[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198
Chapitre 8
Ayant repris leurs montures, ils revinrent vers la Grand-Rue. En poursuivant tout droit, ils arriveraient au château Babon où demeurait le vicomte, expliqua le viguier à son ami. Face à la mer, Castrum Baboni était une vieille citadelle construite trois siècles plus tôt par le comte évêque Babon sur l’antique acropole romaine. C’était une petite cité fortifiée érigée pour servir de refuge à la population lors des incursions de pirates sarrasins, mais ses antiques murailles, devenues inutiles, étaient à l’abandon et n’entouraient plus que des maisons, une église et un moulin. La plus grande construction restait le donjon avec sa grande salle basse construite par le vicomte Barrai, le frère aîné de Roncelin.
— Si Garcine savait depuis trois jours que sa maîtresse passerait la nuit avec Roncelin, d’autres ont pu l’apprendre et prévenir Hugues des Baux, dit Hugues de Fer. Je vais interroger son intendant et le clerc qui lui servait de secrétaire.
— Il faut aussi que tu examines l’étoffe que Madeleine a déchirée, Hugues, dit Ibn Rushd qui avait jusqu’à présent hésité à s’exprimer. Je ne crois pas qu’elle aurait pu y parvenir, tant l’ourlet brodé était épais. Le tissu a été coupé par une lame. Je crois que ce n’était qu’un simulacre...
— Je ne comprends pas.
— On a mis cette étoffe dans la main de Madeleine pour faire croire que les agresseurs étaient les gens des Baux. Pour les accuser. Mais c’est quelqu’un d’autre qui a commis le crime.
— On l’aurait violée pour nous attirer dans une mauvaise direction ? répliqua Fer sans cacher son incrédulité.
— Pourquoi pas ? L’aveugle se détourne de la fosse où le clairvoyant se laisse tomber.
— Où veux-tu en venir, mon ami ?
— Et si Constance nous mentait ? suggéra Ibn Rushd. Peut-être savait-elle où Madeleine retrouvait Roncelin. Que savons-nous des sentiments qu’elles éprouvaient l’une pour l’autre... et si tout cela n’était qu’un crime crapuleux, ou de jalousie ?
— C’est une hypothèse monstrueuse ! s’insurgea Fer.
— J’ai connu pire dans ma vie de magistrat, soupira le musulman. Je suis persuadé qu’on a placé cette étoffe volontairement pour vous égarer... Alors pourquoi pas sa sœur ? Surtout si elle hérite des tanneries. Cicéron n’a-t-il pas suggéré Cui bono, pour connaître les raisons d’un crime ?
Fer ne répondit pas. Il n’avait pas l’habitude des enquêtes criminelles et avait du mal à imaginer la jeune et jolie Constance en meurtrière.
— Je n’y crois pas un instant, dit-il enfin, car si elle avait voulu tuer sa sœur, elle l’aurait simplement fait assassiner par des truands...
— C’est ce qu’elle a peut-être fait, mais si on l’avait tuée dans une rue, tu aurais conduit une enquête, tandis qu’avec cette étoffe, tu es persuadé que c’est Hugues des Baux.
— Je te l’accorde, mon ami. Mais pourquoi serait-ce sa sœur ? Cela pourrait être n’importe qui voulant se défaire ou se venger de Madeleine. Pourquoi pas un amant éconduit ?
— Je te l’accorde à mon tour, approuva l’ancien cadi. Il faut donc savoir si Roncelin est oui ou non entre les mains de Hugues des Baux avant de poursuivre des investigations.
Ils étaient arrivés sur une place{29}. Devant eux s’étendait une
haute muraille ponctuée de tours carrées{30} d’où dépassait un donjon rectangulaire crénelé. Hors les archères, la seule ouverture était une porte fortifiée précédée d’un pont dormant qui surplombait un fossé en partie comblé dans lequel poussait un grand figuier.
De l’autre côté, à gauche, une ruelle bordée de petites maisons descendait vers une église. Face à eux, la muraille se dressait devant la mer. Fer fit avancer son cheval jusqu’à une écurie avec une forge où travaillait un maréchal-ferrant. Descendu de sa monture, il désigna l’enceinte face à la mer.
— Le castrum a une autre entrée de ce côté-ci, mais on ne peut l’aborder qu’en barque.
Il désigna ensuite la ruelle qui conduisait à l’église.
— Ma pupille Alice habite cette grande maison ocre, juste avant l’église Saint-Laurent. Nous irons chez elle tout à l’heure.
Ils se dirigèrent vers la tour rectangulaire au sommet de laquelle flottait un étendard aux armes de Marseille. Les deux grands battants ferrés du porche d’entrée voûté en ogive étaient ouverts. Ils passèrent dans un petit corps de garde où se tenaient cinq hommes, en casaque bleue et haubergeon, puis pénétrèrent dans une grande salle sombre d’une dizaine de cannes de côté, éclairée seulement par deux flambeaux de résine et un foyer dans une grossière cheminée. Quatre gros piliers soutenaient des voûtes en arc d'ogive. La haute cheminée laissait échapper une telle quantité de fumée que l’air était à peine respirable. Le plafond des voûtes était couvert d’une épaisse couche de suie graisseuse, tout comme les armes et les écus de bois et de fer pendus sur les murs.
Un long banc à dossier courait sur tout un mur. Sur le sol en terre battue couvert de paille dormaient de gros molosses, tête serrée dans leurs pattes avant.
Dès que son regard se fut habitué à la semi-obscurité, Ibn Rushd reconnut l’intendant qui parlait avec un couple de jeunes gens. Aussitôt que celui-ci les vit entrer, il mit fin à sa conversation et se précipita vers eux en trottinant.
— Seigneur viguier, dit-il en s’inclinant, j’ai trouvé ces jongleurs à mon retour. Ils veulent parler au vicomte et refusent de me dire pourquoi. Sachant que vous alliez venir, je leur ai dit d’attendre. Peut-être leur venue a-t-elle un rapport avec... ce qui s’est passé.
— Vous avez bien fait.
Fer s’approcha du couple. Un homme et une femme qui n’avaient pas la vingtaine. Le garçon était petit, mais bâti en athlète avec un visage imberbe très expressif. Il avait un teint olivâtre et un nez en marmite, des yeux sombres mais rieurs, des cheveux noirs frisés comme les mahométans et des lèvres épaisses. Celle de dessus, perpétuellement relevée, lui donnait une expression comique. Ibn Rushd remarqua ses mains fortes et noueuses qu’il serrait sans cesse l’une contre l’autre, comme pour calmer une sourde inquiétude. Sous un mantelet à capuchon descendant aux genoux, il portait une casaque matelassée de couleur turquoise et des grègues sombres.
Elle, plus grande que lui, rousse, une gorge opulente sous un bliaut vert pomme lacé sous les bras, avec des manches amples, fendues aux entournures, laissant apparaître une robe de lin claire. Son front était large, ses pommettes hautes, son nez fin et ses yeux curieusement inquisiteurs sous de longs cils. Une petite bouche aux lèvres incarnates et une charmante fossette au menton éclairaient son sourire.
Ils ne se ressemblaient pas. À leur vêture, ce n’étaient pas de pauvres gens. Fer jugea qu’ils venaient peut-être d’Italie et quand le garçon parla, après une profonde inclination du torse, il sut qu’il avait vu juste.
— Bartolomeo Ubaldi, et ma sœur Anna Maria, seigneur, dit-il en latin.
Sa sœur ? Il avait de prime abord songé à un couple de mari et femme.
— Savez-vous qui je suis ?
— L’intendant du très haut et gracieux seigneur Roncelin vient de nous le dire, noble viguier.
— Qui êtes-vous ? Pourquoi voulez-vous voir le seigneur Roncelin ?
— Nous sommes des jongleurs... des ménestrels... des musiciens aussi, noble seigneur. Nous arrivons de Rome en barque et nous venions proposer nos services au très haut et gracieux seigneur vicomte avant de poursuivre notre voyage jusqu’à Paris.
— L’avez-vous déjà rencontré ?
— Non, seigneur.
— Pensiez-vous qu’il allait vous recevoir et vous engager sur votre bonne mine ? s’étonna Fer.
— Bien sûr, seigneur ! À Rome, nous sommes reçus dans les plus nobles familles. Nous avons apporté des lettres d’introduction. Nous espérons bien que le roi de France nous demandera de jouer pour lui, sinon nous proposerons nos services à Richard, le duc de Normandie. Aussi ce serait dommage pour le noble seigneur vicomte de ne pas nous faire jouer ici...
Hugues sourit devant son audace.
— Je crains que vous ne puissiez rencontrer le vicomte, mon garçon. Il est souffrant et se repose dans une de ses maisons de campagne.
Le jeune homme parut interloqué, ne s’attendant pas à cette réponse.
— Nous pourrions nous rendre là où il se trouve. Nous sommes capables de le guérir uniquement par notre spectacle ! intervint la jeune femme. Nous avons déjà soigné ainsi des grands seigneurs, des princes et même des cardinaux.
— Son médecin ne le lui permet pas, répliqua sèchement Fer, pour faire comprendre que l’entretien était terminé.
Ibn Rushd le prit alors par le bras et l’entraîna à l’écart pour lui parler.
— Ces jeunes gens pourraient nous être utiles, Hugues...
— Comment cela ?
— Nous ignorons où est Roncelin, et ils le cherchent aussi. Pourquoi n’iraient-ils pas aux Baux jongler, chanter et se renseigner à cette occasion. Ils pourraient facilement apprendre si on y a conduit récemment un prisonnier. C’est peut-être la seule chance que nous ayons de savoir si Roncelin est là-bas au fond d’un cachot.
Fer ne répondit pas tout de suite, évaluant les difficultés et les conséquences d’une telle proposition.
— Il faudra leur dire la vérité, objecta-t-il.
— Il faudra la révéler tôt ou tard. Et comme ils partiront sitôt que tu leur auras parlé, la rumeur ne se répandra pas.
— Mais s’ils refusent ?
— Ce sont des jongleurs ! Contre un sou d’or, ils accepteraient n’importe quoi !
Le viguier hocha du chef et revint vers les Italiens.
— Savez-vous tenir votre langue ?
— Nous sommes invités dans les plus importantes familles, seigneur ! Tout ce que nous voyons et entendons, nous l’oublions, s’offusqua la femme.
— Peut-être, mais si le bruit se répand, je saurai que c’est vous... (Il inspira profondément et parla un ton plus bas.) Personne ne le sait... Le vicomte Roncelin a disparu, il pourrait avoir été enlevé.
Les deux jeunes gens parurent décontenancés.
— Cela s’est produit hier.
— Tant pis pour nous ! fit Bartolomeo en haussant les épaules et écartant les mains.
— Son ravisseur pourrait être un seigneur hostile à Marseille, Hugues des Baux. Accepteriez-vous de vous rendre à son château et de jouer là-bas ? C’est à trois jours d’ici.
— Pourquoi ?
— Vous pourriez découvrir que Roncelin est prisonnier, et revenir me le dire.
— Cette affaire ne nous regarde pas, seigneur, répondit Bartolomeo d’un ton froid.
— Je vous payerai, bien sûr.
— Que ferons-nous de votre argent si on découvre qu’on est des espions ? On nous pendra, c’est tout ce que nous aurons gagné ! rétorqua l’italien.
— Vous n’êtes pas des espions ! Vous venez de me dire que vous alliez à Paris. Vous n’avez qu’à vous arrêter en chemin au château des Baux et à ouvrir l’œil. Si vous n’apprenez rien, ne revenez pas ici. Au contraire, si vous découvrez que Roncelin est là-bas, revenez me le dire et je vous donnerai trois sous d’or. Vous ne prenez aucun risque.
Bartolomeo regarda sa sœur qui restait impavide. Il connaissait cette expression, elle n’était pas d’accord avec lui.
— Nous devons en parler entre nous, proposa-t-il, conciliant. Nous viendrons vous trouver pour vous dire ce que nous avons décidé.
Fer ravala sa contrariété et les laissa partir. Quant à Ibn Rushd, il trouvait étrange que ces comédiens n’aient pas accepté tout de suite. Mais tout n’était-il pas étrange dans la disparition de Roncelin ?
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