverte vers la chambre de la châtelaine. Restait la troisième, qu’il avait toujours vue fermée. Roncelin était-il là ? Peut-être qu’Ibn Rushd pourrait le découvrir, bien que cela n’ait plus d’importance.

Dans la cour, Ibn Rushd et Nedjm Arslan l’attendaient avec Anna Maria et leurs bagages. Raimbaud de Cavaillon était là aussi, avec une escorte et des domestiques.

— Les valets porteront vos affaires à vos montures et je vous accompagnerai jusqu’à la porte d’enceinte.

On prit leurs sacoches et ils se dirigèrent vers la basse-cour. En chemin, Locksley parvint à s’approcher d’Ibn Rushd pour lui murmurer entre ses dents :

— Attendez-vous à mon retour. Notre plan pour délivrer les prisonniers reste inchangé. Tentez aussi de savoir si Roncelin n’est pas dans une chambre à côté de celle de Hugues des Baux.

C’est aux écuries qu’ils découvrirent Guilhem d’Ussel. Le chevalier troubadour avait fait préparer le cheval de Locksley et la mule d’Anna Maria. Le Saxon le remercia froidement, sans agressivité. Même si Guilhem avait changé de camp, il lui reconnaissait une certaine loyauté, car il ne l’avait pas dénoncé à Hugues des Baux. On chargea les bagages sur les bêtes et ils montèrent en selle. Raimbaud de Cavaillon et deux soldats partirent les premiers.

C’est au moment où Locksley donnait un coup d’éperon à sa monture que Guilhem lui lança :

— Robert, tu dois bien savoir qu’il faut parfois donner une chandelle à Dieu et une autre au diable !

Ayant entendu, Anna Maria resta interloquée et se retourna sans comprendre. Mais Guilhem revenait déjà vers le pont-levis.

Qu’a-t-il voulu dire ? demanda Anna Maria à Locksley.

— Je ne sais pas et je n’aime pas les énigmes. Il est aux Baux désormais et le reste importe peu.

Ils rattrapèrent Raimbaud. À la porte, le chevalier dit à Locksley avec une visible admiration :

— Sachez, messire, que je regrette votre départ. Je suis fier de vous avoir connu. Jamais je n’ai vu une telle adresse à l’arc.

— Merci, chevalier.

— Où dormirez-vous cette nuit ?

— Je demanderai l’hospitalité à Saint-Paul. On m’a dit que le chemin qui y passe conduit à Tarascon, d’où je retrouverai la route de Montpellier.

— En effet. Bonne route.

Locksley et Anna Maria descendirent le chemin sans parler, puis ils rejoignirent le cours de l’Arcoule qu’ils remontèrent par un sentier.

— Il reste deux à trois heures de jour, Anna Maria. Nous serons au monastère avant la nuit. On m’a assuré qu’il y avait un dortoir pour les voyageurs.

— Ibn Rushd m’a confié la vérité pour mon frère. Je suis honteuse pour ce que je vous ai dit. Racontez-moi tout.

Il lui apprit comment il avait découvert la présence de Cédric qui méritait la mort pour l’avoir trahi. Puis il lui parla de ses projets.

— Demain, je demanderai au forgeron de Saint-Rémy de me forger les flèches dont j’ai besoin. J’aurais aussi besoin de cordes.

— Que voulez-vous faire ?

— Je vais tirer Hugues de Fer et votre frère de leur cachot.

Après leur départ, Ibn Rushd se présenta chez Hugues des Baux. Le seigneur était allongé, fatigué mais surtout très contrarié. Le médecin l’examina en présence de Baralle et le trouva en meilleure santé. En particulier, ses cheveux étaient moins ternes et sa langue presque rose.

— J’ai l’impression que vous avez pris un peu de poids, dit-il en examinant son visage moins hâve. Avez-vous toujours des douleurs ?

— Moins qu’avant. J’ai aussi plus d’appétit et je n’ai pas vomi depuis hier. Grâce à vous, j’ai l’impression d’être sur le chemin de la guérison.

— Croyez-vous qu’il s’agissait d’un empoisonnement ? demanda Baralle.

— C’est difficile à imaginer, répondit Ibn Rushd, puisque votre mari ne buvait que du lait de chèvre. Qu’en pensait votre médecin ?

— C’est lui qui m’a confié que la maladie de mon époux pouvait être due à un empoisonnement, mais même avec le lait, les maux ont continué. Pourtant c’est moi qui allais traire les animaux et qui portais le lait.

— Quand cela a-t-il commencé ?

— Il y a trois mois. Au début, Hugues trouvait tout amer quand il mangeait, puis il a commencé à suffoquer avec des brûlures dans la poitrine et les entrailles. Il rendait beaucoup de sang par les selles. Ensuite, avec le lait de chèvre, il n’a plus eu que des irritations de la bouche, des nausées, des vomissements, mais surtout il perdait ses cheveux. Tout semble s’être arrêté avec le régime que vous lui avez prescrit et je n’y comprends plus rien.

— Qui aurait pu l’empoisonner ?

— Un serviteur gagné à mes ennemis, répondit Hugues des Baux.

— Vous avez des ennemis ?

— Le comte de Provence et la maison de Barcelone, pour ne citer qu’eux. Ils sont inquiets de voir la renaissance de notre grande famille.

Ibn Rushd resta silencieux un instant. Ce pouvait être une explication, en effet.

— Où sont ces chèvres ?

— Sur le plateau, il y a une bergerie du côté du couchant.

— Puis-je y aller ?

— Je peux demander à un domestique de vous conduire.

Ibn Rushd balaya la pièce des yeux.

— Plus personne n’entre dans la chambre, désormais ? Aucun serviteur ?

— Seulement Monteil et mon frère Rostang. La servante de Baralle, mais seulement la nuit, et parfois mes chevaliers pour recevoir mes ordres. Le père Basile et mon médecin ne viennent plus.

Ibn Rushd désigna la porte de la chambre de Baralle.

— Votre servante est digne de confiance ?

— Elle ne s’arrête jamais dans cette pièce et je suis avec elle dans la chambre.

Il désigna l’autre porte, en face.

— Cette chambre est toujours inoccupée ?

— Oui, affirma Hugues des Baux sans broncher.

— Je vous préparerai une thériaque demain, vos serviteurs devront m’attraper une vipère.

— Il y en a à l’étang, dit Baralle. Aurez-vous besoin d’autre chose ?

— Dès que je l’aurai, je ferai sécher sa chair avec de l’opium, du miel et des herbes. Il faudra me laisser en ramasser dans les bois.

— Je vous ferai accompagner par des serviteurs, accepta Hugues des Baux.

— Mais vous avez demandé que Hugues arrête de prendre la thériaque de notre médecin, remarqua Baralle.

— Il y a plusieurs formes de thériaque, dame des Baux, et leur force dépend des drogues qui la composent.

Un domestique l’accompagna à la bergerie. C’était un bâtiment très bas, tout en longueur, couvert d’une toiture de pierre. Situé en bordure d’une falaise vertigineuse, on avait dressé devant une barrière en bois pour que les animaux ne s’y précipitent pas dans un moment d’affolement.

La bergerie était vide. Le troupeau de moutons était descendu boire à l’Arcoule, mais les chèvres étaient là qui rongeaient les herbes et les mousses sur les rocailles. Elles paraissaient en bonne santé. Ibn Rushd s’approcha pour examiner leurs crottes, puis entra dans la bergerie pendant que le domestique attendait.

Une partie du bâtiment, fermée par des barrières, était réservée aux chèvres, avec du fourrage dans un râtelier de bois. La mangeoire contenait du foin et des herbes. En s’approchant, Ibn Rushd reconnut immédiatement les feuilles de colchique séchées. Pour en être certain, il les porta à son nez. L’odeur forte et nauséeuse ne lui laissa aucun doute.

Du colchique ! L’herbe de la magicienne Médée. Même séchée ou bouillie, elle ne perdait jamais sa toxicité. Le colchique provoquait des coliques, des nausées, de la diarrhée, des vomissements puis la mort. Les animaux évitaient d’en manger, mais ces deux chèvres avaient certainement été accoutumées avec de faibles doses. Depuis, elles transmettaient le poison dans leur lait. Un lait réservé au seigneur.

C’était un plan diabolique. On avait sans doute commencé à empoisonner Hugues des Baux directement au colchique, puis le médecin s’était méfié et avait suggéré du lait de chèvre, ignorant que ce lait était aussi un poison, même s’il était moins virulent.

Ibn Rushd sortit avec quelques feuilles de colchique à la main.

À

— À qui sont les chèvres ? demanda-t-il au valet.

— Au père Basile, noble médecin. Mais leur lait est uniquement pour le seigneur.

Basile ! Il aurait dû s’en douter ! Castillon avait dit devant lui qu’il avait étudié la pharmacie à Montpellier. Mais pour qui travaillait-il ?

En vérité, se dit-il en revenant, cela n’avait pas d’importance. Il devait juste décider de dénoncer ou non le coupable au seigneur des Baux.

Pourrait-il négocier cette information contre la libération de Fer ? s’interrogeait-il. L’idée était séduisante, mais comment être certain que Hugues des Baux respecterait sa parole ensuite ?

Il jeta les brins de colchique, puis reprit le sentier qui conduisait au château. Plongé dans ses pensées, il n’avait pas remarqué le père Basile qui venait nourrir ses chèvres.

À peine avait-il aperçu le médecin arabe, facilement reconnaissable à sa barbe blanche et à son grand turban, que Basile s’était jeté derrière un fourré. Que venait faire cet infidèle à la bergerie ? Un frisson glacial le parcourut. Se pourrait-il qu’il ait deviné ?

Derrière le fourré, il vit le médecin jeter quelque chose qu’il avait à la main, puis remonter vers le château. Le musulman passa près de lui sans le voir, pas plus que le valet qui le précédait.

Quand ils furent suffisamment loin, Basile courut à la bergerie. Le sol était rocailleux et la poignée d’herbes sèches que le médecin avait jetée était bien visible. Il se pencha pour regarder.

C’était du colchique ! Il avait donc découvert la vérité !

Immédiatement, Basile se précipita dans l’étable. Rassemblant le foin par brassées, il le jeta du haut de la falaise. Ensuite, il vérifia partout qu’il n’y avait plus de trace de l’herbe mortelle et il remit du foin propre avant de faire entrer les chèvres.

Baralle déboucha dans la cour d’en haut par le passage venant de la grande salle. Elle avait interrogé son mari et appris que Guilhem d’Ussel était dans la tour Paravelle.

La tour n’était pas le point le plus haut, mais l’endroit du château le plus avancé vers le plateau. Doublée de hourds de bois, elle permettait surtout de surveiller les passages par le val d’Enfer.

Hugues des Baux exigeait qu’il y ait toujours un chevalier pour commander les hommes de guet. À cause des blessures de Martial d’Arsac, c’est Guilhem qui le remplaçait.

Il n’y avait pas grand-chose à faire. Appuyé sur le parapet, Guilhem méditait sur ce qu’il devait décider. Hugues des Baux lui avait rendu le haubert, le casque et les armes trouvés dans les bagages de Hugues de Fer. Tôt ou tard, il l’enverrait faire des patrouilles autour du château. Il n’aurait alors aucun mal à se débarrasser des hommes d’armes qui l’accompagneraient et il pourrait facilement revenir à Saint-Gilles.

Mais agir ainsi signifierait abandonner Hugues de Fer et il s’y refusait. Il avait un contrat moral avec le viguier de Marseille, une promesse à tenir. De plus, il venait d’apprendre de Raimbaud de Cavaillon que Bartolomeo n’avait pas été tué par Locksley. Que la pendaison n’avait été qu’un traquenard organisé par Castillon pour faire céder la jeune femme, traquenard que Locksley avait déjoué sans le savoir !

Hugues de Fer et Bartolomeo étaient dans les cachots de la prison. S’il parvenait à convaincre Ibn Rushd et Nedjm Arslan de sa bonne foi, à eux trois ils pourraient détruire les portes et fuir. Mais Ibn Rushd le croirait-il ?

Une autre question le tourmentait. Qu’étaient devenus Anna Maria et Locksley ?

— Seigneur d’Ussel, pourrais-je vous parler un moment ?

Il se retourna, c’était Baralle. Que voulait-elle ?

— Allons dans la cour, proposa-t-il.

Il descendit l’escalier avec elle. S’éloignant du forgeron qui martelait bruyamment des lames de guisarmes, ils s’installèrent contre les merlons de l’angle nord-ouest de la muraille.

— Ainsi, vous deviez délivrer Roncelin ? demanda-t-elle brusquement.

— Oui, gente dame, mais vous le savez comme moi.

— Vous êtes un mercenaire, fit-elle avec un léger mépris.

— En effet, mais aussi un troubadour qui joue de la vielle, plaisanta-t-il.

— Il m’est difficile de vous faire confiance, seigneur d’Ussel.

Il la gratifia d’un sourire en s’inclinant.

— Moi aussi, gente dame.

Elle se mordilla les lèvres un instant.

— À quoi peut croire un homme qui a été dans la horde de Mercadier ?

— Pas à Dieu, gente dame, si vous voulez le savoir. Au diable, peut-être, à l’amitié, à l’amour et à la fidélité, certainement.

— A l’amour ? fit-elle, surprise.

— Tout le monde croit à l’amour, ou fait semblant d’y croire.

— Si je vous demandais de garder pour vous cette conversation, pourrais-je être assurée de votre parole ?

— Sur ma vie et mon âme, je vous donne ma parole de ne rien faire qui puisse vous nuire.

Ce n’était pas la réponse qu’elle attendait et elle parut encore hésitante avant de lâcher :

— Savez-vous que le seigneur Roncelin est mon oncle ?

— Vaguement.

— J’ai failli l’épouser, mais mon père a préféré l’alliance avec Hugues des Baux.

— Le regrettez-vous, dame Baralle ?

— Ce n’est pas le sujet de ma visite, répondit-elle froidement. Maintenant que Roncelin a vendu ses droits, poursuivit-elle, mon mari aurait dû le laisser partir, mais il a repoussé sa libération.

— Vous pensez qu’il veut le garder prisonnier ?

— Peut-être. À moins que mon oncle n’ait un accident.

Guilhem resta silencieux. Il commençait à comprendre le sens de la visite de dame Baralle.

— Vous voulez que je le fasse sortir d’ici et que je le ramène à Marseille ?

— Vous comprenez vite. Je peux vous remettre cent sous d’or. C’est tout ce que je possède.

— Où se trouve Roncelin ?

— Enfermé dans la chambre en face de la mienne, au-dessus de la grande salle. Monteil dort avec lui. Personne ne peut l’approcher.

— Comment pourrais-je faire, alors ?

— Dans la chambre de mon époux, il y a une échelle de corde pour fuir par la falaise si le château est sur le point d’être pris. Vous pourriez l’utiliser.

— Il me faudrait entrer dans l’appartement de votre époux quand ni lui ni Monteil ne s’y trouvent. C’est une première difficulté. Mais ensuite, une fois en bas des murailles, nous serons à pied. Si on nous recherche, nous serons vite rattrapés avec des chiens sur nos traces.

— Je n’y ai pas réfléchi plus avant. Je voulais d’abord connaître votre sentiment. Nous en reparlerons plus tard.

— Je vais y penser aussi, dame Baralle.

C’est après le souper que le père Basile parvint à glisser quelques mots à Rostang de Castillon. Le religieux avait un temps envisagé de fuir, mais il avait repoussé sa décision. D’ailleurs, pour aller où ? Le territoire Baussenque s’étendait à des lieues à la ronde et on le retrouverait facilement. De surcroît, sa fuite signerait sa culpabilité, alors qu’il avait fait disparaître toutes les preuves.

Durant tout le souper, il s’était efforcé de faire bonne figure, évitant quand même le regard inquisiteur d’Ibn Rushd.

— J’ai vu le médecin arabe à la bergerie, seigneur. Il avait à la main des feuilles séchées de colchique.

— Il aurait découvert la vérité ? s’inquiéta Castillon.

— J’en ai peur, seigneur, mais rassurez-vous, j’ai tout jeté. Il n’y a plus de preuve. Je crains quand même qu’il ne me dénonce à votre frère. Il faudra me défendre si cela arrivait.

Castillon perçut la terreur chez Basile. Il devinait que, arrêté et torturé, il n’hésiterait pas à parler de lui. Il avait donc le choix entre deux solutions radicales. Tuer Basile, ou tuer son frère plus vite qu’il ne l’avait prévu.

Mais s’il tuait Basile maintenant, il n’aurait plus aucun moyen d’empoisonner son frère, qui de toute façon était en train de guérir à cause de ce médecin arabe.

Donc, il devait tuer son frère. Et le faire rapidement, car tant qu’il était malade, personne ne trouverait sa mort anormale, sauf le médecin arabe. Mais celui-là, il l’accuserait d’avoir mal soigné Hugues et il le ferait pendre.

Le plus simple était que Hugues ne se réveille pas de son sommeil, on penserait alors à une mort naturelle. Ses hommes devraient être ici pour empêcher toute tentative de révolte contre lui. Reconnu seigneur des Baux, les autres Baussenques, et en particulier son autre demi-frère, Bertrand, le seigneur de Mevrargues, ne pourraient que s’incliner.

— Demain, je ferai venir mes hommes, dit-il à Basile. Peux-tu faire dormir mon frère profondément la nuit prochaine ?

— Puisqu’il boit à nouveau du vin, je pourrais mettre de l’opium dans son pot, mais tous ceux qui en boiront seront assoupis.

— Fais-le. Ce sera encore plus facile si tout le monde dort. Nous irons dans sa chambre et nous lui ferons absorber de force ton poison. Après-demain, je serai le maître.

Durant deux heures, ils serpentèrent le long d’un sentier qui grimpa dans la montagnette avant de redescendre sur l’autre versant. Locksley restait silencieux, éprouvant une douce plénitude à être seul avec cette femme qui, au fond de son cœur, était devenue Marianne, l’épouse qu’il avait tant aimée et perdue.

C’est au bout d’une heure de marche, durant laquelle ils n’avaient pas échangé un mot, qu’elle se décida.

— Je vous demande pardon, seigneur, dit-elle, la voix cassée. Je n’ai pas cru en vous.

— Les apparences étaient contre moi, répondit-il.

Elle resta encore un moment silencieuse avant de demander :

— Parlez-moi de Marianne. Comment était-elle ?

Il raconta alors sa vie, son combat contre le sheriff de Nottingham, comment il avait connu lady Marianne, et comment il l’avait perdue.

Ils arrivèrent enfin au prieuré de Saint-Paul du Mausolée, construit sur les ruines d’antiques édifices romains, où on leur accorda l’hospitalité pour la nuit, dans un dortoir pour les voyageurs.

Bien que le souper eût été pris depuis longtemps, ils eurent droit à une soupe servie dans la cuisine dont le feu était toujours allumé. Ensuite ils gagnèrent le dortoir qui était vide, sombre et glacial. Ce n’étaient que des paillasses pouilleuses sur des lits de planches à quatre ou cinq places. Ils en choisirent chacun un, secouèrent les paillasses pour chasser les poux, puis se couchèrent tout habillés. Robert de Locksley éteignit alors la petite lampe à huile que le frère tourier lui avait donnée.

Il ne parvenait pas à trouver le sommeil quand il l’entendit sangloter. Après de longues hésitations, il se leva et alla la trouver. Écartant les rideaux du lit, il s’assit à côté d’elle et lui prit la main.

Ses pleurs redoublèrent.

— Pourquoi pleurez-vous, Anna Maria ?

— Pour mon frère, pour tout ce qui est arrivé... et pour tout ce que j’ai gâché.

— Nous tirerons votre frère de sa prison, je vous le jure.

— Je ne sais plus que penser, balbutia-t-elle. Je... je ne suis plus maîtresse de moi-même, de mes sentiments... J’ai eu si peur. Tout est devenu si incertain. Je n’ai jamais connu cet état... Vous savez, c’est toujours moi qui décidais pour lui. Il se reposait sur moi, et je l’ai abandonné. Je ne sais plus ce que je dois faire.

— Je vous aime, Anna Maria. Si tout cela se termine, mon vœu le plus cher est de vous ramener en Angleterre.

Elle allait lui dire la vérité, qu’elle était une espionne du pape, mais il se pencha vers elle et l’empêcha de parler. Les yeux toujours pleins de larmes et le cœur plein de sanglots, elle lui offrit sa bouche.

Le baiser parut durer un temps infini et au bout d’un moment, elle s’abandonna.

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