[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198

Jean d'Aillon · Chapitre 31 sur 39

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[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198

Chapitre 30

 

Au premier cri, Rostang de Castillon s’était précipité vers sa belle-sœur, mais, plus agile que lui, elle s’était réfugiée dans sa chambre, tentant d’en repousser la porte. Ils luttèrent ainsi un instant, mais la force de Castillon ne pouvait que l’emporter et elle tomba par terre. Ayant abandonné le fléau d’armes, il se jeta sur elle, la saisit par les cheveux et la tira sur le lit, sous le regard terrorisé de sa servante qui s’était dissimulée dans un recoin.

Baralle hurla à nouveau autant de douleur que pour appeler à l’aide.

Il lui arracha sa robe, la giflant à plusieurs reprises pour qu’elle ne bouge pas, mais dut la lâcher un instant pour abaisser ses chausses. Se débattant, elle parvint à lui échapper. Nue et meurtrie, elle se rua en hurlant dans la chambre de son mari afin de fuir par l’escalier.

Frustré de la voir lui échapper, la fureur submergea Castillon qui se précipita derrière elle. En entrant dans la chambre de son frère, il découvrit Roncelin, une épée à la main, serrant Baralle contre lui.

Le vicomte de Marseille avait été réveillé par des cris, mais n’avait pas bougé. Ancien moine, d’un naturel timoré, il n’avait rien d’un guerrier. Il s’était convaincu de n’être pas concerné par ce qui se passait dans la chambre de son geôlier. Encore une dispute entre Baralle et lui, s’était-il dit. Il les avait déjà entendus se quereller, et de toute façon il était enfermé avec Monteil qui dormait sur un lit de sangles devant la porte.

Puis il y avait eu cette étrange question de Baralle : « Que se passe-t-il ? »

Pourquoi demandait-elle ça ? s’etait-il dit.

C’est alors qu’avait retenti le premier hurlement. Un hurlement de terreur qu’il reconnaissait, c’était celui qu’avait poussé Madeleine quand Castillon s’était jeté sur elle.

Dès lors, Roncelin avait su qu’il ne pouvait rester passif. Déjà, il n’était pas intervenu quand Castillon avait violé Madeleine sous ses yeux. Depuis, ses nuits étaient peuplées de cauchemars et il savait son âme en péril. Il était donc sorti de son lit à rideaux pour découvrir que la porte de la chambre était ouverte. Il avait alors entendu distinctement des bruits de lutte.

Il avait regardé autour de lui, cherchant des yeux une des armes de Monteil mais, dans l’obscurité, il n’avait vu ni épieu ni masse d’armes. Vêtu seulement de sa robe de nuit, il s’était finalement avancé prudemment dans la chambre voisine.

Là, à la lueur des braises de la cheminée, il avait découvert le sang sur le carrelage, le cadavre de Monteil et celui de Basile. En même temps, il avait perçu des halètements et des coups dans la chambre de Baralle. C’était bien ce qu’il pensait : Hugues des Baux tentait de forcer sa femme à accepter ses hommages. Ce n’était qu’une dispute de couple. Mais pourquoi ce sang ? Monteil avait-il tenté d’abuser de Baralle ? Aurait-elle été défendue par Basile que Monteil aurait tué ?

Il en était là de ses interrogations, ne sachant que faire, quand il avait entendu soupirer du côté du lit. Il s’était approché et avait découvert, avec stupéfaction, Hugues des Baux dans un sommeil agité. Mais si Hugues dormait dans son lit, qui était avec Baralle ? Dans l’incertitude, il avait pris l’épée sur le coffre. À cet instant, Baralle avait hurlé une nouvelle fois. Il s’était avancé vers sa chambre à l’instant où la porte s’était ouverte. Abasourdi, il l’avait vue se précipiter dans la pièce, entièrement nue, les cheveux décoiffés, terrorisée.

Il ne l’avait jamais vue ainsi et il n’avait jamais vu une femme aussi belle. Il avait appelé :

— Baralle !

Elle l’avait aperçu à son tour et s’était jetée dans ses bras en criant :

— Sauve-moi !

Il la tenait ainsi, ne sachant que faire, quand Castillon sortit de la chambre de Baralle.

Découvrant sa proie dans les bras d’un homme, Rostang rugit et se précipita vers celui qui lui disputait sa prise. Il fut alors arrêté par l’épée que Roncelin brandit dans sa direction, tandis que lui était sans arme.

Même mû par un instinct primitif, Castillon avait conservé son sang-froid de guerrier. Se souvenant où il avait laissé son fléau, il recula lentement, sans quitter Roncelin des yeux. Si à cet instant le vicomte de Marseille s’était précipité sur le frère de Hugues des Baux, il l’aurait tué sans peine. Mais Roncelin était incapable de bouger, terrorisé par cet homme qu’il avait vu tuer ses esclaves et violer sa maîtresse avant de l’égorger.

La même scène allait se reproduire, il en était certain.

Castillon ramassa le fléau avec lequel il avait tué Monteil et eut un sourire satisfait. Il avait bien jugé le vicomte. C’était un lâche qu’il allait démolir devant cette femme qui croyait à sa protection. Ensuite, il s’occuperait d’elle. La bouche ouverte, le regard malfaisant, il avança vers le couple. À deux cannes, il gronda :

— Roncelin, écarte-toi de Baralle, elle est à moi.

Épouvanté, Roncelin obéit. Il lâcha la femme et la repoussa. Baralle se mit à sangloter, de honte et d’humiliation, essayant de dissimuler sa nudité avec ses mains.

Castillon leva le fléau et frappa l’épée du vicomte de toutes ses forces. Roncelin lâcha la lourde lame qui tomba sur les carreaux.

Castillon poussa alors un bestial hurlement de victoire et leva une nouvelle fois le fléau.

Il perçut alors, dans son champ de vision, une ombre gigantesque et arrêta son geste. Cette ombre, c’était Monteil qui avait repris conscience et s’était relevé. Le géant, couvert de sang, un œil arraché, se jeta sur Castillon avant que celui-ci n’ait pu le frapper.

Les deux hommes s’étreignirent dans un corps-à-corps furieux. Monteil était gravement blessé, mourant sans doute, mais la douleur et la haine multipliaient sa force.

Castillon se battait avec l’énergie du désespoir. Parvenant à se dégager de l’étreinte du géant, il lui martela la face à coups de poing redoublés. La douleur fit réagir Monteil qui le lâcha pour le gifler, l’envoyant rouler à plusieurs pas où il resta immobile. Satisfait, le géant s’approcha de Castillon inconscient et le roua de coups de pied, le faisant chaque fois rouler plus loin. Finalement, le corps du frère de Hugues des Baux heurta un coffre. Monteil se pencha pour le saisir à pleines mains, puis il le souleva pour le jeter contre un mur.

Avec un œil crevé, le géant ne s’était pas rendu compte que son adversaire avait ramassé la miséricorde tombée du coffre. Au moment où il était soulevé, Castillon enfonça larme dans la gorge de celui qui allait le tuer. Un flot de sang jaillit de la bouche de Monteil qui tituba et lâcha sa proie. Castillon se remit immédiatement debout et ramassa l’épée.

Durant ce bref combat, Roncelin avait rejoint Baralle. Il lui avait murmuré d’aller chercher un vêtement pour fuir par l’escalier, car elle ne pouvait se montrer nue à ses serviteurs. Elle s’était exécutée et, couverte d’un simple manteau, elle revenait dans la chambre au moment où elle découvrit, à la lueur des braises, son beau-frère qui s’avançait sur Monteil l’épée à la main.

Voyant le garde du corps de son mari plein de sang et chancelant, elle comprit que c’était la fin et qu’ils n’auraient plus le temps de fuir. En reculant, elle heurta du pied le fléau d’armes. Était-ce le salut ? Sans réfléchir, elle le ramassa et s’approcha du géant pour le lui mettre dans la main.

Castillon vit la manœuvre et leva son épée pour un coup de taille, mais Monteil avait déjà pris l’arme et la lame fut arrêtée par le fléau.

Un nouveau combat s’engagea. Le métal entrechoquait le métal dans un vacarme assourdissant. Il était évident que Castillon serait vainqueur, tant Monteil était affaibli.

Baralle et le vicomte de Marseille profitèrent pourtant du répit qu’ils avaient pour se précipiter vers l’escalier. Ils avaient à peine entrebâillé la trappe qu’un assourdissant coup de tonnerre retentit. Aussitôt, ils la lâchèrent. La violence de la déflagration surprit aussi Castillon qui s’immobilisa une seconde de trop. Les boules du fléau d’armes lui écrasèrent alors la face et le crâne.

Il s’écroula, sa cervelle s’écoulant sur les carreaux émaillés.

Au coup de tonnerre, Guilhem avait immédiatement deviné que l’explosion était due à la poudre de Nedjm Arslan. Était-ce un accident ? Il n’avait pas le temps d’y songer. En revanche, il s’inquiétait de la trappe qui s’était ouverte, puis refermée. Aussi la poussa-t-il prudemment avec son épée. Entendant alors les martèlements d’un fléau d’armes et craignant pour Baralle, il la repoussa complètement et se précipita dans la pièce.

Monteil frappait à coups redoublés avec un fléau sur un corps étendu. Guilhem aperçut Baralle, à quelques pas, puis un inconnu près d’elle, livide comme un cadavre. La châtelaine, stupéfaite de le voir entrer, lâcha un pan du manteau qu’elle retenait de la main et Guilhem découvrit sa nudité.

Monteil en avait fini avec le tas de bouillie. Il se retourna, vit Guilhem, leva à nouveau le fléau rougi et s’avança vers lui, décidé à le massacrer lui aussi.

— Monteil, arrête-toi, c’est un ami ! lui cria Baralle.

Mais le cerveau du monstre était mort, détruit par les coups que lui avait portés Castillon. Il continua donc à avancer, borgne, la bouche et les joues déchirées. Une vision d’enfer. Guilhem se prépara au choc et garda son épée à mi-hauteur, décidé à percer le géant d’un coup d’estoc.

Contre toute attente, les jambes de Monteil s’arrêtèrent subitement de fonctionner. Il chancela et s’effondra, agité d’horribles soubresauts.

Quand il parut complètement inconscient, Guilhem s’approcha prudemment, lui donna un coup de pied, mais, cette fois, le monstre était bien mort.

Avant de poser des questions, et craignant quelque surprise désagréable, Guilhem fit le tour de la pièce. Sur le lit, il aperçut Hugues des Baux qui balbutiait des mots incompréhensibles. Il vit ensuite le chapelain remuer dans la ruelle entre le lit et le mur, puis il retourna vers le tas de chair sur lequel s’était acharné Monteil. Il reconnut le crâne rasé de Castillon, son nez busqué, écrasé, et son visage martelé.

— C’est vous qui avez crié ? demanda-t-il à Baralle.

Elle déglutit.

— Oui... C’est Rostang... Il est entré ici avec Basile.

Elle fut interrompue par une nouvelle déflagration. Très vite, une odeur de soufre se répandit partout. Guilhem devina qu’Ibn Rushd et Nedjm Arslan appliquaient le plan qu’ils avaient élaboré, et qu’ils tentaient de délivrer Fer et Bartolomeo. Mais à deux, sans lui, ils n’avaient aucune chance. Il fallait immédiatement qu’il aille à leur aide.

Il se tourna vers Roncelin :

— C’est vous, le vicomte de Marseille ?

— C’est moi.

— Je suis venu avec le viguier Hugues de Fer pour vous sortir d’ici, mais on l’a emprisonné. Maintenant c’est à vous, son suzerain, de lui porter aide. Trouvez-vous une broigne ou une casaque, habillez-vous rapidement, prenez une arme et venez avec moi. Qu’a votre mari, dame des Baux ? demanda-t-il ensuite à Baralle tandis que Roncelin cherchait un équipement de combat.

— Je ne sais pas. Je crains que Basile ne lui ait fait boire quelque poison. Il ne parvient pas à se réveiller.

Roncelin avait ouvert un coffre et sorti des bas-de-chausses de cuir et une cuirasse d’épaisse toile renforcée de plaques de fer rivées. Il mit les chausses puis enfila la broigne par le bas et attacha les aiguillettes. Se coiffant ensuite d’une cervelière à nasal, il ramassa l’épée de Hugues des Baux.

Pendant ce temps, Guilhem s’était rendu à la porte qui faisait communiquer la chambre du seigneur avec le logis des chevaliers. En faisant construire le donjon, Hugues des Baux et son père avaient prévu qu’il puisse être défendu même si le château était pris. La porte était épaisse, ferrée et possédait un solide verrou. On pouvait la condamner par deux lourdes traverses de chêne, tout comme la trappe d’escalier venant de la grande salle.

Guilhem tira le verrou et ouvrit la porte. Immédiatement une épaisse fumée le suffoqua. Il aperçut des flammes qui dévoraient le couloir en face et referma aussitôt.

De nouvelles explosions retentirent. Baralle, terrorisée, tomba à genoux en se signant et se mit à prier. Roncelin s’était figé, encore plus effrayé qu’elle.

Guilhem les ignora et se rendit à la fenêtre qui donnait sur la cour aux arcades. À travers les vitraux, il aperçut des lueurs d’incendie. Ouvrant la croisée, il découvrit la toiture de la salle à manger des domestiques en feu. Il y eut alors une nouvelle déflagration suivie d’un long grondement et d’un immense fracas. À la lueur des flammes, il observa le toit des bâtiments permettant le passage vers la cour de la tour Paravelle qui s’effondrait. Il entendit les chevaux hennir de terreur ainsi que des cris déchirants et des supplications. Un brusque rideau de flammes s’éleva dans un souffle puissant dont il sentit la chaleur. Le soufre saturait l’air devenu irrespirable. Les bâtiments de la cour paraissaient s’embraser les uns après les autres. On pleurait, on hurlait. L’affolement était général.

Il ferma la fenêtre. Ibn Rushd avait fait du bon travail, mais il devait maintenant le retrouver et l’aider à fuir avec les chevaux.

— Madame, nous allons transporter votre époux dans votre chambre, fermez la porte. Une partie du château est en feu, mais le donjon est en pierre et résistera. Je pars avec le seigneur Roncelin. Si la situation devenait trop dangereuse pour vous, et que vous ne puissiez sortir, utilisez l’échelle de corde dont vous m’avez parlé pour descendre par une fenêtre.

— Hugues ne pourra pas !

Il haussa les épaules. Le sort de Hugues des Baux l’indifférait.

— Seigneur Roncelin, aidez-moi à le porter. Ensuite priez et préparez-vous à vous battre.

Quand la déflagration retentit, Robert de Locksley et ses compagnons ne furent pas surpris puisque Nedjm Arslan les avait prévenus qu’il tenterait de fermer le trou aux lièvres derrière eux. Ils s’arrêtèrent alors pour les attendre. Au bout d’un instant, la fumée s’étant dissipée et n’entendant rien, hormis quelques chutes de pierres, Locksley appela à voix basse, pensant que dans l’obscurité les deux retardataires s’étaient trompés de chemin.

— Nedjm... Pierre...

Il recommença sans succès, puis décida de remonter à leur rencontre. Fer l’accompagna.

Ils découvrirent le tas de roches. À la lumière blafarde de la demi-lune, des chaussures et une main en dépassaient. Le cœur battant, Locksley et Fer s’accroupirent pour déplacer les rochers. Ils dégagèrent vite la tête de Nedjm Arslan, mais le Perse était mort, broyé par le poids des énormes cailloux. Quant à Pierre, il était enfoui encore plus profondément.

— Nous ne pouvons plus rien faire, dit Locksley d’une voix blanche.

Il regarda l’orifice du trou aux lièvres, presque entièrement bouché.

— Nous ne vous aurions jamais sorti de là sans lui, et sans Pierre, ajouta-t-il à l’intention de Hugues de Fer.

— Nous ne sommes pas tirés d’affaire, répondit le viguier en se signant et en murmurant rapidement un Notre Père.

Ils s’apprêtaient à repartir quand Locksley revint vers le Perse qui portait de solides souliers de cuir recouverts de bas-de-chausses. Il s’accroupit pour les lui enlever, expliquant au viguier :

— Nous sommes bien chaussés, et ils vous avaient laissé vos heuses, mais Bartolomeo a toujours les chausses de feutre qu’il portait lors du spectacle quand on l’a arrêté. Elles ne tiendront pas longtemps et, s’il peut mettre ces soliers, il marchera plus vite.

Ils rejoignirent les autres sans autre parole. Locksley songeait à un chant de guerre entendu en Palestine : « Cruelle mort, tu peux te vanter, car tu as enlevé au monde le meilleur qui fut jamais. »

— Où sont-ils ? demanda Ibn Rushd quand il les vit revenir seuls.

— Les rochers les ont ensevelis. Partons maintenant. Bartolomeo, mettez ça si vous pouvez.

Il lui tendit les soliers.

— Ils peuvent nous poursuivre par le trou aux lièvres ? s’inquiéta Anna Maria.

— Pas pour l’instant, mais ils parviendront rapidement à dégager un passage.

— Ils vont nous rattraper, gémit Bartolomeo en enfilant les soliers qui étaient presque à sa taille.

— J’ai encore mon arc, tenta de le rassurer Robert de Locksley.

Mais il savait que l’arme ne lui serait guère utile si les poursuivants étaient nombreux et à cheval. Ils n’avaient qu’une épée et une dague que portait Anna Maria, pas d’eau, pas de nourriture. Ibn Rushd était un vieillard, et le jour se lèverait dans quatre ou cinq heures. À ce moment-là, ils seraient totalement vulnérables.

— Si nous essayions de retrouver nos chevaux et de fuir ensuite vers Saint-Rémy ? suggéra Anna Maria.

— Comment trouver le chemin dans la nuit ? répliqua Robert de Locksley. Nous risquons de nous perdre sans guide et à Saint-Rémy nous ne saurons où aller. Il vaut mieux tenter de gagner Sallones où l’évêque nous protégera.

Dans l’escalier, Guilhem se rendit compte qu’ils ne pourraient sortir par là. En bas des marches, la grande salle était envahie par la fumée et les flammes crépitaient dans les salles basses souterraines. Quant à utiliser l’issue vers la cour de la tour Paravelle, cela impliquait de traverser la grande pièce enfumée avec le risque de ne pouvoir retourner si l’issue était fermée. Ils n’avaient pas le choix : ils devraient utiliser l’échelle de corde.

Ils remontèrent et fermèrent la trappe, puis ils placèrent les barres de condamnation dans les encoches prévues à cet effet, ainsi que celles de la porte communiquant avec le logis des chevaliers. Tandis qu’ils fortifiaient ainsi la chambre afin de ne pas être surpris et de se protéger du feu, ils entendirent la voix de Basile. Guilhem tourna la tête et vit que le chapelain était assis près du lit avec Baralle.

Il n’était donc pas mort ! Guilhem s’approcha pour savoir ce que le prêtre disait. Visiblement le religieux souffrait atrocement et se confessait.

— ... C’est Castillon qui me l’a demandé, ma dame... Priez pour mon salut... Je n’aurais pas dû lui obéir... Mais je l’aimais comme un fils... Où est-il ?

— Monteil l’a tué, répondit-elle sèchement. Comment empoisonniez-vous Hugues ?

— Avec du colchique que je cultivais à la rivière. J’en mettais dans son vin, c’est pourquoi il le trouvait parfois aigre. Quand il n’a plus bu que du lait de chèvre, j’ai fait manger du colchique aux chèvres pour empoisonner leur lait, mais hier le médecin arabe a tout découvert.

— Il ne nous a rien dit ! s’étonna Baralle.

Basile balbutiait un Ave Maria. Guilhem crut que c’était la fin, mais il reprit d’une voix plus faible.

— Quand le seigneur de Castillon a su que le médecin avait deviné, il a décidé de tuer votre époux cette nuit. J’ai mis du pavot dans le vin... C’est pour ça qu’il dort... Monteil aussi était drogué.

Et tous ceux qui en ont bu ! devina Guilhem qui songea aux deux chevaliers dans sa chambre. C’était finalement grâce à Basile et à sa drogue qu’il était encore vivant !

La vie s’échappait du chapelain qui ressemblait déjà à un trépassé. Soudain, une nouvelle déflagration ébranla l’air. Cette fois le bruit était proche et semblait venir de l’autre côté du château. Guilhem s’approcha de la fenêtre ogivale, l’ouvrit et entendit des rochers dévaler la pente, puis ce fut l’odeur de soufre, toujours la même.

Nedjm Arslan a utilisé sa poudre de ce côté-ci, mais pourquoi ? se demanda-t-il. Comment est-il arrivé là ? A-t-il percé la paroi rocheuse ? Les questions s’entrechoquaient, mais il n’avait aucune réponse sinon que le Perse n’était pas loin. Or les précédentes déflagrations étaient dans le château, dans la cour aux arcades, donc, d’une façon ou d’une autre, lui et ses amis étaient parvenus à fuir.

— Que se passe-t-il au château ? Quels sont ces bruits de tonnerre ? Pourquoi ces incendies ? Qui nous attaque alors que mon mari ne peut même pas le défendre ? demanda Baralle en sanglotant nerveusement.

— Ce sont mes amis, dame Baralle. Ils sont partis et les incendies vont s’arrêter. Quant à moi, avec le seigneur Roncelin, je vais les rejoindre.

Il la considéra un bref instant en la voyant en larmes, si désespérée. Durant leur courte absence, elle avait revêtu un bliaut vert doublé d’hermine et serré sa chevelure dans une coiffe tenue par une couronne tressée d’argent. Il était inutile de l’interroger sur ce qui s’était passé. Il l’avait deviné. Castillon et Basile étaient venus pour tuer Hugues, Monteil les avait surpris et il y avait eu un affrontement où le géant avait été blessé. Ensuite Baralle était arrivée. Castillon avait sans doute abusé d’elle et elle avait hurlé.

C’étaient ces cris qu’il avait entendus, ce n’était pas Hugues qui la martyrisait. La suite, il préférait ne pas la connaître. Roncelin l’avait-il défendue ? Il en doutait, s’il l’avait fait, Castillon l’aurait tué. Pourtant, Baralle l’aimait malgré sa lâcheté. Il songea avec dérision que ce drame qui s’était déroulé dans la chambre, il l’avait chanté bien souvent. L’amour qu’elle éprouvait pour Roncelin enchaînait Baralle, tandis que le vicomte, par lâcheté ou par indifférence, ne prêtait pas attention à elle. Quant au comportement de Rostang de Castillon, combien de fois l’avait-il justifié à la cour d’amour de Saint-Gilles, faisant pâmer les dames en déclamant : « Vouloir posséder sa dame par violence, c’est pécher contre l’amour et encourir la perte de lame, mais si j’ai péché, si j’ai perdu la raison à cause de sa beauté, le ciel commettrait une injustice en me refusant

mon pardon{43}»

Le ciel pardonnerait-il à Rostang de Castillon ?

— Vicomte, rassemblez toutes les armes que vous pourrez trouver, lança-t-il. Dame Baralle, où est l’échelle ?

— Dans ce coffre, répondit-elle en désignant un huchier à l’autre bout de la chambre.

L’échelle était au-dessus de tout un bric-à-brac de vêtements et d’armes. Elle était très étroite, mais paraissait solide. Guilhem vida complètement le coffre qui contenait une cotte de mailles et un camail ainsi qu’un gambison de cuir matelassé avec les manches boutonnées aux poignets. Ce vêtement était autrement solide que celui qu’il portait, aussi l’enfila-t-il sur sa cotte. Il mit aussi des gantelets de peau protégées par des mailles de fer.

Dans un second coffre, le vicomte de Marseille avait trouvé un second haubert et plusieurs baudriers de cuir cloutés de cuivre, des chapels et des cervelières, ainsi que toutes sortes d’épées courtes et longues.

Ils rassemblèrent cet équipement près de la fenêtre. Ensuite Roncelin décrocha avec fébrilité des murs deux haches à large lame, un triple fléau et un marteau de fer avec une pointe transversale, une pointe en bec de faucon et une troisième à l’extrémité du manche.

— Jetez tout par la fenêtre pendant que j’attache l’échelle. Malgré l’obscurité, nous en retrouverons bien une partie.

Roncelin s’exécuta, envoyant en bas épées, casques, fléaux, boucliers et masses, avant de jeter les deux hauberts.

— Hugues vous a-t-il remis les vingt mille sous d’or qu’il vous doit ? lui demanda Guilhem.

— Comment savez-vous ça ?

— Le seigneur des Baux a trop parlé, persifla-t-il.

— Il m’a assuré qu’on lui porterait la somme depuis Arles, n’ayant ici que cinq mille sous d’or.

— Pouvez-vous me dire où sont ces cinq mille sous, dame Baralle ? demanda-t-il avec une politesse de pure forme.

Elle soutint son regard sans répondre.

— Dame Baralle, je veux cet argent et je ne veux pas que cela, insista-t-il, irrité. L’homme que Robert de Locksley a tué, et que Castillon a fait passer pour Bartolomeo, s’appelait Cédric et était son écuyer. Il avait volé le butin de son maître et je compte bien le lui rendre. Locksley m’a dit qu’il possédait une cassette de cinq cents pièces d’or. Je la veux. Je veux aussi l’acte par lequel Roncelin a vendu ses droits. Puisque Hugues des Baux ne payera jamais, la vente est annulée.

— Je ne vous dirai rien ! le défia-t-elle. Ce sont les biens de mon époux.

— Vous allez me le dire ! menaça Guilhem en tendant un doigt vers elle. Car ce ne sont pas les biens de votre époux, ce sont ses rapines !

Roncelin s’approcha :

— Je vous interdis de lui faire du mal, peu importe la vicomté !

— Taisez-vous ! ordonna Guilhem en lui jetant un regard mauvais. Nous avons risqué notre vie pour venir ici, et je réglerai cette affaire à ma façon. Dame Baralle, Hugues des Baux est mon ennemi et n’a pas de merci à attendre de moi. Refusez de parler et je le jette par la fenêtre !

— Vous êtes un parjure ! Vous lui avez donné votre foi ! lui reprocha-t-elle en se frottant les mains nerveusement.

Elle était épuisée et Guilhem savait qu’elle ne résisterait pas. Il ne chercha pas à la rassurer.

— Parole forcée, parole vaine, dame Baralle, et c’est moi qui suis le maître à présent. Seigneur Roncelin, aidez-moi à soulever Hugues.

— Que voulez-vous faire ? cria-t-elle.

— Le jeter en bas des murailles. Après tout, c’est le sort qu’il réservait à ceux qu’il punissait et il est juste qu’il connaisse à son tour la dureté des rochers.

— Non ! hurla-t-elle.

— Où est le trésor de votre seigneur ?

— Là ! (Elle désigna le lit.) Il y a une fausse pierre dans le mur derrière le lit.

Guilhem eut un soupir satisfait. Il aurait sans regret jeté Hugues des Baux par la fenêtre, mais pour Baralle, qui paraissait malgré tout tenir à lui, il préférait ne pas avoir à le faire.

Ils poussèrent le lit. Le mur derrière le chevet était en grosses pierres taillées. Elle lui montra la cachette. C’était un panneau de bois admirablement peint comme la roche. Il le fit tomber, dégageant un trou empli d’objets.

Il sortit plusieurs cassettes, toutes remplies de pièces d’argent et d’or : des sous, des deniers parisis, des monnaies de Normandie, de Guyenne et de Toulouse, des bezants de Byzance valant huit sous tournois. Il y avait aussi des coupes, des colliers et des bracelets d’or.

— Montrez-moi ce qui est à vous, dit-il à Baralle.

— Rien n’est à moi, mes biens et mes bijoux sont dans ma chambre.

— Il n’y a rien à vous là-dedans ? insista-t-il.

— Rien.

— Trouvez-moi un sac, dit-il à Roncelin.

Pendant que le vicomte s’exécutait, il poursuivit la fouille de la profonde cachette. Il y avait des chartes en parchemin, roulées, qu’il déplia et qu’il jeta par terre quand il vit que c’étaient des actes de propriété des fiefs de la famille des Baux. Enfin, il trouva celle qu’il cherchait : l’acte de vente de la vicomté. Il mit le parchemin avec les cassettes et les bijoux.

Roncelin lui tendit un gros sac de cuir épais qu’il remplit avec tout ce qu’il avait décidé d’emporter, vidant les cassettes en vrac et y pliant la charte. Il serait toujours temps de trier plus tard, se dit-il. Puis il referma soigneusement le sac avec un cordon.

— J’ai besoin d’une corde, ordonna-t-il.

Elle alla chercher une cordelette de soie dans sa chambre et la lui porta. En la suivant des yeux, Guilhem s’aperçut qu’il y avait une servante qui les observait. Sans doute s’était-elle cachée durant le drame.

Le cordage n’était pas très long. Il ne permettrait pas de descendre le sac jusqu’en bas du mur, mais sa chute serait amortie. Roncelin l’attacha et entreprit de le faire descendre par la fenêtre.

Elle l’observait sans mot dire.

— Dame Baralle, je cherche autre chose. Hugues nous a montré un parchemin que Castillon a reçu. Une lettre nous dénonçant. Je la veux. Où est-elle ?

Elle parut ne pas avoir entendu, regardant toujours Roncelin qui faisait lentement descendre le lourd sac.

— Dame Baralle, je n’ai plus de temps à perdre ! gronda-t-il avec impatience.

Sans même le regarder, elle désigna du doigt le dressoir. C’était un petit meuble ciselé à quatre étagères appuyé au mur de sa chambre. Les gradins en dénivelés étaient garnis de plats d’argent et de pots de confitures. La partie basse était une sorte d’armoire formant crédence.

Il s’en approcha et dut tâtonner un instant pour trouver l’ouverture de la porte. À l’intérieur, il y avait toutes sortes de parchemins, certains roulés, d’autres pliés. Celui qu’il cherchait était au-dessus. Il le lut et le glissa dans sa heuse droite.

Avisant alors un gros pain de seigle sur la table poussée sur le mur opposé, il le prit et, voyant que Roncelin avait laissé glisser le sac en bas de la muraille, il jeta à son tour le pain par la fenêtre.

— Seigneur vicomte, descendez le premier, dit-il.

Roncelin parut hésiter tandis que Baralle s’approchait. En la voyant ainsi, Guilhem comprit que sa passion était si violente qu’elle égarait son esprit et refusait de voir la lâcheté du vicomte. « L’amour ne croit ni les médisances ni le témoignage des yeux quand ils rapportent une trahison », chantait-il souvent. Par Dieu, il découvrait combien c’était vrai !

Roncelin ne fit aucun geste et ne chercha même pas à embrasser celle qui se pâmait pour lui. Il lâcha seulement ces mots sans chaleur :

— Adieu, Baralle.

Elle resta figée, devinant ce que serait sa malheureuse destinée près de Hugues des Baux.

Un vacarme interrompit brusquement cette pénible scène. On frappait à coups redoublés à la trappe de l’escalier et des éclats de voix retentirent.

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