[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198

Jean d'Aillon · Chapitre 34 sur 39

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[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198

Chapitre 33

 

Sans forcer leurs montures, en faisant tout de même le moins de haltes possible par crainte d’être rattrapés, ils chevauchèrent jusqu’au castrum de Sallone où ils demandèrent au vicaire l’hospitalité pour la nuit. Comme lors de leur premier passage, l’archevêque d’Arles voulut les recevoir avec honneur, mais étant arrivés bien après le souper, ils dînèrent dans leur chambre, une grande pièce à plusieurs lits.

Ce fut un joyeux souper, tout en rires et en chansons, avec des vins capiteux et abondants. On ne leur servit ni porc ni sanglier, mais de l’agneau rôti et du cabri en ragoût ainsi que du poisson péché dans les étangs proches. Anna Maria chanta quelques couplets, accompagnée de Guilhem. Bartolomeo se livra à une désopilante imitation d’un dialogue imaginaire entre Locksley et Rostang de Castillon sur la meilleure façon de tirer à l’arc. Seul Roncelin resta taciturne.

Le seigneur de Marseille retrouvait la liberté, mais aussi ses dettes et ses créanciers. En le voyant si sombre, Hugues de Fer songea que c’était sans doute pour ces dernières raisons que le vicomte ne participait pas à l’allégresse générale. Il ne se doutait pas que l’amertume de Roncelin ne venait pas de ce qui l’attendait, mais du comportement qu’il avait eu envers les deux femmes qu’il n’avait pas su protéger.

C’est à la fin de ce repas, tandis que les serviteurs étaient tous sortis après leur avoir laissé des pommes et des massepains, qu’ils parlèrent pour la première fois de l’avenir. Locksley annonça à ses compagnons qu’il reprendrait la route dans les jours prochains pour rejoindre le roi Richard et qu’Anna Maria l’accompagnerait, car elle avait accepté de l’épouser. Bartolomeo le savait déjà, sa sœur lui ayant dit qu’ils partaient en Angleterre. Par contre, elle ignorait que, pour la première fois de sa vie, son frère ne souhaitait pas faire comme elle, aussi resta-t-elle pétrifiée quand il déclara qu’il ne les accompagnerait pas.

— Mais, Bartolomeo, tu as besoin de moi ! fit-elle comme une évidence.

— Ma chère sœur, cette aventure m’a ouvert les yeux, répondit-il. J’ai été battu, emprisonné, presque pendu et attaqué par des chiens féroces. Pourtant j’ai survécu. Je suis donc capable de vivre seul, car que pourrait-il m’arriver de pire ? Épouse le seigneur de Huntington et sois heureuse. Je t’ai trop longtemps empêchée de connaître le bonheur.

Elle ne sut que répondre, sinon pour lui demander :

— Vas-tu rentrer à Rome ?

— Non, ma sœur, sourit-il. Le seigneur Guilhem m’a proposé d’entrer à son service.

En effet, en chevauchant sur la route de Sallone, Guilhem avait parlé à Bartolomeo. Il savait combien le frère et la sœur étaient proches, mais il devinait aussi que le comte de Huntington n’avait guère envie de s’encombrer d’un beau-frère toujours à attendre que sa sœur lui dise ce qu’il devait faire. Or lui-même avait besoin d’un écuyer et d’un compère quand il jouait à la cour de Saint-Gilles. Même s’il paraissait peureux, Bartolomeo avait montré son courage et sa détermination. De plus le jeune Italien était fidèle et vigoureux, et surtout il possédait de véritables talents d’acrobate et d’imitateur. Guilhem savait qu’il ne trouverait jamais un meilleur serviteur.

Interloquée, Anna Maria considéra Guilhem avec une nouvelle attention, prenant conscience quelle ne connaissait pas vraiment cet homme qui lui prenait son frère. Il était généreux et en même temps impitoyable, il jouait de la musique aussi bien qu’elle, il chantait remarquablement juste, il était d’une force peu commune aux armes et... il était le seul à l’avoir percée à jour. Qui était-il vraiment ? Que deviendrait son frère avec un tel maître ? En la voyant ainsi désemparée, Guilhem devina ses interrogations et ses craintes.

— Peut-être est-il l’heure de la vérité, mes amis... Je devine que certains d’entre vous s’interrogent, se demandent même qui je suis... Je dois donc vous avouer que je ne vous ai pas tout dit...

Fer dressa une oreille attentive. Comme les autres, il avait décelé chez le troubadour une part obscure qu’il n’avait pu percer. Guilhem d’Ussel semblait n’avoir ni foi ni morale et pourtant sa loyauté était inébranlable. C’était un homme étrange, impossible à déchiffrer.

— Chevalier je suis, troubadour aussi. Je suis bien marseillais. J’ai bien été capitaine chez les seigneurs Mercadier et Cadoc. Sur tout cela, je ne vous ai pas menti. Mais je suis aussi un serviteur du comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gilles. C’est lui qui m’a envoyé en Provence. Hugues des Baux lui avait assuré que le vicomte de Marseille était sur le point de lui vendre ses parts sur la ville et il lui demandait une alliance. Avant de décider, mon maître désirait savoir ce qu’il y avait de vrai dans cette entreprise.

Tandis qu’il poursuivait en expliquant les craintes du comte, cerné par de trop puissants voisins, Roncelin intervint, prenant pour la première fois la parole durant le souper :

— Raymond de Saint-Gilles ne sera peut-être pas content d’apprendre ce que vous avez fait à Hugues des Baux, s’il envisageait de s’allier avec lui.

— Peut-être. Mais je lui répondrai que si, à sept, dont une femme et un vieil homme, nous l’avons défait, c’est qu’il n’aurait jamais été un allié crédible. Je suis sûr que le comte comprendra.

Même Roncelin sourit.

— Pour aller en Aquitaine, il serait prudent que vous fassiez le chemin avec Guilhem si vous partez demain, suggéra Hugues de Fer à Locksley.

— Nous ne sommes pas pressés. Je veux toujours disposer de cinq ou six lances pour rejoindre Richard et j’engagerai des hommes d’armes à Marseille grâce à l’or que Guilhem m’a donné. D’ailleurs, n’avons-nous pas un travail à terminer là-bas ? Il reste à punir celui qui vous a vendu à Castillon.

— Il sera sage en effet de traverser le fief des Baussenques avec une forte troupe, même si Castillon est mort, reconnut Guilhem. Quant au félon, j’ai une lettre à vous montrer.

Il sortit de sa heuse le parchemin pris dans le dressoir de Hugues des Baux et le donna au viguier qui le lut deux fois avant de dire :

— Ainsi, c’était lui ! Je m’en doutais, mais comment a-t-il pu tomber si bas ? murmura Hugues de Fer.

Il donna le nom du traître et expliqua à ceux qui ne le connaissaient pas quelle place éminente il tenait à Marseille.

— Je saurai le châtier, poursuivit-il, mais ce ne peut être lui qui vous a demandé de me faire disparaître, noble Guilhem, puisqu’il savait que Castillon m’attendrait. Il y a donc deux félons dans cette ville.

— De quoi parlez-vous ? demanda Anna Maria.

Guilhem lui raconta comment un moine de Saint-Victor lui avait demandé de faire disparaître Hugues de Fer.

— ... Ce n’est pas tout, poursuivit-il. À peine ce moine était-il parti qu’on m’a attiré dans l’écurie de l’auberge où deux ribauds ont essayé de me tuer. Sans Robert, je ne serais pas ici.

— Ils voulaient vous voler ? intervint le vicomte Roncelin.

— Non, je suis bien trop pauvre. Ils travaillaient pour quelqu’un, j’en suis certain.

— Qui ? demandèrent-ils d’une seule voix.

— Je n’ai trouvé qu’une explication satisfaisante. Constance Mont Laurier m’avait proposé le mariage si je ramenais l’assassin de sa sœur. Cet homme n’a pas pu supporter que je puisse prendre la place qu’il briguait, sourit Guilhem.

— Un jaloux ? ironisa Locksley tandis qu’Anna Maria et Bartolomeo regardaient Guilhem, les yeux écarquillés de surprise.

Guilhem hocha la tête.

— Le mariage aura-t-il lieu, maintenant que Castillon est mort ? demanda Anna Maria, à la fois amusée et curieuse.

— Ce sera à Constance de décider, répliqua énigmatiquement Guilhem. Parlons plutôt de celui qui voulait votre disparition, seigneur viguier. Voici ce que je propose : rentrons dans Marseille sans vous et annonçons votre mort. Le moine viendra me voir à l’auberge pour chercher sa bague et nous le saisirons à ce moment-là.

— Quelle bague ? demanda Anna Maria qui aimait bien les bijoux.

— Il m’a laissé une bague en gage, pour me convaincre que je serais payé si je revenais sans le viguier.

En parlant, Guilhem détacha la bague attachée à son cou par une chaîne et la posa sur la table.

— Il m’a dit quelle valait cinq cents sous d’or, qu’en pensez-vous ?

Anna Maria se la fit passer par Robert de Locksley et l’examina.

— Je la reconnais, laissa-t-elle échapper au bout d’un instant.

— Vous l’avez déjà vue ? s’enquit Fer.

Anna Maria ne répondit pas tout de suite, réfléchissant aux conséquences de sa réponse.

— Je l’ai vue... Oui... Sans doute est-il temps pour moi aussi de dire la vérité, soupira-t-elle. D’ailleurs Robert et Guilhem la connaissent déjà. (Elle inspira profondément.) Mon frère et moi sommes venus à Marseille pour rencontrer le seigneur Roncelin.

Celui-ci considéra soudain l’Italienne avec attention.

— C’est notre saint pontife qui nous avait envoyés. Notre père était le cardinal Ubaldi, et Innocent III a pensé que nous ferions d’insoupçonnables messagers. J’avais une lettre, que j’ai détruite, pour le seigneur Roncelin. Rome lui proposait vingt mille sous contre ses droits sur la ville. Plus, même, s’il trouvait que c’était insuffisant.

— Pourquoi ne pas me l’avoir dit ? demanda Roncelin, sans cacher son mécontentement.

— J’ai jugé que mon frère et moi avions payé trop cher le fait d’être les envoyés du pape, noble vicomte. Je serais cependant venue tout vous avouer avant mon départ.

— Où avez-vous vu la bague ? demanda alors Fer avec impatience.

— Quand nous avons appris que le seigneur Roncelin avait disparu, nous sommes allés à l’évêché demander conseil au juge ecclésiastique, Michel de Castellaire. C’est le camerarius du pape qui nous avait conseillé de nous adresser à lui, car il avait la confiance du Saint-Père. Le juge nous a conseillés de partir avec le seigneur Fer pour délivrer le vicomte. C’est à cette occasion que j’ai vu cette bague sur la table de sa chambre.

— Moi qui ai toujours agi pour le bien de Marseille, je n’aurais jamais pensé faire du tort à tant de monde, remarqua Fer avec amertume.

Il ajouta après un silence.

— Je rencontrerai Michel de Castellaire en arrivant à Marseille.

Deux jours plus tard en début d’après-midi, Guilhem se rendit seul chez Constance Mont Laurier. Il l’aperçut sur l’esplanade où l’on faisait sécher les peaux, veillant à ce qu’on attache correctement des ballots sur le dos d’un âne.

Tandis qu’il approchait, en haubert et cervelière avec sa longue épée de taille à la selle de son palefroi, les ouvriers s’arrêtaient de travailler ou interrompaient leur conversation tant ils étaient surpris, car il ne venait jamais de chevalier dans le puant quartier des tanneries.

Constance resta pétrifiée quand elle le vit et les ouvriers qui l’entouraient s’éloignèrent.

— Que le Seigneur soit avec vous, Constance, dit-il.

— Qu’il vous garde aussi, seigneur chevalier. Vous êtes revenu depuis longtemps ?

— Je suis arrivé il y a moins d’une heure, et je suis venu aussitôt pour vous parler.

Une ombre fugitive brouilla les traits de la jeune femme.

— L’avez-vous trouvé ?

— Je l’ai trouvé, dit-il en plantant son regard dans le sien.

— L’avez-vous ramené ? s’enquit-elle, pleine d’espoir.

— Non, il est mort, mais sa mort a été pénible.

Un soupçon de déception traversa le visage de Constance.

— Étienne, occupe-toi du chargement et veille à ce que la barque soit chargée ce soir. Puis-je vous offrir l’hospitalité, chevalier ?

Il laissa son cheval à un ouvrier et la suivit dans sa maison.

— Je vois que vos affaires sont prospères, plaisanta-t-il.

Elle essuya ses mains au tablier qu’elle portait sur son bliaut.

— Je vendrais deux fois plus de peaux si on nous laissait en acheter à d’autres qu’aux bouchers de la ville. Mais je suppose que vous ne venez pas me voir pour parler de mon commerce.

Comme la dernière fois, des servantes travaillaient dans la grande pièce et elle le fit monter dans sa chambre par l’échelle. Comme la dernière fois, elle le conduisit au banc devant la fenêtre, en passant entre les ballots de peaux.

— C’est là que nous nous installions avec ma sœur quand nous avions à parler de la tannerie, expliqua-t-elle. Au milieu de ces monceaux de peaux tannées qui sont notre fortune et notre raison d’être. Nous étions seules, mais par la fenêtre nous pouvions surveiller les ouvriers dans la cour...

Elle s’assit et lui fit signe d’en faire autant. Son visage ne reflétait rien.

— ... Mais Madeleine n’est plus sur cette terre, et je n’ai plus personne avec qui parler, poursuivit-elle, le regard lointain.

Elle resta silencieuse un instant, puis lui prit les mains et lui ôta ses gants de cuir clouté.

— Je veux tout savoir.

— C’est une très longue histoire, dame Constance.

— Je veux l’entendre, et ensuite j’espère que vous me ferez l’honneur de rester à souper.

Il lui dit donc à peu près tout. Quelqu’un avait prévenu Castillon que le vicomte passerait la nuit à la tour de la Porte Galle avec une femme et sans escorte. Les Baussenques attendaient cette opportunité, car une fois prisonnier Roncelin n’aurait eu d’autre choix que de leur vendre ses parts de la vicomté contre sa liberté. Rostang de Castillon commandait la troupe des gens des Baux. C’est lui qui avait abusé de Madeleine pendant que le vicomte était maîtrisé. Mais celui qui avait averti les Baussenques de la présence de Roncelin voulait aussi se débarrasser de Hugues de Fer qui gênait ses desseins. Or le viguier était aussi un obstacle pour Hugues des Baux. Pour ces raisons, Castillon avait laissé un morceau de tissu à la comète dans la main de Madeleine. Le crime étant signé, tout devait ensuite être fait pour inciter Hugues de Fer à délivrer Roncelin. Il était tombé dans le piège, et arrivé aux Baux, il était attendu.

— ... Ou plus exactement, nous étions attendus...

— Qui pouvait en vouloir à notre viguier pour élaborer un plan si hideux ? Mais poursuivez plutôt, je vous questionnerai ensuite.

Il parla alors de ses compagnons, surtout de Nedjm Arslan qui connaissait le secret d’une poudre fabuleuse, puis il expliqua comment ils étaient entrés dans le nid d’aigle, et comment ils avaient été dénoncés.

— Savez-vous qui est le félon qui vous a livrés ?

— Oui, car il avait envoyé un message à Castillon lui annonçant notre arrivée, message que j’ai retrouvé et dont le viguier a reconnu l’écriture.

— Dites-moi son nom.

— Demain, il y aura réunion des consuls et Hugues de Fer le mettra en accusation. Je ne peux vous livrer son nom avant.

Elle parut accepter sa réponse et hocha la tête.

— Vous ne voulez pas savoir ce qu’il est advenu de Castillon ? lui demanda-t-il avec un sourire complice.

— Je n’osais le demander, répliqua-t-elle en lui serrant les mains.

— Le félon avait donc prévenu Castillon et Hugues des Baux de notre venue, mais il croyait que nous n’étions que trois...

Il raconta alors la capture de Hugues de Fer, puis comment lui-même avait failli être pendu et comment Robert de Locksley avait gagné Anna Maria lors d’une joute à l’arc. Enfin ce fut le récit de la dernière nuit, comment il était allé protéger Baralle qu’il croyait battue par son mari, et comment le garde du corps de Hugues des Baux avait massacré à coups de masse l’assassin de Madeleine.

— Comme vous le voyez, ce n’est pas moi qui ai châtié l’assassin de votre sœur, conclut-il.

— Il est mort, et mon cœur est joyeux, dit-elle, mais hélas ma vengeance n’est pas accomplie.

— Je suis venu vous voir pour une autre raison, Constance. Avant mon départ, on a tenté de me tuer. J’ai toutes les raisons de croire que c’est l’un de vos proches qui est jaloux de moi et j’ai besoin de vous pour l’identifier.

— Que dois-je faire ?

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