[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198
Chapitre 13
Quand Hugues de Fer arriva chez lui, les jongleurs l’attendaient dans la grande salle en présence d’Ibn Rushd qui lisait un rouleau de parchemin à la lumière d’une chandelle. Ils s’étaient à nouveau querellés tout au long du chemin. Bartolomeo n’avait pas envisagé qu’on lui conseille d’aller aux Baux. Il était furieux contre sa sœur, contre l’évêque et contre le pape. Elle avait tenté de le calmer avant d’entrer dans la demeure du viguier.
— Là-bas, nous jouerons comme nous l’avons toujours fait, Bartolomeo. Le viguier nous payera et l’évêque nous fait porter dix sous d’or. De retour des Baux, nous rentrerons à Rome en ayant fait tout ce qui était possible. Même si le pape ne nous récompense pas, il ne nous sanctionnera pas, et avec l’argent rapporté, nous pourrons vivre tranquilles quelques mois.
— Qu’avez-vous décidé ? s’enquit Hugues de Fer, ôtant sa lourde pelisse.
— Nous irons, seigneur, répondit Anna Maria.
— Tant mieux ! Je ne serai pas un ingrat.
— Mais nous n’avons rien pour voyager, poursuivit-elle. Nous espérions jouer chez le vicomte Roncelin pour pouvoir nous équiper.
— Je vous prêterai trois mules, deux pour vous et une pour vos bagages et vos instruments. Et pour que vous voyagiez au plus vite et sans risque, je vous ferai escorter par quatre archers de la ville jusqu’à Sallone de Crau où ils vous attendront au castrum. Vous n’aurez que la dernière journée à faire seuls.
Il s’adressa à Bartolomeo.
— Savez-vous tenir une épée ?
— Un peu, répliqua l’italien, maussade.
— Une arbalète ?
— Aussi.
— Je vous équiperai. D’autres personnes ici souhaitent le retour de Roncelin. L’une d’elles m’a remis cinq sous d’or que vous aurez quand vous reviendrez, car je vous interrogerai à votre retour pour savoir ce que vous avez appris, même si vous n’avez pas découvert de prisonnier.
— Nous ferons selon vos désirs, seigneur, accepta Anna Maria en s’inclinant.
Malgré sa surprise, Ibn Rushd se força à rester impassible.
— Pouvez-vous partir demain ?
— Oui, seigneur.
— Soyez ici à l’aube.
— Dans une semaine, j’en saurai plus, mon ami, dit Fer en s’installant à côté d’Ibn Rushd. Mais serais-je toujours viguier à ce moment-là ?
Le médecin musulman lui lança un long regard interrogateur.
— La matinée s’est fort mal passée... poursuivit le viguier.
Il raconta la séance du conseil et la proposition du procurateur du Saint-Esprit.
— Je n’ai pensé qu’a ça en revenant. La suggestion d’Ansaldi arrive comme mars en carême... Il aurait organisé l’enlèvement de Roncelin qu’il ne s’y serait pas pris autrement.
Ibn Rushd eut un sourire approbateur.
— Tout est étrange dans cette affaire. L’attitude de ces jongleurs ne t'a pas étonné ?
— Ma foi, non.
— Pourquoi ont-ils consenti à revenir ici s’ils ne découvrent rien ? À leur place, j’aurais gardé les mules et poursuivi ma route jusqu’à Paris. Revenir leur fera perdre du temps.
— L’argent, les cinq sous d’or... C’est cela qui les a décidés ! La fille a la tête près du bonnet !
— Ils auraient pu discuter, or ils ont facilement accepté... comme si cela leur convenait de revenir.
Fer ne répondit pas. Il n’avait pas envie de penser à ce nouveau problème. Ibn Rushd se posait toujours trop de questions et pour l’instant il avait d’autres préoccupations : sa galère, Ansaldi, sa filleule et surtout : Roncelin.
Le silence s’installa, ponctué par le crépitement du feu dans la cheminée. Le viguier ferma les yeux un moment, réfléchissant à ce qu’il dirait à Alice.
— Après ton départ au conseil, dit soudain l’ancien cadi, Samuel Botin est resté un moment à parler avec moi. Il m’a dit que Roncelin était ruiné, que de toutes parts ses créanciers le harcelaient, aussi je me demande s’il n’aurait pas disparu volontairement.
Fer écarquilla les yeux.
— Je ne comprends pas, dit-il.
— Et si c’était lui qui avait écrit à Hugues des Baux pour lui annoncer le jour où il serait à sa maison de Porte Galle.
— Pourquoi aurait-il fait ça ?
— Pour faire croire qu’il avait été contraint de quitter Marseille et décharger sa responsabilité.
Peut-être y a-t-il un accord entre lui et Hugues des Baux afin qu’il lui cède sa part de la vicomté.
— Et Madeleine, il aurait voulu sa mort ?
— Les choses ne se sont peut-être pas déroulées comme il le souhaitait.
— Madeleine aurait donc bien déchiré l’étoffe qu’elle avait à la main. Cette hypothèse infirme celle que tu suggérais jusqu’à présent.
— Pas forcément. Roncelin voulait peut-être que l’on sache qu’il était contraint d’obéir à Hugues des Baux.
Fer fit la moue en secouant la tête.
— C’est encore plus retors que d’imaginer Constance coupable. Je connais Roncelin, il est incapable d’une telle manœuvre.
— Quelqu’un a prévenu Hugues des Baux au moins trois jours avant, et Roncelin était bien endetté, alors pourquoi pas lui ?
— Il y a tellement d’autres explications auxquelles nous n’avons pas songé ! Attendons que les jongleurs reviennent.
Le pont-levis baissé, la troupe de cavaliers entra dans la première cour par l’étroit raidillon. Pierre descendit de son cheval pour s’occuper du prisonnier, tandis que Rostang de Castillon s’adressait à Arsac, un des quatre chevaliers du château, cousin éloigné du seigneur des Baux.
— Comment va mon frère ?
— Un peu mieux... Tout s’est bien passé ?
— Il est là, non ? fanfaronna Castillon, en montrant l’homme au manteau pastel qui descendait de cheval. Nous avons même un prisonnier, et un beau butin !
Il désigna l’homme attaché, puis ôta sa barbute pour la tendre à un valet d’armes. Rostang de Castillon était un homme robuste, large d’épaulés, à peine dans la trentaine mais avec déjà un bel embonpoint. Son crâne presque rasé, son nez busqué et son visage anguleux aux yeux noirs, profondément enfoncés sous un large front, lui donnaient un aspect à la fois violent et calculateur.
— Pierre, jette le prisonnier dans un cachot ! Mon frère l’interrogera plus tard.
Un esclave vint l’aider à descendre, car il portait un long haubert, particulièrement lourd, ainsi qu’un camail. Au sol, il se saisit de son épée attachée à la selle et s’approcha de l’homme au manteau pastel. Celui-ci, plus grand que Castillon, gardait un maintien affecté et aristocratique. Il serra sa houppelande finement tissée en réprimant un frisson de froid ou d’inquiétude. Entouré d’une chevelure longue et bouclée, son visage ovale aux pommettes saillantes, à la bouche gracieuse et à la denture parfaite en faisait un homme séduisant. Seules ses lèvres pleines, mais amollies, traduisaient peut-être une nature faible.
— Viens avec moi ! ordonna Castillon en lui parlant sans ménagement.
Il se dirigea vers une triple arcade et s’engouffra dans un étroit passage percé dans la roche. L’homme au manteau pastel le suivit avec une sorte d’indifférence dédaigneuse. Ignorant un escalier sur leur gauche, ils traversèrent une cave emplie de jarres, creusée dans la roche et seulement éclairée par un petit flambeau de résine. Ils poursuivirent jusqu’à une seconde salle, plus vaste, dans laquelle étaient empilés des coffres de bois et d’osier ainsi que des paillasses. C’étaient les réserves du château aussi utilisées comme dortoir par des domestiques ou des esclaves. Deux gros falots contenant de la graisse de suif étaient pendus par des chaînes et noircissaient la voûte. Un maigre orifice assurait une ventilation vers l’extérieur, sans évacuer beaucoup la fumée graisseuse. Un raide et étroit escalier de pierre grimpait. Ils l’empruntèrent pour déboucher dans une grande pièce voûtée dont les arcs en ogive reposaient sur d’élégants entablements représentant des têtes de saints. La construction était neuve, à peine meublée de bancs, de coffres et d’une table. Tout un côté n’était que la roche qu’on avait en partie masquée par des tentures. Les seules ouvertures étaient des archères dans les embrasures du mur extérieur sur lequel était dressée une cheminée entourée d’armes et d’écus. Ils prirent un escalier de bois qui conduisait à la salle du dessus, une grande chambre au plafond de bois et au sol en carreaux émaillés.
Elle était éclairée par deux belles fenêtres, l’une à la profonde embrasure en voûte donnait sur l’extérieur, la seconde, en face, plus petite et voûtée en demi-cintre, ouvrait sur la cour du château. Toutes deux étaient vitrées par des carreaux en losanges sertis dans des fils de plomb. Des fagots crépitaient dans une large cheminée arrondie. Le seigneur du château était assis dans un lit à piliers, à la custode couleur lie-de-vin. Autour se tenaient deux servantes, un prêtre et Baralle. Le cœur de l’homme au manteau pastel se mit à battre un peu plus vite en la découvrant. Quant à l’épouse de Hugues des Baux, submergée par un flot d’émotions irrépressibles elle blêmit légèrement en voyant entrer celui qu’elle aurait aimé épouser.
Castillon, lui, s’efforça de rester impavide. Pourtant le désir inassouvi qu’il éprouvait toujours devant l’épouse de son frère l’avait une nouvelle fois submergé. Il s’approcha lentement de Hugues et s’agenouilla, prenant la main tendue et lui baisant le pouce, lui rendant ainsi hommage comme à chaque rencontre.
— Martial m’a dit que tu allais mieux...
— Un peu, j’ai pu me lever, grâce aux soins de Baralle et du père Basile. (Il leva les yeux vers l’homme au manteau pastel.) J’espère que vous avez fait bon voyage...
— Aurait-il pu en être autrement ? répliqua énigmatiquement le visiteur.
Il y eut un pénible silence durant lequel il considéra Hugues des Baux en s’efforçant de rester indifférent. Le chef des Baussenques avait les traits creusés, un nez large et aplati, presque un mufle de lion, des yeux perçants, de grandes oreilles. Malgré sa maigreur apparente, on le sentait brutal et coléreux. Puis le regard de l’homme au manteau pastel glissa sur le prêtre qu’on ne lui avait pas présenté. Un individu de complexion rondouillarde au teint cendré, au visage grêlé par la petite vérole et aux petits yeux sournois. Il réprima son dégoût. Il avait connu ce genre de religieux au couvent de Saint-Victor. Des êtres nauséabonds prêts à toutes les lâchetés pour des faveurs.
— Vos appartements sont dans la pièce d’à côté, reprit sèchement Hugues des Baux. Pour entrer ou sortir, vous passerez devant moi. Pour l’instant, vous resterez enfermé. On vous portera vos repas. Un de mes hommes restera tout le temps avec vous. Si vous avez besoin de femmes, on vous donnera des esclaves.
L’homme au manteau pastel s’inclina légèrement.
— Monteil va vous accompagner.
Le visiteur se tourna d’un quart en sentant une présence sur sa gauche et eut un mouvement de recul. Un être de plus de huit pieds de haut était sorti de l’ombre d’une embrasure de porte. Il portait une robe longue serrée à la taille protégée par une cuirasse maclée. Une épée de plus de trois pieds était suspendue à son baudrier. Sa peau était mate, sombre même. Une peau d’Africain confirmée par des cheveux noirs courts et crépus. Il pouvait avoir vingt ans.
— Monteil est le fils d’une esclave sarrasine que mon frère Bertrand m’a donné. C’est un homme loyal à ceux de la comète. Soyez prudent et respectueux avec lui, il pourrait vous tuer d’une seule main.
Hugues des Baux fit signe à Monteil qui se dirigea vers la porte de gauche. L’homme au manteau pastel le suivit.
— Tu te nourris, au moins ? s’inquiéta Castillon quand ils eurent disparu.
— Hugues ne prend plus que du lait de chèvre que je trais moi-même, intervint Baralle. Il est venu un autre médecin d’Arles et tous ses symptômes sont ceux d’un empoisonnement, a-t-il confirmé.
— Je n’en crois rien ! dit Hugues. Personne n’oserait, ici, et depuis que je bois du lait, rien n’a changé. N’est-ce pas, père Basile ?
— Les symptômes sont en effet toujours les mêmes, fit gravement le prêtre. Une pesanteur autour de l’estomac, un déchirement dans les entrailles, des démangeaisons dans le corps et du sang dans les selles. Mais les maladies disparaissent souvent aussi rapidement qu’elles sont venues. Il suffit de repos et de temps pour les vaincre.
— Pourquoi continuer ce régime de petit-lait ? s’insurgea Castillon. Il ne fait que t’affaiblir.
— Le médecin le recommande, répliqua froidement Baralle. Seul le lait ne peut être empoisonné quand il sort du pis de la chèvre.
Castillon la considéra en réprimant le frisson qui le parcourait. Qu’elle était belle ! Ses rondeurs généreuses paraissaient déborder de sa cotte. Sa taille souple invitait à toutes les passions. Son visage sombre, ses yeux profonds, ses lèvres lourdes et ses cheveux bruns, à peine dissimulés sous sa coiffe, la rendaient si désirable. Il eut un bref souvenir de la violente étreinte qu’il avait eue avec la femme dans la tour de Roncelin. Baralle lui ressemblait. Elle se défendrait sûrement de la même façon, se dit-il en s’efforçant de cacher son désir. Son regard croisa le sien. Il y devina le mépris mais aussi la peur et en ressentit un profond plaisir.
— Nous avons fait un prisonnier, Hugues, dit-il d’une voix égale.
— Qui donc ?
— Il vaut mieux que tu l’interroges. Il s’est défendu et on a tué ses compagnons. Je t’apporte un joli butin.
— Fais-le venir.
Le repas eut lieu dans la pièce au-dessous et réunit tous les chevaliers, leurs dames, les écuyers et les plus importants serviteurs du châtelain, tandis que les gens d’armes et les domestiques soupaient dans la grande salle à manger, à côté de la maison du four, au pied du rempart oriental.
Avant le souper, Castillon avait rencontré le père Basile dans la minuscule chapelle érigée près des arcades de la cour. Basile était le chapelain du château. C’est lui qui l’avait élevé.
Le souper fut morose, sans jongleur ou troubadour pour égayer les convives. Hugues des Baux était présent, mais son visage amaigri et livide inquiétait tout le monde. Baralle resta silencieuse. Seul Castillon parut de bonne humeur, racontant à ses voisins de tablée, les chevaliers Martial d’Arsac, Foulque Chabrand, Raimbaud de Cavaillon et Arnaud de Coutignac, son expédition, ses faits d’armes et la bataille avec le prisonnier qu’il avait ramené. À la fin du repas, déjà ivre, il donna même force détails truculents sur la femme qu’ils avaient violée, contraignant Sibille de Coutignac et Dulceline de Cavaillon à se retirer. Puis ce fut le tour de Basile et de Hugues, escorté par le géant Monteil.
Baralle était partie depuis un moment, prétextant une brusque fatigue. Une fois dans sa chambre, elle avait dit à sa servante de l’attendre avant de retourner dans la chambre son mari. Dans un coffret, elle avait pris une clef et était allée ouvrir la pièce où se trouvait le prisonnier au manteau pastel.
Elle le trouva assis sur son lit de bois. Sur une table se trouvaient les reliefs du repas qu’on lui avait porté. Du bouillon et du pain de seigle.
Il resta stupéfait en la voyant entrer.
— Hugues va revenir, dit-elle, je n’ai que peu de temps. Comment es-tu arrivé là ?
Il le lui dit.
— Es-tu marié ?
— Je dois épouser la fille du roi d’Aragon. (Il parut embarrassé.) Enfin... peut-être. Si un jour je reviens... Je ne crois pas que ton mari me laissera en vie. (Il sourit tristement.) Et toi ? Es-tu heureuse ?
— Non, répondit Baralle d’une voix lasse.
— Je n’ai pas peur de la mort, poursuivit-il, songeur. Je suis las de cette vie où je ne suis qu’un instrument pour les uns et les autres. Mais je m’inquiète pour toi... J’ai remarqué les regards que te lançait Castillon.
— Le porc ! cracha-t-elle. J’ai tout fait pour que Hugues le chasse, mais il n’en a plus la force.
— Qu’a ton mari ?
— Il se meurt, et à sa mort son frère me prendra comme épouse, ou comme esclave.
On entendit des bruits et elle sortit, refermant la porte à clef.
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