[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198

Jean d'Aillon · Chapitre 6 sur 39

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[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198

Chapitre 5

 

Le cavalier avait arrêté son palefroi roux et blanc à une vingtaine de cannes du prieuré Saint-Martin, non loin du chemin d’Arles. À quelque distance de la chapelle, le long de l’Arcoule, se serraient des corps de bâtiments disparates ne laissant apercevoir que leur toiture et un mur d’enceinte en pierres sèches percé d’archères. Beaucoup plus loin, sur une éminence de la barre rocheuse, se dressait un château bas et massif avec des tours rondes à chaque angle et une tour carrée en façade. C’était un castella grossier, sans ouverture apparente, difficile d’accès avec les marais

alentour{20}.

De l’autre côté du chemin d’Arles, au nord, des rochers blancs escarpés et dentelés barraient l’horizon. Pour arriver au château des Baux, on lui avait dit de suivre la rivière jusqu’à une grande table rocheuse d’où dépasserait une tour crénelée. Il hésitait. Le ciel était sombre. Dans une heure, il ferait nuit. Peut-être neigerait-il. Si on ne le recevait pas au château, il devrait passer la nuit dehors, avec les loups. Il n’en avait aucune envie.

C’est alors qu’il vit un prêtre sortir du prieuré, marquer un instant sa surprise en le découvrant, puis rester immobile, l’observant avec une sourde inquiétude. Les voyageurs isolés n’étaient pas fréquents. Il n’avait rencontré personne depuis Arles.

Il sourit pour rassurer le prêtre et donna un léger coup de talon à son cheval pour le faire avancer. La bête, fatiguée, obéit avec réticence.

— Bonjom, pare ! Loué soit Jésus-Christ ! Savez-vous où je pourrais passer la nuit ? lança-t-il avec chaleur, en langue d’oc.

Le religieux ne répondit pas tout de suite, ne cachant pas sa méfiance. C’était un petit homme tout fripé, en hérigaud à capuchon, qui savait que les voyageurs n’apportaient que le malheur. Ceux qui étaient seuls n’étaient souvent que des maraudeurs à la recherche d’une picorée. Celui-là, il ne parvenait pas à deviner quel genre d’homme il était. Ce n’était pas un marchand, car ils voyageaient en mule avec leurs marchandises, et rarement seuls ; ce n’était pas un pèlerin, car ils allaient à pied ; ce n’était pas plus un religieux, puisqu’une lourde épée, au pommeau épais et à la large garde, pendait à l’arçon de sa selle.

En vérité, avec son gambison en cuir treillissé sur une étoffe rouge rembourrée, comme en portaient sous leur haubert les hommes d’armes et les chevaliers, il avait tout du guerrier sauf qu’il ne portait ni broigne, ni haubert, ni bassinet, ni hache de guerre. Sa casaque, fermée par des aiguillettes, descendait jusqu’à mi-cuisse et,

dessous, ses trousses étaient écarlates. Il avait des heuses{21} de cuir rouge, serrées par des boucles de fer, qui lui montaient aux genoux et un hoqueton de laine grise, sans manches, mais à capuchon.

Le regard du prêtre s’égara sur les bagages du voyageur : deux grosses sacoches attachées sur la croupe du cheval par des sangles et une boîte de chêne ciselée, serrée contre la bâte arrière de la selle par des lanières de cuir. La selle elle-même était en bois couverte de cuir, avec des bâtes hautes d’où pendaient de larges étriers. Ce n’était pas une selle de chevalier, plutôt un siège confortable fait pour de longs voyages.

— Ainsi soit-il ! répondit enfin le prêtre en ajoutant : D’où venez vous ?

— D’un peu partout, pare, d’où on veut de moi et de ma musique. Le Quercy... Limoges, répondit évasivement le cavalier. Je ne suis qu’un troubadour.

Le curé désigna la boîte.

— La musique ?

— C’est le coffret de ma vielle à roue.

— Mais vous jouez aussi de l’épée ? ironisa le prêtre.

À

— À cause des loups et des brigands, pare ! sourit le troubadour.

Quel âge pouvait-il avoir ? Avec son épaisse barbe, c’était difficile à dire. Il était jeune, mais paraissait bien sûr de lui pour son âge. Ses yeux noirs, vifs et perçants, de part et d’autre d’un nez fortement busqué, lui donnaient un vague air d’oiseau de proie et racontaient toute une histoire de dangers affrontés et vaincus. Sa taille était moyenne et ses cheveux très courts, noir bleuté sous un bonnet sombre, témoignaient de son origine méridionale. Le regard du prêtre s’attarda un instant sur ses mains, mais l’homme portait des gants de cuir.

Une fine cicatrice lui barrait le front jusqu’au cuir chevelu et lui donnait un air féroce tempéré pourtant par un sourire chaleureux. Un coup d’épée ? Il se dégageait de lui une sorte de hardiesse tranquille, de force, mais aussi de douceur. Jamais homme n’avait si peu ressemblé à un baladin, songea le prêtre, mais les hommes n’étaient jamais ce qu’ils paraissaient être. Et si celui-là avait vraiment une vielle à roue, peut-être disait-il vrai.

Voyant sa défiance, le prétendu troubadour se tourna vers le dossier de sa selle et, défaisant adroitement les lanières, ouvrit son coffret et en sortit une vielle. Il appuya le corps bombé de l’instrument sur le pommeau de son siège, fit tourner la manivelle et commença d’une voix grave et profonde :

Amors, vostra mantenensa

Perdetz a guiza d’enfan

Après quelques notes, il considéra le prêtre d’un regard interrogateur, comme pour lui demander s’il était convaincu.

— Où allez-vous ? s’enquit le religieux, maintenant moins méfiant.

— Peut-être au château des Baux si on veut de moi, à moins que je ne me rende à Marseille où je prendrai la croix si les femmes des infidèles sont aussi jolies qu’on le dit ! plaisanta le voyageur.

Le prêtre se signa. C’était blasphémer que de vouloir se croiser uniquement pour forniquer avec des mahométanes à la peau sombre.

— Êtes-vous chevalier ?

Il savait que souvent les troubadours étaient des seigneurs en quête de l’accomplissement d’un vœu.

— Trop parlar fay desmentir, pare, sourit à nouveau le cavalier en lançant un accord avec sa vielle.

C’était le refrain d’une chanson. Il ne fit aucun effet au religieux qui hocha la tête, le visage fermé.

— Le château, là-bas... (Le troubadour désigna le castella trapu), ils me logeraient pour la nuit contre quelques chansons ?

L’autre secoua négativement la tête.

— Le seigneur Rostang n’est pas là, et il n’aime ni les troubadours ni les voyageurs.

— Rostang ?

— Rostang de Castillon, le cousin de Hugues des Baux, notre seigneur. Son château est dans cette direction.

Le voyageur désigna les Alpilles.

— Lui m’offrirait l’hospitalité ?

— Je ne sais pas, car il est malade. Allez plutôt chez Antoine (il désigna le pâté de maisons fortifié), c’est mon frère, il vous donnera une botte de foin dans la grange. C’est quoi votre nom ?

— Guilhem, Guilhem d’Ussel.

— Venez avec moi, c’est bientôt l’heure de la soupe.

Le curé prit un sentier. Le troubadour le suivit en chantonnant :

— ... Qu’ieu, car fas vostre coman...

Après trois semaines de voyage, il était donc enfin arrivé là où Raymond l’avait envoyé, songeait Guilhem d’Ussel avec une pointe de soulagement. Mais quelle idée avait le comte de Toulouse de s’intéresser à un endroit pareil ? Il se sentait effroyablement déçu. Passé Arles, ce n’étaient que marécages. Le climat était malsain, humide, le brouillard épais. La route serpentait entre des étangs, des marécages, de maigres cultures d’oliviers ou d’épeautre. Pas d’habitations, peu d’animaux sauf des moutons et des chèvres qui rongeaient les rares plantes parvenues à pousser entre les cailloux. Encore moins d’habitants. Quant aux montagnes du nord, elles paraissaient peu giboyeuses, sauvages et hostiles.

À Arles, il avait facilement trouvé à loger, mais c’est ici que les difficultés allaient commencer. Comment être accepté dans un pays où il passait si peu de voyageurs isolés ?

Le mur d’enceinte du hameau était percé d’un porche voûté au portail de bois clouté dont les battants étaient ouverts. Ils entrèrent dans une cour boueuse entourée de corps de bâtiment très bas : une grange, une étable, une longue bergerie et une habitation. Devant un puits, deux vieilles femmes cessèrent leur conversation en les voyant. Un homme d’une quarantaine d’années, roux et barbu, couvert d’une casaque en peau de mouton avec des braies de laine, sortit de la bergerie. Il s’approcha, agressif, brandissant une fourche comme une arme.

— Qui c’est ? s’enquit-il rudement à l’intention du prêtre.

— Un troubadour, Antoine, répondit le curé. Il demande une botte de foin pour la nuit et une soupe. En échange, il chantera des ballades.

Curieuses, les deux femmes s’approchèrent. Sous un manteau sans manches entrouvert, elles ne portaient qu’un rugueux bliaut de laine grossièrement tissé et des sandales de bois à lanières. Une aumônière de cuir bouilli pendait à la taille de l’une d’elles, l’autre n’avait qu’une cordelette tissée comme ceinture. Leurs cheveux étaient serrés dans des coiffes qui couvraient leurs oreilles et passaient sous leur menton, ne laissant visible que leur visage.

— Vous jouez de la musique ? demanda l’une, les yeux brillants.

— Oui, gentilles dames. De la vielle.

— Je le veux pas ici, c’est trop dangereux ! intervint l’homme en levant sa fourche. Et s’il est d’une bande de routiers ? Les troubadours ne voyagent pas à cheval !

— Moi, un routier ? Avec une vielle ? questionna Guilhem en simulant l’étonnement.

— Et ça ?

Le fermier désigna l’épée attachée à la selle.

— Je voyage de Flandres en Aquitaine et de Bretagne en Auvergne. Les routes sont si peu sûres, l’ami. Mon cheval est toute ma fortune, aussi je dois le défendre. Je ne demande qu’un endroit au sec. Je vous laisserai mon épée, si vous voulez, et je jouerai de la vielle pour payer mon souper. Je suis fatigué, ajouta-t-il d’un ton las. Vous ne pouvez pas laisser un chrétien dehors avec la neige qui vient.

— Accepte, Antoine ! implora l’une des femmes, ça fait si longtemps qu’on n’a pas entendu la vielle !

— C’est bon ! grommela l’autre. Mais vous ne dormirez pas avec nous, vous irez avec les moutons, là-bas dans la bergerie. Laissez votre cheval à l’écurie. On mange avant le coucher du soleil, il n’y aura que de la bouillie d’épeautre et du fromage.

Il ajouta, bourru, comme Guilhem le remerciait :

— N’oubliez pas la vielle, et vous laisserez votre épée !

— Je vais au château prévenir qu’il y a un étranger, dit le curé. Loger un étranger sans le faire savoir au seigneur est puni de mort.

Guilhem le regarda s’éloigner, puis conduisit sa monture à l’écurie. Il y avait une mule et deux bœufs à l’intérieur. Il dessella le cheval, le brossa et vérifia qu’il avait du fourrage et de l’eau dans un seau de bois. Ensuite il prit les deux sacoches de la selle, la boîte à vielle, son outre de cuir, l’épaisse couverture brodée attachée au bât et enfin son épée serrée dans des lanières de cuir. Chargé ainsi, il se rendit dans la bergerie. Vide d’animaux, l’endroit puait. Il y avait une sorte d’étage en planches où était entreposé du foin. Il grimpa par l’échelle qui y conduisait et s’installa. Après avoir étalé la couverture sur la paille, il but une longue gorgée du vin de son outre, puis s’allongea, posant sous sa tête la seconde sacoche qui contenait son haubert de mailles et son bassinet.

Ayant fermé les yeux, il détendit ses muscles endoloris et, comme tous les soirs, il songea à Toulouse et à la cour de Raymond à Saint-Gilles.

Trois ans plus tôt, le roi Richard d’Angleterre, après avoir été emprisonné en Autriche en rentrant de croisade, était revenu en Aquitaine et avait fait valoir ses prétentions sur Toulouse. Par sa mère, dame Aliénor, Richard Cœur de Lion était duc d’Aquitaine et suzerain du Poitou, du Limousin et du Quercy. S’il obtenait l’allégeance de Toulouse, il n’aurait plus que le Languedoc à saisir pour accéder à la Méditerranée et offrir à l’Angleterre des ports vers l’Orient, ce que son père Henri II n’était jamais parvenu à faire.

Mais le comté de Toulouse était aussi convoité par le comte de Catalogne, la puissante maison de Barcelone qui venait de s’agrandir du royaume d’Aragon. Déjà, en 1159, alliés avec les Anglais, les Catalans avaient assiégé Toulouse. Pourquoi n’auraient-ils pas recommencé pour partager ensuite le comté ?

Le comte de Toulouse craignait cela. Il n’avait comme allié que Philippe II – Philippe Auguste –, mais c’était un allié encombrant, car le roi de France ne dissimulait guère son désir de rattacher le comté à son petit royaume d’Ile-de-France et prendre ainsi en tenaille le Poitou et le Périgord.

Avec des voisins si puissants, le rapport de force n’était pas en faveur du comte toulousain, aussi, pour se protéger de ces prédateurs, il avait fait appel à des mercenaires. Des grandes compagnies, comme disaient les paysans avec terreur.

À l’origine, ces compagnies n’étaient que des bandes de soldats sans emploi, des vauriens de tous âges et de toutes nations uniquement amoureux de la rapine et du butin. Les plus redoutés étaient les Cottereaux et les Brabançons qui venaient d’Écosse et de Flandres pour piller les villages et les monastères. Devant l’inertie de leurs seigneurs, les paysans s’étaient organisés en milices. La plus puissante avait été les Capuchonnés, des laboureurs mystiques armés par Philippe II qui avaient écrasé les Cottereaux, avant de se mettre eux aussi à piller. Peu à peu, ces bandes s’étaient rassemblées en véritables armées, trouvant finalement plus rentable de louer leur force à ceux qui les payaient. On les appelait les routiers ou les ribauds.

Le roi de France avait à sa solde plusieurs de ces troupes mercenaires dont la plus importante était commandée par Lambert de Cadoc qu’il payait mille livres par an. Richard Cœur de Lion louait aussi des compagnies de Brabançons dont la plus redoutée était celle de Mercadier, un Provençal devenu baron de Périgord. Mercadier était le plus cruel de ces chefs de guerre, car il écorchait vif ses prisonniers quand les autres se contentaient de leur crever les yeux et de leur couper les mains. Douze ans plus tôt, il avait conduit les troupes anglaises dans le comté de Toulouse et ravagé une vingtaine de châteaux. L’Église l’avait qualifié d’ennemi du genre humain pour s’être placé en dehors des lois humaines et divines.

Quel que soit le roi auquel ils accordaient leur fidélité, les routiers ne vivaient que pour le pillage. Avec la plus sauvage barbarie, ils couvraient les campagnes de sang et de ruines, massacrant sans distinction et sans pitié, femmes, enfants et

vieillards. Ils inspiraient même la terreur aux chevaliers de l’ost{22} par leurs vêtements colorés, leurs armes déroutantes et leurs gonfanons surmontés de figures d’animaux fantastiques ou mystiques.

Guilhem essayait toujours de chasser les souvenirs de sa vie passée, mais il savait qu’il ne pourrait jamais y parvenir. Orphelin à treize ans, il était parti sur les routes. Il avait d’abord volé pour survivre.

Arrivé en Limousin, il avait rejoint des Cottereaux avant d’être accepté comme homme d’armes chez Mercadier, provençal comme lui. Guilhem était pourtant différent des autres routiers. Il avait appris à lire à la petite école de sa paroisse, il savait écrire le Pater, l’Ave et les psaumes de pénitence, il connaissait même des rudiments de latin. À une époque où seules la force et la violence comptaient et où l’on se battait sans plan ni préparation, il proposait des ruses pour vaincre, limitant ainsi les pertes humaines. Surtout, il n’était pas inutilement cruel, bien qu’il soit capable d’être aussi féroce que les autres quand il s’agissait de se battre.

Mercadier l’appréciait et l’avait armé chevalier. Malgré cela, Guilhem avait fini par ne plus supporter sa sauvagerie. Il l’avait donc quitté pour rejoindre la compagnie franche de Lambert de Cadoc, l’homme lige du roi de France. Avide et opportuniste, mais moins cruel que Mercadier, Cadoc était surtout un capitaine habile et audacieux. Il était le seul à être parvenu à blesser Richard Cœur de Lion en lui logeant une flèche dans l’épaule, le contraignant à lever le siège du château de Gaillon.

Guilhem aurait pu rester auprès de lui si le capitaine routier n’avait reçu le messager du comte de Toulouse lui demandant des mercenaires. Lambert de Cadoc avait proposé à Guilhem de s’y rendre. Pour Philippe Auguste, ce serait un avantage d’avoir des hommes à lui dans le comté, et pour Guilhem c’était l’opportunité de devenir capitaine d’une compagnie.

Il était parti avec douze lances. La lance était un groupe de quatre ou cinq hommes d’armes : un chevalier et son écuyer, un archer ou un arbalétrier, et un ou deux valets combattant à pied. Ses hommes venaient de Flandres et de Picardie, certains n’étaient que des ribauds et des truands. Comme tous les routiers, ils pillaient les campagnes pour se nourrir. En traversant le Quercy, ils avaient été pris dans une embuscade conduite par des paysans et avaient subi de lourdes pertes. Ils étaient arrivés moitié moins nombreux à Toulouse.

Sur place, Guilhem avait appris la mort de celui qui les avait

appelés. Son fils, le nouveau comte, avait trente-huit ans{23}. Souple et calculateur plutôt que belliqueux, Raymond de Saint-Gilles avait répudié son épouse et négocié son mariage avec Jeanne, la sœur de Richard Cœur de Lion, en échange d’une alliance et du Quercy en dot. Bien que n’ayant plus besoin des mercenaires, il les avait quand même gardés pour l’escorter à Rouen où avait eu lieu son mariage, en novembre 1196.

Entre le capitaine des routiers et le jeune comte, le long voyage en Normandie, en plein hiver, avait fait naître une franche camaraderie qui s’était peu à peu changée en estime et en amitié. Le mercenaire était bien plus jeune que Raymond, mais il avait parcouru l’Europe et il avait une grande expérience de l’art de la guerre qui fascinait le comte, homme plus temporisateur que guerrier. Quant à Guilhem, il avait découvert à la cour de Saint-Gilles un monde de courtoisie auquel il s’était facilement adapté. Il avait une belle voix et jouait déjà de la viole quand il était soldat, le soir dans les veillées. Qui mieux que lui aurait pu chanter les prouesses guerrières et les valeurs héroïques ? La rencontre à Rouen des troubadours de la cour de Richard Cœur de Lion lui avait appris les règles de l’amour courtois. Il avait raboté ses rudes manières et découvert qu’il était capable de composer des ballades où il évoquait des sentiments délicats. Son instrument de prédilection était devenu une vielle à roue.

Pendant quinze ans, il n’avait cherché qu’à survivre dans un monde féroce, aussi, quand Raymond de Saint-Gilles lui avait demandé de rester à son service, il avait accepté, désirant oublier Mercadier, Lambert de Cadoc et son ancienne vie. Près de Raymond de Saint-Gilles, Guilhem était tout à la fois un conseiller, un ami et un garde du corps.

Sous une apparence souple et accommodante, le nouveau comte dissimulait une grande ambition et rêvait de restaurer la puissance du comté de Toulouse, perdue par son père. Habile, il était parvenu à être associé au traité de Gaillon, signé en janvier 1196 entre Richard

et Philippe, dans lequel les deux princes se promettaient la paix{24}. Dans ce pacte, les rois de France et d’Angleterre s’engageaient aussi à ne lui faire ni tort ni guerre.

Désormais déchargé de toute crainte du côté de ses nouveaux alliés, Raymond envisageait de rappeler les droits de sa famille sur la Provence. Si la plupart des seigneurs du Languedoc étaient ses vassaux, les liens qu’ils avaient avec lui étaient souples et il ne voulait pas prendre le risque d’une nouvelle guerre avec la maison de Barcelone. Il hésitait donc à rassembler une armée quand, au début de l’année, il avait reçu en tête à tête un mystérieux messager. Ce n’est qu’après plusieurs jours de réflexion qu’il avait parlé de cette visite à Guilhem.

— Que sais-tu des seigneurs des Baux ? lui avait-il demandé.

— Il y a quatre ou cinq ans, j’avais un engagement à Forcalquier, seigneur. C’est là que j’ai entendu parler de Hugues des Baux. Pas du seigneur actuel, mais de son grand-père, celui qui avait été vaincu par la maison de Barcelone. Sa réputation de vaillant capitaine était encore dans toutes les mémoires.

Le comte de Toulouse avait soupiré.

— Le père de ce Hugues des Baux et Raymond Béranger de Barcelone avaient épousé les deux sœurs héritières du comté de Provence. À la mort de Béranger, Raymond des Baux avait affirmé ses droits sur le comté de Provence. Toulouse et l’empereur l’ont soutenu. Mais les armes en ont décidé autrement. Raymond des Baux battu, notre maison le fut avec lui. Son fils Hugues, le grand-père du Hugues actuel, a ensuite repris les revendications de sa famille. Fidèle à ses alliances, mon père l’a aidé, mais a aussi été battu. Finalement, c’est nous, les comtes de Toulouse, qui avons le plus perdu dans cette guerre puisque nous avons été chassés de la basse Provence. De surcroît, la maison de Barcelone a acquis ainsi une puissance considérable qu’elle pourrait tourner contre moi.

Guilhem l’avait écouté sans l’interrompre, se demandant où il voulait en venir.

— Tu t’en souviens, l’année dernière, quand j’étais à Beaucaire, où mon fils est né, pour faire le siège de ce château rebelle, j’ai entendu dire que Hugues des Baux engageait des chevaliers et des hommes d’armes, poursuivit Raymond de Saint-Gilles. On m’avait dit qu’il aurait même commencé la construction d’un donjon imprenable dans son nid d’aigle près d’Arles.

— Croyez-vous qu’il prépare une revanche ? Espère-t-il vaincre la maison de Barcelone et le royaume d’Aragon réunis ? avait demandé Guilhem sans cacher son scepticisme.

— Il m’a envoyé un messager. Hugues est marié avec la fille du vicomte de Marseille. À la mort du vicomte, il aurait dû prendre sa place si, par un honteux stratagème, les consuls marseillais, dominés par le viguier, n’étaient pas allés chercher un moine défroqué, frère du comte décédé, pour le remplacer. Hugues me fait savoir que cet imposteur, qui se nomme Roncelin, est désormais d’accord pour lui céder ses droits. Confortée par la richesse de Marseille, la famille des Baux ferait puissance égale avec le comte de Provence.

— Il vous demande votre aide ?

— Pas directement, mais il souhaite connaître ma position si un conflit éclatait. En échange de mon soutien, il reconnaîtrait ma suzeraineté sur la Provence une fois qu’il aurait chassé la maison de Barcelone, ce qui me mettrait dans une position de force. Toulouse s’étendrait alors sur tout le Midi.

— Sans doute... mais vous pourriez aussi perdre beaucoup si Barcelone se retournait contre vous.

— Je le sais. C’est pour cela que je t’en parle. Il y a peut-être une opportunité pour que je retrouve les droits de ma famille sur la Provence, mais je n’ai aucun désir d’entrer en guerre contre Barcelone. Ce sera à Hugues de se battre, s’il y a querelle. Seulement, a-t-il les moyens de ses ambitions ? C’est ce que j’ai besoin de savoir. Je veux que tu partes là-bas, que tu observes, que tu te renseignes. Je n’ai personne ici capable de faire ça.

— Ça me plairait, avait souri Guilhem d’Ussel. Je me rouille à Saint-Gilles. Peut-être aurai-je aussi l’occasion de revoir Marseille.

Il n’avait pas ajouté qu’il voulait aussi s’éloigner de sa maîtresse, Amicie de Villemur. Riche héritière, Amicie le menait à sa guise en lui faisant miroiter un mariage, mais il avait appris quelle avait accepté d’épouser un proche de son père et qu’elle n’avait jamais envisagé une mésalliance avec un chevalier errant.

C’est ainsi qu’il était parti, se faisant passer pour un troubadour.

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