[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198

Jean d'Aillon · Chapitre 24 sur 39

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[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198

Chapitre 23

 

 

La fête était finie. Locksley salua Hugues des Baux et Baralle avant de se retirer avec Ibn Rushd et Nedjm Arslan. Sortant après les gardes qui avaient emmené les prisonniers, ils apprirent que si Fer avait été traîné dans un des cachots, les autres seraient enfermés là où ils étaient logés.

Dans leur chambre, Ibn Rushd s’assit sur le lit. Non seulement l’évasion prévue était caduque, mais leurs amis allaient mourir, peut-être après des supplices durant lesquels ils les dénonceraient. Avaient-ils la moindre chance de les sauver ? Et eux-mêmes, dans combien de temps seraient-ils soupçonnés ? Nedjm Arslan, bien que taciturne, fut le premier à prendre la parole. Il confia à ses compagnons qu’ils auraient intérêt à partir au plus vite, tant qu’ils étaient libres.

— Faites-le, et je ne vous condamnerai pas, lui répondit Locksley. Votre engagement est terminé et notre mission n’a plus de raison d’être. Roncelin a vendu sa part, il n’y a plus rien à faire. Mais en ce qui me concerne, je sauverai Anna Maria et son frère. Quant à Guilhem, c’est un ami que je n’abandonnerai pas.

— Je reste aussi, annonça alors Ibn Rushd. Tant que j’aurai un souffle de vie, je me battrai pour mon ami Hugues.

Le silence s’installa. Nedjm Arslan médita un moment ce qu’il avait entendu avant de dire, les yeux dans le vague :

— J’ai toujours été seul. Pour la première fois de ma vie, je crois que j’ai des amis. J’aimerais les garder et je ne vous quitterai pas.

Locksley lui prit l’épaule tandis que ses yeux s’éclairaient d’un sourire.

— Si nous tentions de les délivrer ce soir ? proposa-t-il. Installons les charges de poudre et allumons-les dans la nuit. La porte de la pièce où se trouve Anna Maria n’est pas bien épaisse et nous pourrons fuir comme convenu.

— Je n’aurai pas assez de poudre pour provoquer des explosions et des incendies partout, seigneur. J’ai ramassé du sel de pierre, cet après-midi, j’ai du soufre, mais j’ai besoin de charbon de bois. Je n’ai pas pu en obtenir au four, car ils avaient trop de travail pour me laisser en faire. Je dois garder uniquement des morceaux de bois bien brûlés et cassants. Je le ferai demain matin, à la première heure.

— Que vous faut-il encore ?

— Je préparerai un mélange suivant des proportions que je connais et j’y ajouterai de l’esprit-de-vin si on m’en donne aux cuisines ; sinon l’urine fera l’affaire.

— L’urine ? Je n’aurais jamais pensé que la pisse ait tant de puissance ! ironisa le Saxon. Ensuite votre poudre pourra être utilisée ?

— Pas tout à fait. J’aurai à battre cette pâte et à la laisser reposer une journée entière.

— Nous sommes contraints d’attendre, soupira Ibn Rushd. Mais ce n’est pas plus mal car ce soir, il y aura des sentinelles partout. Souhaitons que les gens de Castillon soient partis demain. Ils n’ont plus rien à faire ici.

— Mais demain sera le jour du jugement, intervint Locksley. Les exécutions peuvent suivre aussitôt après.

— Si cela devait arriver, je ferais avaler à Hugues des Baux un filtre qui lui fera perdre connaissance quelques heures, décida dit Ibn Rushd. Il ne se passera rien s’il est sans conscience.

— Prions pour que vous ayez raison, grimaça le Saxon en comptant le nombre de flèches dans son carquois.

Guilhem, Bartolomeo et Anna Maria étaient donc enfermés dans leur logement. À part un fenestron muni d’une grille, il n’y avait pas de fenêtres et Castillon avait ordonné au forgeron de clouer sur la porte un verrou et un cadenas dont il s’était fait remettre la clef.

— Les chiens ont été mieux traités que nous, au moins eux ont mangé, remarqua Bartolomeo d’une voix désespérée.

Son ton geignard arracha un sourire à Guilhem, mais pas à Anna Maria qui restait prostrée sur sa paillasse.

— J’ai déjà été emprisonné, mes amis, leur dit Guilhem pour les rassurer. La prison n’est pas la mort, gardez espoir ! Nos compagnons sont libres et sont près de nous. Ils ne vont pas nous abandonner.

— À voir la sollicitude du seigneur de Locksley pour Baralle des Baux, j’en doute, répliqua aigrement Anna Maria.

— Seriez-vous jalouse, Anna ? s’enquit Guilhem en se forçant à pouffer.

Comme elle ne répondait pas, il ajouta plus gravement :

— Vous lui faites un mauvais procès. Vous-même, n’avez-vous rien à vous reprocher ? Avez-vous toujours été loyale envers lui ?

— Que voulez-vous dire ? lança-t-elle, sur la défensive.

— Vous lui avez caché que vous étiez au service d’innocent III.

Il ne put la voir pâlir, car il n’y avait aucune lumière dans la pièce, mais son silence était une réponse. Bartolomeo n’ouvrit pas plus la bouche.

— Depuis quand le savez-vous ? demanda-t-elle enfin.

— Depuis que j’ai découvert la lettre dans votre psaltérion.

— Vous l’avez lue ? demanda Bartolomeo.

— Non, mais vous pouvez maintenant me dire de quoi il s’agit. Si nous voulons sortir d’ici, il serait temps de nous faire confiance.

Elle lui raconta tout, jugeant que cela n’avait plus d’importance.

— Quand nous serons interrogés par Hugues des Baux, vous direz que Fer vous a payés pour l’accompagner, que vous deviez seulement essayer de le faire entrer dans le château. En ce qui me concerne, pleurez, suppliez, et jurez que vous m’avez vraiment rencontré à Sallone pour la première fois.

— Vous croyez que cela suffira pour qu’il ne vous pende pas ? demanda-t-elle avec une ombre de mépris.

— Peut-être pas, mais je ferai tout pour qu’il me croie, soyez-en sûre.

Le lendemain, leur estomac criait famine quand on vint les chercher. Les gardes leur attachèrent les poignets et les conduisirent à la grande salle. Devant les arcades de la cour, presque toute la population du château s’était rassemblée, avide du prochain spectacle.

Dans la salle basse, la table avait été démontée et Hugues des Baux était installé sur sa cathèdre avec, derrière lui, Monteil tenant un épieu à sanglier. À sa droite se tenait Rostang de Castillon et à sa gauche Robert de Locksley. Guilhem en fut stupéfait. Autour deux, sur des chaises, étaient assis les quatre chevaliers du château et le chapelain Basile. En face, à l’autre bout de la pièce, deux douzaines de gardes et une vingtaine de serviteurs attendaient sur des bancs pour assister au jugement.

Entre eux, debout, attachés aussi, attendaient Hugues de Fer et un adolescent difforme et boutonneux.

Guilhem le reconnut. C’était le fils de Pierre, le neveu d’Antoine qui l’avait hébergé, le jeune berger avec qui il avait fait un bout de chemin le jour de son départ de Saint-Martin. Que faisait-il là ? Pourquoi était-il attaché ? Il balaya la salle des yeux, cherchant son père, Pierre, sans l’apercevoir.

Dès l’aurore, Robert de Locksley avait en effet été prévenu par Raimbaud de Cavaillon que le seigneur des Baux voulait qu’il assiste au procès. Il n’en fut pas trop surpris, car il était fréquent qu’un hôte prestigieux, de passage dans un château, soit associé comme juge dans des procédures pénales. Cela permettait de donner plus de solennité à la décision. Toutefois, quand il arriva, afin de bien jouer son rôle, Locksley demanda qu’on lui explique de quoi il retournait. Il posa même quelques questions pour donner l’impression qu’il était totalement étranger à l’affaire.

Quand ils furent tous installés, Basile se leva pour prendre la parole.

— Nous sommes réunis ce matin autour de notre seigneur pour juger des félons ayant abusé de son hospitalité afin de causer du tort aux gens des Baux. Nous aurons aussi à décider du sort de Hugues de Fer, viguier de Marseille, qui voulait pénétrer par ruse et félonie dans le château, et de celui d’un de nos vilains qui a trahi son maître.

Le visage tout bouffi de son importance, il balaya l’assistance d’un regard sévère et s’assit.

— En ce jour de jugement, où nous déciderons de la vie ou de la mort, j’ai demandé à mon frère et au valeureux comte de Huntington qui revient de la Terre sainte de m’assister, dit Hugues d’une voix assurée. En premier lieu, nous allons décider du sort des jongleurs. Comme je veux que ce procès soit régulier, je les laisserai se justifier.

Il regarda Anna Maria en disant ces derniers mots.

À côté d’elle, Guilhem passait en revue les visages. Ses compagnons prisonniers avaient des expressions tendues et désespérées. Castillon jubilait. Locksley restait impavide, jouant à la perfection son rôle de juge impartial. Quant au seigneur des Baux, il lui trouva meilleure apparence que le jour où ils étaient arrivés. Était-ce les traitements que lui avait prodigués Ibn Rushd ? Il se dit avec dérision que non seulement ils étaient venus là pour trouver la mort, mais qu’ils avaient de surcroît sauvé la vie de leur ennemi.

— Je m’appelle Anna Maria Ubaldi, je viens de Rome, commença-t-elle. Je confesse avoir été approchée par le viguier Hugues de Fer ici présent qui m’a demandé, ainsi qu’à mon frère, d’entrer dans le château, de nous renseigner pour savoir s’il y avait un prisonnier et de tenter de le libérer. J’implore votre pitié, noble seigneur. Nous sommes pauvres et le viguier nous a proposé beaucoup d’argent.

C’était un plaidoyer honnête et convaincant. Même Castillon parut amadoué et Guilhem reprit espoir.

— Vous parlez soudain bien mieux notre langue, ironisa Hugues des Baux en plantant son regard dans celui de la jongleuse avant de désigner Guilhem du doigt.

— Et lui ?

À son ton moqueur, Guilhem devina immédiatement qu’il savait qui il était. Il ne fallait pas qu’Anna Maria raconte ce qu’il lui avait demandé de dire, sinon la bonne impression qu’elle avait donnée serait balayée. Il tenta de la prévenir en attirant son regard, mais elle l’ignora et poursuivit :

— Nous l’avons rencontré à Arles et nous lui avons demandé...

— Vous mentez ! Dommage pour vous ! Je vous ai laissé une chance, jeune femme, et vous ne l’avez pas saisie. Monteil vous jettera du rempart à midi, ainsi que votre frère, devant les gens du château.

Guilhem sentit son cœur exploser dans sa poitrine. Il vit Anna Maria tomber à genoux en sanglotant tandis que Bartolomeo chancelait. Le seigneur des Baux les ignora et demanda au troubadour.

— Qui êtes-vous ?

Que savait-il ? s’interrogea Guilhem. Pouvait-il prendre le risque de mentir ? Il jugea que désormais c’était non seulement inutile, mais dangereux.

— Je suis troubadour, seigneur, c’est la vérité, mais je suis aussi chevalier. J’ai accepté d’aider le viguier de Marseille contre de sonnantes et trébuchantes pièces d’or. Quant à ces jongleurs, ils ne sont que de pauvres gens qui ne méritent pas le sort que vous voulez leur infliger. Gardez-les plutôt pour agrémenter vos soirées, car ils ont du talent et vous ne trouverez jamais de meilleurs ménestrels.

— Je n’ai pas besoin de conseils ! Sachez que je savais déjà que vous étiez chevalier, mais ce que je veux apprendre c’est d’où vous venez et qui vous a accolé.

— J’arrive du Périgord, c’est le seigneur Mercadier qui m’a donné mes éperons. Il y a peu, j’étais encore lieutenant du seigneur Cadoc de Gaillon, au service du roi de France.

Le seigneur des Baux ne cacha pas sa surprise, pas plus que son frère tandis que les chevaliers échangèrent quelques mots entre eux. Robert de Locksley restait toujours impavide. Rostang de Castillon se pencha vers Hugues et lui murmura quelque chose.

— Peut-être mentez-vous... Martial et Foulque vont s’assurer que vous savez manier une épée, dit Hugues.

Il leur fit signe de se préparer avant d’ajouter.

— Raimbaud, coupe-lui ses liens et donne-lui une épée et un bouclier.

Les chevaliers se levèrent. Raimbaud de Cavaillon saisit une épée et une rondache en bois posées dans un coin, tandis que Martial d’Arsac et Foulque Chabrand allaient prendre des écus qu’ils avaient apportés et se coiffèrent de leur camail de mailles. Puis ils sortirent leurs épées.

Guilhem comprit que tout avait été préparé à l’avance. Le seigneur des Baux avait prévu de le faire tuer sur place par ses hommes, comme un spectacle distrayant. Martial et Foulque portaient des hauberts, ils avaient leur large épée de taille et leur écu de fer. Contre ces deux hommes lourdement armés, on lui tendait un bouclier de bois et une épée d’estoc. Il n’avait aucune chance.

Les gardes éloignèrent Fer et les jongleurs à l’autre bout de la salle. La pièce formait donc un champ clos d’une dizaine de cannes de long.

Guilhem fit quelques pas en arrière, comme apeuré, tandis que les deux chevaliers, assurés de leur force, s’avançaient sans crainte, car leur épée était plus lourde et plus longue que celle du prisonnier.

Foulque était de petite taille, brun, trapu, visiblement de peu d’esprit tandis que Martial était plus grand et ventripotent. Sans les perdre de vue, Guilhem balayait la salle du regard à la recherche d’une idée. Soudain Foulque s’élança et le frappa de taille avec toute la force dont il était capable. Guilhem n’eut que le temps de lui opposer son bouclier, mais en travers, faisant glisser la lame, ce qui déséquilibra son agresseur. Une feinte qu’il maîtrisait parfaitement. Mais déjà Martial d’Arsac frappait à son tour. D’un saut, Guilhem l’évita et la lame du chevalier Baussenque heurta une dalle du sol, provoquant une étincelle et quelques cris d’effroi dans l’assistance.

Disposant de quelques secondes de répit, Guilhem s’était écarté vers le mur en face de la cheminée et attendait le prochain assaut. Il savait que les chevaliers, mis en difficulté devant leur seigneur, avaient maintenant besoin de s’affirmer. Donc ils commettraient des fautes. Il les vit s’écarter pour le prendre en tenaille. Dos au mur, il arracha une petite tapisserie qui ne tenait que par des anneaux et la jeta comme un fouet sur Foulque qui ne s’y attendait pas. La tenture s’abattit sur sa lame qu’il tenta de dégager pendant que Guilhem lançait de toutes ses forces son épée dans les jambes de Martial qui s’écroula sous la violence du choc. Sans perdre un instant, Guilhem se précipita sur lui et lui abattit la rondache sur la tête. Le sang jaillit par les narines et par la bouche.

Désarmé, Guilhem courut au mur d’en face où étaient suspendues des panoplies d’armes. Il saisit ce qu’il trouva à portée de main : un fauchard à crocher et un fléau d’armes, juste au moment où Foulque se précipitait sur lui.

Dans l’espace réduit de la salle, Guilhem avait deviné que sa faiblesse pouvait être une force. Avec haubert, écu de fer et lourde épée, ses adversaires seraient peu mobiles. Maintenant que Martial d’Arsac était presque sans connaissance, la partie était égale. Il abattit le fléau d’armes sur l’écu de Foulque, tandis que du fauchard, il déviait son épée. Le second coup du fléau fut sur l’épée qu’il arracha des mains de son adversaire.

Foulque recula, les yeux empreints de terreur, cherchant vainement une arme, tandis que Guilhem s’avançait vers lui, le long fauchard en avant, cherchant un passage vers sa gorge. Pourtant, de façon inattendue, il baissa le fauchard pour lui attraper un mollet qu’il tira à lui. Le lourd chevalier s’écroula et Guilhem lui mit la lame sur la gorge.

— Combien payerez-vous pour la rançon ? demanda-t-il.

— Assez ! cria Hugues des Baux en se levant. Saisissez-vous de lui !

Guilhem hésita à égorger Foulque, mais sachant qu’il ne pourrait sortir vivant s’il le faisait, il l’assomma d’un violent coup sur la face avec le manche de l’arme.

Déjà une dizaine de gardes se précipitaient dans sa direction. Il recula et ramassa l’épée de son adversaire.

— Qui approche est mort ! leur lança-t-il, jambes légèrement pliées, prêt à frapper.

Tandis que les gardes hésitaient, n’ayant ni arc ni arbalète, Guilhem se rapprocha de Hugues des Baux. Aussitôt Raimbaud de Cavaillon et Monteil se mirent en avant pour protéger leur seigneur, mais à six pas de Hugues, Guilhem jeta ses armes au sol.

— Comment trouvez-vous que je manie l’épée, seigneur des Baux ? persifla-t-il.

Castillon s’était levé. Étouffé de colère et de honte, il s’apprêtait à sortir sa lame quand son frère l’arrêta.

— Je vous ai sous-estimé, noble troubadour. Je crois bien que vous ne m’avez pas menti, et il serait dommage que je me prive de vos talents. Puisque vous avez accepté la proposition du viguier de Marseille, êtes-vous prêt à entendre la mienne ?

— Pourquoi pas ?

— J’ai besoin de chevaliers. Prêtez-moi allégeance et vous serez libre.

— Je ne suis qu’un mercenaire, seigneur. Je change facilement de maître contre de meilleurs gages.

— Vous êtes un félon ! cria Fer, tandis qu’Anna Maria, qui avait repris espoir durant la bataille, fondait en larmes.

Hugues des Baux sourit à leur désespoir, mais déjà Guilhem mettait ses deux genoux à terre et rendait hommage à son nouveau seigneur en embrassant les pouces qu’il lui tendait.

— Facimus et reddimus nos tuos perpetuos homines, promit-il, suivant la formule rituelle qu’il débita rapidement.

En levant les yeux, il découvrit un immense mépris sur le visage de Robert de Locksley.

— Ne croyez pas pouvoir me tromper, menaça alors le seigneur des Baux. Si vous me trahissez, je suis capable de vous faire écorcher vif aussi bien que Mercadier. Comment vont Martial et Foulque ? demanda-t-il ensuite à Basile qui était allé examiner les blessés.

— Ils vivront, seigneur. Martial a le nez brisé et la jambe cassée ainsi qu’une plaie à la tête, Foulque a simplement une grosse bosse.

Soutenu par des hommes d’armes, et sous le regard sévère de Hugues des Baux et de Rostang de Castillon, les deux chevaliers quittèrent les lieux pour se faire soigner, tandis que Guilhem se retirait vers la cheminée en remarquant que le géant Monteil le regardait avec respect. Quant à Raimbaud de Cavaillon, il avait repris sa place près de son seigneur.

— Il reste à décider du sort du fils de Pierre, laissa tomber Castillon avec une sorte de dégoût.

Hugues fit un signe pour que l’on fasse approcher le jeune berger qui dut être poussé par un garde tant il paraissait terrorisé. Secoué de mouvements spasmodiques, il bavait et sa tête difforme pendait en avant.

— Tu es le fils de Pierre et ton oncle tient la ferme de Saint-Martin, pourquoi as-tu aidé un ennemi des Baux ? demanda Hugues.

— Je... J’ai pas aidé, seigneur.

— On ta pris dans la bergerie, tu vendais des fromages à Hugues de Fer ! accusa Castillon.

— Il ne m’a pas aidé ! protesta Fer. Je l’ai menacé pour qu’il me donne ses fromages !

— Vous mentez, Fer ! hurla Castillon. Mon sergent d’armes l’a interrogé, il a reconnu vous avoir vu la veille et avoir promis de vous porter des fromages pour un sou d’or ! Il avait ce sou sur lui ! Tout homme du fief doit dénoncer les voyageurs qui traversent nos terres. Vous étiez dans notre bergerie, le berger le savait et il mérite la mort.

— C’est la sanction ! confirma Hugues des Baux. Père Basile, confessez le berger et emmenez-le à la potence. Dès que j’en aurai terminé, je me rendrai à la tour Paravelle pour assister à la pendaison. Monteil jettera ensuite les jongleurs du haut de l’éperon.

— Mon frère, puis-je dire un mot ? intervint Castillon.

Hugues leva une main pour le laisser parler.

— J’ai réfléchi. Guilhem d’Ussel n’avait pas tort dans ce qu’il disait. Que pouvait-on attendre de ces comédiens ? Ils se font payer par un maître de passage, et changent de fidélité au gré de leurs gages. Il serait dommage de nous priver de leurs talents. Esclaves ici, ils pourraient jouer pour toi tous les soirs. Tu serais le seul seigneur de Provence à disposer ainsi de jongleurs, et s’ils ne te donnent pas satisfaction, tu pourras toujours les punir.

Robert de Locksley fut stupéfait en entendant ce plaidoyer. Il s’apprêtait à solliciter la grâce des jongleurs et Castillon le devançait !

Hugues des Baux grimaça son hésitation. Il détestait changer d’avis devant ses gens. Néanmoins, son frère n’avait pas tort. Tuer ces deux-là ne lui rapporterait rien, et il avait déjà pensé que Bartolomeo pourrait faire un robuste valet d’armes. Il manquait cruellement d’hommes et celui-là était fort adroit. Quant à la femme, pourquoi ne pas en faire une servante de Baralle ? Son épouse n’avait que des souillons et la future vicomtesse de Marseille aurait besoin de domestiques raffinés.

— Faisons l’expérience, accorda-t-il. Vous avez entendu, vous deux ? Je vous accorde une grâce provisoire. Vous jouerez pour moi tous les soirs, et le reste du temps, vous resterez emprisonnés dans votre logement. Si vous donnez satisfaction, Bartolomeo entrera à mon service et vous, Anna Maria, serez à mon épouse Baralle.

Anna Maria prit la main de son frère et la serra très fort. Ils étaient sauvés.

Pourquoi Castillon avait-il proposé ça ? se demanda Guilhem. La veille, il avait pourtant montré dans quel mépris il tenait les troubadours et les jongleurs. Et pourquoi Robert de Locksley était-il resté silencieux ?

— Viguier, vous resterez dans votre cachot. Je déciderai plus tard de ce que je fais de vous. Quand je serai vicomte de Marseille, et certain que vous ne pourrez plus me nuire, je vous libérerai peut-être contre une rançon égale à votre fortune.

— Vous n’aurez rien !

— Alors vous finirez découpé en quartiers que je donnerai à manger à mes cochons. Qu’on l’emmène et qu’on enferme les jongleurs. Ils joueront ce soir s’ils veulent manger. Guilhem d’Ussel, vous êtes libre de circuler dans le château, mais vous n’aurez pas le droit de porter une arme pour l’instant. Vous obéirez à tous les ordres des autres chevaliers. Vous partagerez la chambre de Foulque et de Martial d’Arsac. Avec ce que vous leur avez fait, je suis certain qu’ils vous surveilleront.

Il se leva et, suivi de Castillon, de Locksley et de Monteil, il se dirigea vers la porte qui conduisait à la tour Paravelle.

Raimbaud de Cavaillon donna des ordres aux sergents d’armes. On emmena Fer et les jongleurs, puis trois gardes maîtrisèrent le jeune berger qui se mit à hurler et à baver. Ils l’emmenèrent et le chapelain les accompagna. Ensuite Raimbaud dit à Guilhem qu’il était libre et qu’il pouvait assister à la pendaison.

Quand Guilhem arriva dans la première cour, la foule était agglutinée devant les merlons du rempart et une grande partie des hommes à pied, sergents d’armes et serviteurs avaient passé le pont-levis pour s’installer dans la basse-cour où ils y verraient mieux. Plusieurs savaient déjà qu’on ne jetterait personne du haut des rochers et paraissaient déçus.

L’échafaud était dressé en contrebas du château, à peu près au milieu des maisons des tisserands construites à flanc de rocher. C’était une simple plate-forme de bois avec une potence à son extrémité. On avait dû donner des ordres, car le cadavre qui pendait avait été retiré. Un homme robuste était sur la plate-forme. Sans doute celui qui servirait de bourreau.

Le ciel était bleu et le soleil déjà haut. L’air était clair, il faisait bon. Une belle journée pour mourir, se dit Guilhem en posant son regard sur la terrasse de la tour Paravelle. Il reconnut Hugues des Baux avec son frère, Baralle et quelques serviteurs. Locksley y était aussi, à l’écart, impassible, les yeux fixés sur la potence.

Les hurlements reprirent et Guilhem regarda en contrebas. On emmenait le jeune berger qui se débattait. On le tira sur l’échafaud et deux hommes le maintinrent pendant que le bourreau lui attachait le nœud coulant. Soudain, retentirent des cris et des supplications venant de la tour Paravelle. Guilhem n’eut que le temps de voir un homme qu’on maîtrisait et qu’on emmenait.

Hugues des Baux fit un signe et le bourreau poussa le gamin qui resta suspendu à un pied du sol, remuant les jambes pour lutter contre l’étranglement. Le bourreau le laissa s’agiter un moment pour qu’il souffre suffisamment, puis sauta au sol et lui tira les jambes afin de lui briser la nuque.

Une prière monta de la foule. Ensuite les gens se dispersèrent par petits groupes.

 

À

À la tour Paravelle, c’était Pierre, le père du berger, qui s’était précipité vers son seigneur. Le matin, il était au château de Castillon quand il avait appris que son fils allait être jugé, et sans doute pendu. Il s’était précipité et venait d’arriver pour demander sa grâce.

Il s’était jeté à genoux devant Hugues des Baux.

— Que faites-vous là ? avait rugi Castillon. Vous étiez de garde au château !

— C’est mon fils ! Vous ne pouvez pas faire ça ! Je n’ai que lui ! Déjà j’ai perdu mon frère et mes neveux cet hiver, pitié, seigneur.

— Votre fils n’a pas été fidèle. Il n’a plus à vivre ici.

— Pitié, seigneur, il est jeune et... il ne comprend pas tout... il est malade...

— Emmenez-le ! gronda Castillon.

— Non ! Pitié ! hurla le père dans un long sanglot.

Deux gardes le saisirent et l’entraînèrent tandis que Hugues laissa tomber :

— Je ne veux plus de lui comme homme d’armes, Rostang. Tu le renverras dans sa ferme où il remplacera son fils comme berger. Bartolomeo prendra sa place.

Après la pendaison, Pierre fut cependant autorisé à prendre le corps de son enfant pour l’ensevelir.

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