[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198
Chapitre 4
— rnoux est en haut pour vérifier, mais j’ai l’impression qu’il A
n’y a personne de vivant ici, dit Fer en montrant l’échelle intérieure.
Ibn Rushd s’approcha des corps pour les examiner. L’homme le plus près de l’échelle avait reçu un coup de hache de combat, sans doute en tentant de fuir. L’autre avait été tué d’un coup d’estoc. C’était la blessure d’une épée de chevalier, pas d’un couteau sarrasin.
— Ce ne sont pas des pirates qui ont fait ça, dit-il.
— Je sais, fit sombrement Fer. Celui-là a été tué avec une
bardiche{15}. D’ailleurs, on aurait vu leur navire depuis la Porte Galle.
Il montra la table, de simples planches sur tréteaux, sur laquelle se trouvaient les reliefs d’un repas : des restes de galettes de pain, des os de volaille, deux gobelets de verre brisés, un cruchon renversé.
— Ils avaient mangé. Il y a une paillasse à l’étage, mais pas de literie. Tout ce qu’ils avaient apporté a dû être volé.
— Ils n’ont pas volé sa robe ! remarqua Ibn Rushd en désignant la femme. Tu la connais ?
Hugues hocha du chef.
— Madeleine Mont Laurier, veuve d’un tanneur, une des femmes les plus riches de la ville, dit-il. Il y a cinq ou six semaines, elle est venue me demander l’autorisation de faire venir des peaux d’Arles et
d’Aguensi{16} car la demande est si forte pour les cuirs tannés à Marseille qu’elle manquait de peaux. Mais le syndic des bouchers y était opposé, parce que cela aurait fait baisser le prix auquel ils vendent les cuirs.
Rushd s’accroupit pour l’examiner. Elle devait avoir trente ans. Un visage dur aux pommettes saillantes et aux traits marqués, un nez aquilin, des lèvres fines, des cheveux noirs serrés en tresses, constata-t-il en se penchant sur elle. Une de ses mains était posée sur son ventre. Il la toucha, c’était la main calleuse d’une femme qui travaillait dur.
— A-t-elle été... demanda Hugues.
— Oui, dit le médecin en regardant son ventre dénudé et meurtri. Ils l’ont battue et elle s’est défendue. Ses vêtements sont déchirés à plusieurs endroits, c’est pour cela qu’ils les lui ont laissés. Ils lui ont aussi brisé le poignet et pour finir lui ont coupé la gorge.
La tête était presque séparée du cou. Il souleva un bras raide et remarqua quelle avait la gale.
— Le sang est coagulé, très sec, ils sont venus sans doute hier, après dîner.
— Des rôdeurs ? Des écorcheurs ?
— Non, ce sont des coups d’épée, ce seraient plutôt des hommes d’armes, des routiers.
— Il y a des bandes conduites par le comte de Forcalquier autour d’Aguensi. Ils ont pu arriver par le chemin sans qu’on les voie.
— Possible...
Ibn Rushd continua d’examiner la femme. On lui avait arraché ses chausses et déchiré non seulement son bliaut mais aussi sa robe de dessous. Sa peau blanche était ensanglantée. Ils s’étaient acharnés sur elle.
Elle avait mis une jolie robe pour mourir, remarqua tristement le médecin. Une robe cramoisie en laine épaisse à manches étroites. Il la rabattit sur son ventre. Elle ne portait pas de ceinture, mais peut-être en avait-elle eu une en cuir serti d’or ou d’argent comme les riches bourgeoises, et ils l’en avaient dépouillée. D’ailleurs, elle n’avait plus d’escarcelle ni d’aumônière. Il remarqua alors qu’une main tenait serré un morceau d’étoffe. Peut-être une coiffe. Il tenta de détacher le tissu, mais les doigts de la morte s’étaient agrippés autour comme des serres.
— Hugues, aide-moi. Je voudrais regarder la coiffe quelle tient.
Le viguier s’accroupit et parvint à écarter les phalanges. Il prit l’étoffe et la déploya. Ce n’était pas une coiffe, juste un morceau de tissu avec une étoile aux rayons brodés en fils d’or. Ibn Rushd compta seize rayons et interrogea son ami du regard.
Hugues de Fer s’était redressé, pâle comme un trépassé, les yeux fixés sur l’étoile.
— C’est une toile épaisse et le tissage est bien grossier pour un morceau de vêtement de femme, remarqua le médecin.
— C’est un pan de tunique ou de surcot. Regarde, on voit la bordure du col. Elle l’a arraché en se défendant.
— Que signifie cette étoile ?
Hugues montra la croix bleue cousue sur son haubert.
— Cette croix, mon ami, ce sont mes armes. J’ai la même sur ma tunique.
Il donna l’étoffé à Ibn Rushd en expliquant :
— Cette étoile à rayons, ce sont les armes de l’assassin.
— Tu les connais ?
— Ce sont les seigneurs des Baux. Cette étoile, c’est la comète de Balthazar.
— Le roi mage ? s’étonna Ibn Rushd.
— Les seigneurs des Baux disent descendre de lui...
— Tu m’as parlé de Hugues des Baux tout à l’heure...
— C’est Hugues qui est venu ici, affirma le viguier, le visage contracté par la haine. C’est lui et ses brigands qui se sont acharnés sur Madeleine. Ils payeront ce crime, j’en fais serment.
— Il aurait aussi tué Roncelin ?
— Je ne crois pas. Roncelin mort, il y aurait dispute pour savoir à qui irait sa part de la vicomté, et il a peut-être fait un testament. Non, Hugues des Baux a dû l’emmener pour lui faire signer l’abandon de ses droits devant un notaire.
— Que se passera-t-il s’il y parvient ?
— Hugues des Baux aura Marseille, et Marseille aura la guerre.
Le ton de son ami semblait si désespéré qu’Ibn Rushd lui lança un long regard inquiet.
— Même si Hugues des Baux entraîne Marseille dans une guerre, votre ville est riche et capable de vaincre.
— Sans doute, mais je sais trop ce qu’est la guerre. Ce n’est pas Hugues des Baux que je crains, c’est le désordre qu’il provoquera. Par des marchands, je sais ce qui se passe en Poitou, en Auvergne et en Périgord. Philippe Auguste, le roi de France, lance ses compagnies de routiers sur les villes et les châteaux, et Richard riposte avec ses Brabançons. Ces hordes sauvages détruisent et ruinent les campagnes. Si la guerre commence, les Brabançons et les
Cottereaux{17} viendront ici. Le pays sera ravagé. Il ne restera rien après leur passage.
Le silence s’installa un instant. Le viguier restait immobile, le visage fermé, comme perdu dans ses pensées mais Ibn Rushd remarqua que ses lèvres bougeaient. Il murmurait sans doute une prière pour cette pauvre femme. L’ancien cadi se sentait mal à l’aise d’être arrivé à un si mauvais moment, puis il se dit qu’il pourrait peut-être aider son ami. Il s’approcha d’une archère pour examiner la pièce d’étoffe à la lumière. Les brins de laine mélangés à du chanvre étaient rêches et résistants. Comment avait-elle pu arracher ce morceau de tissu ? Il tira sur la toile sans parvenir à la déchirer, c’est alors qu’il remarqua l’entaille franche au niveau de la bordure. On avait coupé la toile avec une lame.
Fer sortit de ses réflexions, ou de ses prières, en voyant l’intendant descendre de l’étage supérieur.
— Je suis monté jusqu’en haut, seigneur, et je n’ai rien découvert, dit Arnoux.
— Il n’y a rien de plus à faire. Vous préviendrez un prêtre de la Major. Les esclaves seront ensevelis dans le cimetière musulman.
— Et elle ? A-t-elle une famille ? demanda Ibn Rushd.
— Oui, une sœur. Je vais la prévenir. Mon écuyer ramènera son corps.
— Comment est-elle venue jusqu’ici puisque les gardes de la porte ne l’ont pas vue...
— Elle a dû emprunter un autre chemin.
— Une femme de sa condition se déplace seule ?
— Non, mon ami... Tu as raison... Il aurait dû y avoir une servante... Sans doute les Baussenques l’ont-ils emmenée comme esclave.
Comme ils s’apprêtaient à sortir, Ibn Rushd demanda encore :
— Comment Hugues des Baux savait-il que Roncelin était là ?
— C’est vrai... je n’y avais pas songé, peut-être sa troupe est-elle arrivée par hasard...
— Tu y crois ?
Il nobtint pas de réponse.
Une fois dehors, Ibn Rushd se fit indiquer le chemin qui s’éloignait de la tour, celui que les Baussenques avaient dû prendre pour repartir. Hugues l’accompagna pendant que les hommes d’armes sortaient les cadavres. Le sol était marqué des sabots d’une dizaine de montures passées dans un sens, puis dans l’autre.
— Ça a dû être une coïncidence malheureuse, décida le viguier. Peut-être Hugues des Baux avait-il prévu de passer la nuit dans cette tour.
— Dans quel but ? N’est-il pas votre ennemi depuis qu’il a assiégé votre ville ? Il aurait décidé de dormir dans cette tour, si près de votre enceinte au risque d’être surpris ? De plus, par un incroyable hasard, il aurait découvert ici le vicomte qui a dépossédé sa femme de ses droits ? Quel étonnant concours de circonstances ! Reconnais-le, il est évident que Hugues des Baux savait que Roncelin était là ! De plus il savait que votre vicomte serait sans escorte, puisqu’il est venu avec seulement quelques hommes. Combien de temps faut-il d’ici pour aller aux Baux ?
Hugues ne répondit pas tout de suite, contrarié par ce que les déductions de son ami impliquaient. Mais il devinait qu’il avait raison.
— Deux, trois jours, parfois plus, mais un messager avec un bon cheval, et une monture de rechange, peut faire le voyage dans la journée s’il n’est pas arrêté en route, lâcha-t-il enfin.
Ils revinrent à la tour. Hugues donna des instructions à son écuyer puis ils se remirent en selle.
— J’ai du mal à comprendre où veut en venir Hugues des Baux, fit Ibn Rushd tandis qu’ils se dirigeaient vers la Porte Galle. Même avec Roncelin, il lui sera difficile de faire valoir ses droits. Est-il si puissant que ça ?
— La famille des Baux est la plus considérable de Provence, avec une dizaine de châteaux et des centaines d’hommes d’armes. Le grand-père de Hugues s’est opposé à la maison de Barcelone et l’a payé cher, mais Hugues a reconstitué la puissance de sa famille et brûle d’avoir sa revanche. Avec Marseille, il disposera d’un avantage considérable pour prendre le comté de Provence.
— Que s’est-il passé avec son grand-père ?
— Tout a commencé, il y a... quatre-vingts ans ! Le comté était alors sous la suzeraineté du comte de Toulouse. Le comte de Barcelone Raymond Béranger avait épousé Douce, une fille de la comtesse de Provence. À la mort de la comtesse, il a revendiqué le titre de comte, ce qui a provoqué une guerre avec Toulouse qui refusait la mainmise de Barcelone sur la Provence. Au bout de douze ans d’escarmouches, les deux maisons ont finalement convenu d’un accord : le nord de la Durance resterait sous la suzeraineté de Toulouse, le sud serait sous celle de Barcelone. À la mort de Raymond Béranger, son cadet devint comte à son tour, mais fut tué en laissant un jeune fils.
» Or, Douce avait une sœur cadette, Étiennette, qui avait épousé Raymond des Baux. À la mort de Raymond Béranger, Étiennette, c’est-à-dire à travers elle Raymond des Baux, avait fait valoir ses droits sur le comté, droits soutenus par le comte de Toulouse et par
l’empereur Conrad III{18}. Pour défendre les intérêts de son jeune neveu, le comte de Barcelone demanda et obtint le soutien des États
de Provence{19}. La guerre éclata donc entre les familles des Baux et de Barcelone. Mais le comte de Toulouse étant parti aux croisades, Raymond des Baux fut écrasé par Barcelone.
» C’était il y a cinquante ans. Le vaincu dut faire un humiliant voyage jusqu’à Barcelone pour demander la paix et renoncer à tous les droits qu’il prétendait avoir sur la Provence. Il dut même faire hommage au comte. Malgré cela, cinq ans plus tard, une nouvelle fois allié au comte de Toulouse, son fils Hugues obtint confirmation des droits de sa famille par l’empereur Frédéric. De nouveau, ce fut la guerre. Cette fois le comte de Barcelone s’empara du château des Baux et le mit à bas.
» À la mort du comte de Barcelone, le comte de Toulouse, Raymond V, entra en Provence pour reprendre la lutte, mais il fut aussi battu par le nouveau comte de Barcelone, Alphonse. Depuis, les seigneurs des Baux ont reconnu leur allégeance à la maison de Barcelone tandis que Toulouse a renoncé à ses prétentions. Seulement, en trente ans, les seigneurs des Baux ont reconstruit leur château et ont étendu leur influence. De surcroît Hugues des Baux est habile. S’il obtient Marseille et sa richesse, il sera en position de force. Plus encore si Toulouse l’aide à nouveau.
» Mais nous, nous ne voulons pas de cette guerre.
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