[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198

Jean d'Aillon · Chapitre 28 sur 39

Pages du PDF

[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198

Chapitre 27

 

 

Cette nuit-là, elle ne trouva pas le sommeil. Après que Robert eut quitté sa couche, elle était restée malheureuse, désemparée. Il lui avait proposé de l’épouser en Angleterre. Mais pouvaient-ils commencer une relation fondée sur le mensonge ? Elle avait près d’elle son psaltérion contenant la lettre que Guilhem d’Ussel avait vue.

Certes, la mission du pape n’avait plus aucun sens, mais elle ne pouvait l’oublier. Toute la nuit, elle tenta de se convaincre quelle n’avait commis aucun manquement à l’honneur, qu’elle avait seulement dissimulé la vérité. Elle savait pourtant qu’elle devrait implorer le pardon de Hugues de Fer. S’il recouvrait la liberté.

Quant à cet homme qui l’aimait. Comment se comporterait-il quand il saurait ?

Le matin, mal à l’aise, elle rejoignit Robert de Locksley au réfectoire où il l’attendait. Ils se servirent de la soupe sur leur pain et, comme ils étaient seuls à leur table, les moines mangeant entre eux, elle sortit le quareignon d’une poche de son manteau et le lui tendit en silence.

Il examina le sceau sans comprendre.

— Je devais remettre ce pli à Roncelin, dit-elle d’une voix morne. C’est le camerarius du Saint-Siège qui me l’a donné. Ce sceau est celui du pontife Innocent III.

— Comment des jongleurs peuvent-ils recevoir une lettre du Saint-Père ? s’étonna-t-il.

— Ouvrez-la, seigneur ! Maintenant, cela n’a plus d’importance.

Il brisa le sceau, déplia la lettre et en commença la lecture.

— Vingt mille sous ? remarqua-t-il à haute voix quand il eut terminé. C’est ce qu’a reçu Roncelin du seigneur des Baux pour sa part de la vicomté !

— C’est pour cette raison que cela n’a plus d’importance. Je voulais que vous sachiez que je n’étais pas seulement jongleuse. Je suis une espionne.

Il resta silencieux, passant plusieurs fois sa main sur son menton rêche – cela faisait plusieurs jours qu’il ne s’était pas rasé – et se rendit compte que les poux n’avaient pas épargné sa barbe.

— Racontez-moi, proposa-t-il enfin.

Elle lui parla de son frère, de leur jeunesse, de sa mère, du cardinal Ubaldi, sans doute son père. De leur vie de jongleurs, de leur convocation au palais du Latran, de l’opinion du nouveau pape sur les négociants marseillais, de l’opportunité qu’il avait d’acheter les droits de la vicomté et de réunifier ville haute et ville basse. Elle lui dit qu’ils avaient été choisis parce qu’ils étaient insoupçonnables, car simples jongleurs, et enfants d’un cardinal, donc fidèles à l’Église.

— Vous n’êtes pas une espionne, simplement une messagère, remarqua-t-il quand elle eut terminé.

Il posa la lettre et lui prit la main.

— Les choses sont déjà assez compliquées pour qu’on ne les embrouille pas plus, poursuivit-il. Cette lettre n’a aucun intérêt et ne change rien. Acceptez-vous de me la donner ?

— Oui, mais...

Il la prit, se leva et, s’approchant de la cheminée, il la jeta dans le feu, la regardant se consumer entièrement.

Saint-Rémy était un minuscule bourg qui, comme le monastère de Saint-Paul, se trouvait dans le fief des Baux. Ce n’était que quelques maisons d’artisans serrées autour d’une enceinte basse avec une tour de guet. On y trouvait un sabotier, un tonnelier, un cordier qui filait le chanvre, un coutelier, un drapier, un apothicaire, un tisserand et surtout un forgeron qui était aussi maréchal-ferrant. Tous des métiers qui payaient le cens aux Baussenques.

Locksley montra au forgeron les pointes de ses flèches et lui demanda d’en forger une dizaine identiques, profondément ébarbées pour bien s’accrocher dans du bois, mais avec, en angle, un anneau assez large. Pendant le temps qu’il les préparait, ils se rendirent chez le cordier.

Après avoir brûlé la lettre, le Saxon avait révélé son plan à Anna Maria. L’ayant écouté, elle lui avait dit qu’elle ne l’attendrait pas à Saint-Paul, comme il le souhaitait, mais qu’elle irait avec lui. Il avait protesté, aussi lui avait-elle assuré qu’elle serait plus agile que lui pour escalader les falaises du plateau. Il s’était finalement rendu à ses arguments et lui avait laissé choisir la corde et la cordelette de soie chez le cordier.

Son dessein était simple. La nuit tombée, ils approcheraient l’éperon du côté nord, évitant de se faire voir de la tour Paravelle. Au pied des rochers, il aurait à portée la galerie des latrines construites sur de grosses poutres de bois. Il lancerait une flèche à l’anneau de laquelle serait glissé le filin de soie. Bien enfoncée dans une poutre, il ferait glisser la cordelette et tirerait la corde. Anna Maria, plus légère, n’aurait plus qu’a grimper.

Une fois dans le château, ils iraient chercher Ibn Rushd et Nedjm Arslan dans le logis des chevaliers. S’ils rencontraient des gardes, il les tuerait. Ensuite, ils feraient exploser les pots à feu, briseraient la porte des prisons, mettraient le feu au château et fileraient par le pont-levis comme ils l’avaient prévu.

Bien avant sexte, ils avaient tout leur matériel, mais ne pouvant agir avant la nuit, ils dînèrent au monastère. Ensuite, pour passer le temps, ils partirent se promener dans les ruines des monuments romains. Locksley avait décidé de ne reprendre le chemin des Baux qu’après quatre heures. Comme c’était l’heure du souper au château, il y aurait moins de risques de rencontrer une patrouille qui les aurait reconnus.

Ils étaient devant un arc de triomphe érigé pour un empereur oublié quand ils virent arriver, du val d’Enfer, un vilain en sayon à capuchon. Comme il se dirigeait vers eux, Robert de Locksley se tint sur ses gardes, mais en s’approchant, l’homme baissa son capuchon et il reconnut Pierre, le père du berger pendu.

— J’espérais vous retrouver ici, leur dit-il simplement.

— Comment saviez-vous que nous y serions ?

— Ce matin, à la ferme, j’ai rencontré celui qui vous a prévenu pour le frère de la dame (il désigna Anna Maria). Il m’a dit que vous aviez quitté le château avec elle. Ceux qui vous ont accompagnés à la porte lui ont rapporté que vous vouliez passer la nuit au monastère. J’ai pensé que vous resteriez là quelques jours.

— Pourquoi ? demanda Robert de Locksley avec méfiance.

— Parce qu’il n’est pas facile de se séparer de ses amis et de sa famille.

Il les regarda avec tristesse.

— On a enseveli mon fils près de la chapelle. Merci pour votre pièce.

Il retint une larme.

— Je suis venu vous proposer mon aide. Je peux vous faire entrer dans le château.

— Pourquoi voudrions-nous y retourner ?

— Elle est venue avec le viguier de Marseille qui est prisonnier avec son frère. Elle pourrait désirer qu’ils s’évadent.

— Comment nous feriez-vous entrer ?

— Il y a un souterrain, depuis la chapelle Saint-Blaise.

— Il arrive où ?

— Je ne sais pas. Je l’ai emprunté une fois, avec le prêtre, mais il y a une porte en chêne au fond. Elle doit ouvrir dans les caves, mais seul le seigneur doit en avoir la clef.

— Un souterrain dont tout le monde connaît l’entrée ? ironisa Locksley. Et les seigneurs des Baux ne l’ont jamais bouché ?

— Personne ne le connaît, seigneur, c’est le prêtre qui l’a découvert par hasard.

— Comment ?

— Il y a une carrière à côté de la chapelle. En réalité une grande fosse, mais les seigneurs interdisent depuis toujours d’en sortir des pierres. Cela n’a même pas été possible pour la construction de la chapelle, et personne ne s’avise de désobéir. Le seigneur n’a pas le pardon facile. De toute façon, l’endroit est envahi de ronces, de chênes et de chèvrefeuille. Un jour, le prêtre, qui a sa maison à côté, a vu un lièvre filer sous les taillis, au fond de la carrière. Il ne mange pas beaucoup de viande, aussi a-t-il décidé de mettre un collet, mais comme il craignait qu’on ne le découvre, car la chasse sur les terres du seigneur est punie de mort, il s’est frayé un chemin dans les broussailles pour cacher le piège au fond. C’est là qu’il a découvert une petite ouverture. Il a tout de suite pensé à la sainte relique.

— Quelle sainte relique ?

— Celle de Balthazar, le roi mage, fit Pierre, comme si c’était évident.

— Il est venu ici ? sourit Locksley, bien qu’il n’ait guère le cœur à ça.

— Bien sûr ! Les seigneurs des Baux sont ses descendants !

— Pourquoi serait-il venu ? demanda Anna Maria.

— Je ne sais pas, damoiselle, répondit Pierre en écartant les mains, comme s’il ne s’était jamais posé la question. On raconte aux veillées que c’était un grand seigneur en Orient, mais qu’il a dû fuir ses ennemis. Il est arrivé en Provence avec une précieuse relique et il s’est réfugié ici. Il l’a cachée dans les galeries creusées dans le rocher.

— C’était quoi, cette relique ?

— Une tablette d’argile portant l’empreinte du pied de l’enfant Jésus, Notre Seigneur.

Une trace du pied du fils de Dieu ? Anna Maria se signa d’émotion.

— Mais personne n’a jamais rien trouvé ? s’enquit Locksley, malgré tout impressionné.

— Seulement des ossements, seigneur, des offrandes, de petites lampes à huile et des crânes avec une antique monnaie entre les dents. Mais les galeries sont innombrables. Toutes celles qui conduisaient au château sont bouchées, sauf celle-là.

— Revenons à votre histoire. Votre curé est entré dans le souterrain ?

— Non, seigneur, il avait trop peur. Mais il est parent avec notre famille, et comme je suis soldat (il se corrigea : je l’étais) il m’a demandé de l’accompagner. Si nous trouvons la relique, m’avait-il dit, nous l’offrirons au seigneur. J’y suis allé avec lui. On a passé une salle, puis des galeries et d’autres salles jusqu’à un long couloir. Il y avait des ossements partout. D’après la direction, il conduisait au château. On l’a suivi, mais au bout, il y avait la porte.

— Rien ne dit que cela conduit au château.

— Nous avons entendu du bruit, des gens parlaient, seigneur. Ce ne peut être que le château.

— Cette porte, comment l’ouvrir ?

— Je ne sais pas, seigneur, je n’ai pas regardé.

— Nous pourrions en effet passer par là, reconnut Locksley après un instant de réflexion. Mais il faudra quand même arriver à la chapelle.

— Nous avons ce qu’il faut pour grimper sur le plateau, lui rappela Anna Maria.

Locksley hésitait. Pierre avait été au service de Castillon. C’était un homme sans morale. Il avait fait partie de la troupe de soudards qui avait tué et violé Madeleine Mont Laurier. Castillon pouvait très bien l’avoir envoyé pour l’attirer dans un piège et reprendre Anna Maria.

D’un autre côté, s’il était sincère et loyal, passer par un souterrain pour entrer dans le château serait moins dangereux que de grimper avec la corde attachée à la flèche, car si celle-ci se décrochait, Anna Maria se tuerait.

— Vous allez venir avec nous. Vous nous montrerez où grimper sur le plateau. Vous resterez ensuite avec nous dans le souterrain. Si c’est un piège, vous êtes mort.

Guilhem étant de service le matin, il ne put aller voir Ibn Rushd et Nedjm Arslan que dans l’après-midi. Il les trouva dans leur chambre. À peine entré, il se rendit compte qu’il n’était pas le bienvenu.

— Je sais ce que vous pensez de moi, leur dit-il après avoir refermé la porte, mais je préfère être vivant que mort.

La remarque attira un petit sourire sur les lèvres du Perse.

— Je n’ai pas changé. Je ferais sortir Roncelin d’ici comme je m’y suis engagé, mais j’ai besoin de savoir si vous voulez m’aider.

À ces paroles, Ibn Rushd ne cacha pas sa surprise.

— Roncelin est libre ! Il a vendu ses droits. Nous n’avons plus à nous intéresser à lui, répondit-il.

— Il n’est pas libre et Hugues des Baux va s’en débarrasser maintenant qu’il est arrivé à ses fins.

— Comment pouvez-vous affirmer ça ?

— Il y a quelques avantages à être un chevalier du château, ironisa Guilhem. J’ai appris aussi que Bartolomeo n’a pas été tué par Locksley et qu’il est enfermé avec Hugues de Fer.

Il cessa de parler quand il s’aperçut qu’Ibn Rushd n’était pas surpris.

— Vous le saviez !

— Oui.

— Que savez-vous d’autre ? Qui Locksley a-t-il tué ? Je n’ai pas réussi à l’apprendre, demanda-t-il agressivement, plus contrarié par ce manque de confiance qu’il n’aurait dû l’être. Après tout il n’était plus de leur parti.

— Son écuyer Cédric, celui qui l’avait trahi...

En quelques mots, Ibn Rushd expliqua l’infâme plan de Castillon. Comment Locksley l’avait appris et déjoué, supprimant à la fois le risque que son écuyer les dénonce et qu’Anna Maria cède à la menace.

Guilhem parut rasséréné qu’il lui fasse confiance.

— Pour Fer et Bartolomeo, je ne peux agir, dit-il, mais j’ai l’opportunité de faire sortir Roncelin.

— Où est-il enfermé ?

— Dans la chambre à côté de celle du seigneur des Baux.

— Le sire de Locksley y avait pensé, reconnut Ibn Rushd. Que voulez-vous faire ?

— Il y a une échelle de corde dans cette chambre. Je profiterai de l’absence de Hugues des Baux pour faire passer Roncelin par la fenêtre. Mais nous serons à pied. J’ai besoin de chevaux.

— Nous ne pouvons quitter le plateau, et la nuit nous sommes enfermés. De plus, je ne partirai pas d’ici sans mon ami Fer.

Guilhem soupira, réfléchissant à une solution.

— Si je pouvais prendre les clefs à Raimbaud de Cavaillon ! fit-il. Mais sa femme et ses domestiques sont dans sa chambre, et je ne peux pas les tuer tous.

— Nous pourrions détruire notre porte avec la poudre noire, proposa prudemment Ibn Rushd, mais que ferions-nous ensuite ? Le temps de descendre dans la cour, nous rencontrerions des hommes d’armes qui nous connaissent. Ils nous arrêteront et nous serons incapables de nous défendre.

— Cela ne peut se passer la nuit, puisque Hugues des Baux et Monteil seront dans leur chambre, remarqua Guilhem.

Ibn Rushd hésita à lui dire que Locksley voulait revenir, mais il n’avait pas suffisamment confiance pour le faire.

— Nous en reparlerons plus tard, proposa Guilhem en ouvrant la porte. Je trouverai un moyen.

Après son départ, Ibn Rushd s’assit sur le lit. C’était une bonne nouvelle de savoir que Guilhem ne les trahissait pas, mais que devait-il faire maintenant ? Il ne croyait pas que Robert de Locksley parvienne à pénétrer dans le château. Or il lui était impossible de faire évader Fer et Bartolomeo avec seulement Nedjm Arslan. Guilhem pourrait les aider, mais alors il ne délivrerait pas Roncelin. Accepterait-il ?

Devait-il aussi prévenir Hugues des Baux que Basile était son empoisonneur ? Le Très Miséricordieux l’exigeait, car il était dit : « Celui qui voit un mal qu’on commet, qu’il le combatte par la main, et s’il ne peut pas le combattre ainsi, alors qu’il le fasse par la parole. » Il ne pouvait esquiver un tel commandement, mais il avait besoin de preuves irréfutables.

Toute la journée, par petits groupes, Rostang de Castillon fit entrer ses plus fidèles hommes dans le château, justifiant leur présence par une chasse aux sangliers pour le lendemain. Pendant ce temps, Basile le chapelain préparait une décoction à partir de capsules de pavot qu’il faisait venir de Marseille.

Avant le souper, il la vida dans la cruche de vin destinée à Hugues des Baux et à ses voisins. Prévenu, Castillon s’arrangerait pour ne pas utiliser son verre.

L’obscurité était tombée quand ils arrivèrent au plateau rocheux. Sans l’aide de Pierre, qui connaissait parfaitement les lieux, ils auraient eu du mal à trouver l’endroit, car la lune entrait dans son dernier quartier et baignait à peine la forêt d’une pâle lueur argentée.

Leurs montures avaient été abandonnées à une demi-lieue, pour qu’on ne les entende pas du château. Si Anna Maria avait renoncé à ses bagages et à son psaltérion avec un pincement de cœur, Locksley avait laissé son haubert et son équipement sans état d’âme. Vêtu de son surcot vert à capuchon, il n’avait gardé que son épée, une miséricorde, son arc et son carquois de flèches.

Ils se trouvaient au pied de la falaise, non loin de la bergerie. L’escarpement était haut, mais pas complètement abrupt. Après l’avoir examiné à la faible lueur de la l’une, Anna Maria se sentit capable de grimper au sommet en s’aidant des prises rocheuses quelle avait distinguées et de la cordelette de soie pour s’assurer.

Prenant du recul, Robert de Locksley visa un arbre sur le plateau et planta dans son tronc une flèche à laquelle était attachée la cordelette. Anna Maria enroula la corde autour de son torse, et ayant passé la cordelette entre ses jambes et fait avec une boucle sur ses épaules, elle commença à grimper lentement, vérifiant chaque prise. Le Saxon la regardait monter avec inquiétude, mais elle paraissait avoir l’habitude de cet exercice. Au bout d’un moment, il ne distingua plus qu’une ombre sur la paroi, puis il ne vit plus rien. L’attente se prolongeait, interminable, quand soudain un grand serpent de chanvre se déroula devant lui.

Il vérifia que la corde était bien arrimée et entreprit à son tour l’ascension. Ses armes, attachées dans le dos, étaient lourdes et le gênaient, mais il avait déjà tant de fois grimpé ainsi dans les chênes de la forêt de Sherwood que, malgré les années passées, il pouvait toujours le faire sans difficulté.

Parvenu en haut, pendant que l’ancien soldat de Castillon grimpait à son tour, il explora soigneusement les alentours. Il n’entendit aucun bruit suspect et en conclut que rien n’indiquait qu’on leur avait préparé une embuscade.

Leur guide les conduisit ensuite vers la chapelle. Parfois, le quart de l’une était masqué par un nuage, aussi avançaient-ils avec la plus extrême précaution, car une simple chute aurait donné l’alerte. Durant ces périodes d’obscurité, Anna Maria tenait la main de Robert de Locksley et il éprouvait un profond plaisir à sentir sa chaleur. Le seul endroit difficile fut le passage à proximité de la porte du plateau, mais comme celle-ci était en contrebas, Pierre les assura qu’on ne pourrait les apercevoir.

Arrivé enfin à destination, leur guide leur montra la carrière abandonnée et le trou envahi de broussailles.

Avant de partir, ils avaient acheté à Saint-Rémy deux lampes à huile et des chandelles de suif. Ils allumèrent les lampes avec un briquet à amadou et Locksley descendit dans la fosse, se frayant un passage dans les ronces avec son épée. Il dégagea assez vite l’ouverture et se fit passer une lampe avant d’entrer dans le boyau en se courbant. Le passage, sommairement dégrossi au pic, était étroit, mais s’élargissait progressivement jusqu’à ce qu’il débouche dans une grande salle, une ancienne carrière. Plusieurs couloirs en partaient.

Anna Maria et Pierre le rejoignirent. Ils allumèrent une chandelle que Pierre posa sur une pierre plate.

— Où devons-nous aller ?

— Par là ! Les autres boyaux conduisent seulement à des carrières exploitées pour sortir les pierres du château.

— Vous avez exploré tous les couloirs ? demanda Anna Maria.

— Non, j’ai eu trop peur d’être découvert. Pris, j’aurai fini pendu ou jeté de la muraille.

— La relique du pied de Notre Seigneur est peut-être quelque part par là, fit Anna Maria, en montrant un autre des passages. Vous vous rendez compte ? L’empreinte du pied de Notre Seigneur !

— Ce n’est pas ce qu’on est venus chercher, intervint Locksley en s’engageant dans le tunnel indiqué par Pierre.

Ils traversèrent d’autres salles, visiblement des carrières car on distinguait les traces des pics sur les parois. Dans l’une, des ossements jonchaient le sol. Locksley ramassa même une pièce de monnaie à l’image d’un empereur romain. Soudain, ce fut un bruissement assourdissant. Ils s’arrêtèrent, figés de peur, et le bruit cessa. En levant la lampe, Robert de Locksley découvrit des centaines de chauves-souris accrochées au plafond qui les regardaient de leurs yeux brillants. Sans prévenir, elles s’envolèrent dans un nuage sombre.

Ils reprirent leur chemin. Le sol était maintenant jonché d’excréments de chauves-souris. Plus loin, ils découvrirent d’antiques lampes à huile et des flambeaux de jonc consumés. Il y avait aussi deux vieux pics à pierre tout rouillés et le fer d’une masse. Des outils abandonnés. Le boyau commença à monter.

La progression fut lente, car ils devaient avancer pliés en deux, puis ce furent de grossiers escaliers le long desquels étaient sculptés des croix et des visages barbus et cornus. Enfin ils butèrent sur une vieille porte de bois, cloutée et barrée de larges pentures de bronze avec trois gonds scellés dans la roche. Elle paraissait solide malgré son âge.

Avec sa miséricorde, Locksley tenta d’abord d’extraire les clous qui tenaient les pentures. S’aidant d’une pierre, il parvint au bout de plusieurs minutes d’effort à en arracher un. Anna Maria proposa d’aller chercher les pics et la masse qu’ils avaient vus.

On n’entendait rien de l’autre côté. Pierre attaqua la roche avec le pic, frappant seulement de petits coups, car il ignorait où ils se trouvaient. Peu à peu des éclats sautèrent, tandis que Locksley parvenait à arracher un second clou.

Au bout d’une heure, un gond était descellé et une penture défaite. La porte commença à bouger.

C’est alors qu’ils entendirent la déflagration. Terrorisé, Pierre s’arrêta, mais Locksley avait deviné que c’était la poudre noire du Perse qui venait d’exploser. Désormais, il était inutile qu’ils évitent de faire du bruit, aussi frappa-t-il avec la masse sur le dernier gond de toutes ses forces. Enfin la porte s’entrouvrit. Il parvint à l’entrebâiller suffisamment pour qu’ils puissent s’engager dans l’espace libre.

Anna Maria passa la première avec la chandelle. Ils découvrirent un mur de jarres et de tonneaux. Le renversant, ils se frayèrent un passage dans un cellier fermé par une grille. Cette fois, Robert de Locksley parvint facilement à briser la serrure et, par une volée de marches, ils débouchèrent dans la cuisine.

Sachant où ils étaient, ils grimpèrent jusqu’à la porte des prisons.

Un peu plus tôt, le père Basile avait rejoint Castillon dans son appartement du logis des chevaliers. Le bâtiment était plus calme et silencieux qu’à l’accoutumée, car tout le monde dormait profondément à cause du vin au pavot. La nuit tombée, ils sortirent et descendirent dans la cour aux arcades. Castillon vérifia que la garde était vigilante dans la tour Paravelle et devant le pont-levis, puis ils revinrent aux arcades et passèrent dans les salles basses. Les domestiques qui dormaient là étaient déjà assoupis sur les paillasses. Ils montèrent dans la grande salle, déserte et silencieuse. Il y avait encore des braises dans la cheminée, mais les flambeaux et les falots avaient été éteints. Comme tout était silencieux, Castillon s’engagea précautionneusement dans l’escalier conduisant à la chambre de son frère. En haut, la trappe était fermée la nuit, mais il savait qu’elle n’était jamais verrouillée. Il la souleva légèrement. La pièce n’était pas dans l’obscurité totale, car les dernières bûches se consumaient dans la cheminée.

OceanofPDF.com