[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198

Jean d'Aillon · Chapitre 35 sur 39

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[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198

Chapitre 34

 

 

C’était la nuit, profonde et hostile. Ils étaient seuls dans la chambre éclairée par deux falots.

Viendrait-il ? Il devait venir ! se répétait-il. Il ne pouvait s’être trompé. S’ils ne venaient pas, quelle confiance aurait-elle envers lui ?

Nue, elle dormait dans son lit, après s’être donnée à lui. Revêtu de sa cotte de mailles, il était sur le banc qu’il avait repoussé contre le conduit de la cheminée, surveillant l’échelle, épée à portée de main.

L’aimait-elle ? Elle n’avait rien laissé paraître, et quand il lui avait dit qu’il repartirait, elle n’avait pas cherché à le retenir.

Il avait, croyait-il, éprouvé tous les maux de la vie. Il était revenu des Baux douloureusement meurtri, et cependant il ressentait quelque chose de plus cruel que tout ce qu’il avait éprouvé. Une passion inconnue d’une violence presque insupportable.

Il n’avait cessé de penser à elle depuis son départ, huit jours plus tôt, et s’il était revenu à Marseille, c’était plus pour la revoir que pour toute autre raison. Quelle dérision ! Comment lui, qui chantait l’amour et la passion depuis des années, et qui en connaissait toutes les embûches, pouvait-il être tombé dans les filets d’une femme au cœur de pierre ?

Accablé de désespoir, il se souvenait de ses paroles. Elle voulait écorcher vif celui qui avait causé la mort de sa sœur. En même temps, il tentait de se convaincre que ce n’était qu’une vaine menace, qu’elle ne pouvait être aussi féroce. Après le souper, ne lui avait-elle pas proposé de venir dans sa couche ? Mais peut-être avait-elle considéré cela comme une récompense pour avoir découvert l’assassin de sa sœur.

Pourrait-il être heureux avec une femme comme elle ? Pourrait-il oublier ce qu’il avait connu ? Pouvait-on révoquer le passé ?

Ces questions embrumaient son cerveau et le sommeil le gagnait quand la fenêtre vola en éclats.

Il ne s’y attendait pas, persuadé qu’ils arriveraient par la porte. Il fut instantanément debout. Déjà ils étaient deux, non trois, dans la pièce, porteurs de fauchards et d’épieux, décidés à l’embrocher ou à le tailler en quartiers. Il se jeta devant eux, épée en main, pour les empêcher d’arriver jusqu’au lit.

Le fracas la réveilla et elle se mit à hurler, tandis qu’il tranchait son plus proche assaillant d’un violent coup de taille. Les autres reculèrent et il parvint à sonner du cor attaché à son cou.

Mais de nouveaux assaillants arrivaient par la fenêtre. Combien étaient-ils ? Il ne pouvait plus les compter maintenant qu’il avait reculé dans l’ombre des ballots de peaux. La seule chose dont il était sûr est qu’ils étaient beaucoup trop nombreux pour lui.

Il y eut un bref répit pendant qu’ils se rassemblaient pour l’attaquer tous ensemble avec leurs guisarmes et leurs épieux. Il eut donc le temps de sonner à nouveau du cor, mais, sans doute furieux qu’il donne l’alerte, ils se jetèrent sur lui de tous côtés. Malgré sa cotte de mailles, il sentit une pointe lui taillader le bras et il fut contraint de reculer en faisant des moulinets. Mais ils se tenaient à distance et il ne heurtait que les hampes de leurs armes.

Enfin, il brisa un fauchard qui s’était trop rapproché et trancha le poignet de l’agresseur. L’homme hurla en voyant sa main tomber et ses compagnons s’arrêtèrent, épouvantés par le sang qui giclait et les cris d’effroi de leur compagnon.

— Qu’attendez-vous ? hurla une voix furieuse derrière eux.

Enfin leur chef était là ! Mais si on ne lui venait pas en aide, ce serait une amère satisfaction, se dit Guilhem.

Il porta encore le cor à sa bouche et sonna, ce qui provoqua un sursaut de pugnacité chez ses assaillants afin de le faire cesser. Il ne put que reculer.

Cette fois, ce fut Constance qui hurla. Même si le combat faisait rage et que Guilhem se battait comme un fauve, elle devinait qu’il ne pourrait tenir longtemps et qu’il lui arriverait ce qui était arrivé à sa sœur. Elle se recroquevilla au bout du lit, terrorisée et sanglotante.

Soudain, s’embrochant dans quelque objet, Guilhem perdit l’équilibre et tomba. Celui qui dirigeait ses agresseurs avait traîtreusement jeté une perche dans ses jambes. Les ribauds se jetèrent immédiatement sur lui pour le percer.

— Arrêtez ! Je veux voir à quoi ressemble celui qu’elle a préféré. Après elle sera à vous.

Constance reconnut la voix et en fut confondue. Lui ! C’était impossible !

Protégé par ses truands, l’homme s’approcha prudemment. Guilhem distingua une tête de furet qui lui était inconnue. Son rival était coiffé d’un chapeau plat et portait un long bliaut vert, serré à la taille par une large ceinture avec une aumônière. Entre ses mains, il égrenait les perles d’un chapelet d’ivoire à gros grains.

— Ainsi c’est vous que cette bagasse a choisi, fit-il en posant sur lui un regard indifférent. Vous n’aurez pas longtemps profité de votre succès.

— Qui êtes-vous ? interrogea Guilhem sans tenter de bouger, car la pointe d’un épieu était à quelques pouces de sa poitrine.

— Aurélien, c’est le syndic de notre corporation ! lança haineusement Constance.

Guilhem crut déceler un soupçon de mécontentement dans le visage impavide du syndic des tanneurs quand il se tourna lentement vers Constance qui avait tiré un drap pour couvrir sa nudité. L’attitude reptilienne de cet homme, cette sorte de torpeur venimeuse le firent frissonner. Avait-il couru tous ces dangers, livré tous ces combats pour que cet être froid le fasse clouer par un épieu et que Constance finisse violée comme sa sœur ? Il jeta des regards de détresse autour de lui, cherchant vainement un moyen de reprendre la lutte.

— Vous auriez dû accepter ma proposition, Constance, dit lentement Aurélien, les paupières mi-closes.

— Vous êtes un porc ! lui cracha-t-elle.

— Votre sœur aussi m’a dit ça. Et vous savez ce qui lui est arrivé. Mais réjouissez-vous, vous allez connaître les mêmes plaisirs ! fit-il un ton plus haut, comme s’il avait quand même été touché par l’injure.

Il se détourna d’elle, toujours en égrenant son chapelet.

— Le viguier sait que c’est vous ! lui lança Guilhem, vous feriez mieux de fuir tant que vous avez le temps.

— Hugues de Fer ne sait rien, répliqua Aurélien en secouant lentement la tête, et votre ami ne viendra pas à votre aide.

Il eut un sourire sans joie.

— Vous pensiez vraiment me tromper ? Garcine m’a prévenu qu’un de vos amis s’était fait engager par Aicart chez qui il logerait pour la nuit. J’ai donc pris mes précautions. Ce pauvre Aicart ne peut pas sortir de sa maison, pas plus que votre ami, et pour plus de sûreté, j’ai posté un arbalétrier qui abattra quiconque franchira sa porte.

— Vous êtes un démon ! déclara Guilhem après avoir respiré profondément. Mais je ne peux m’en prendre qu’à moi, car je vous ai sous-estimé.

— Je le crois, approuva le tanneur avec un sourire suffisant.

— Puisque c’est la fin pour moi, puis-je au moins savoir qui sont ces marauds ?

Aurélien se rengorgea légèrement.

— Je peux même vous faire la faveur de tout vous dire, puisque vous allez mourir. Tout a commencé quand, par charité chrétienne, j’ai acheté une peau de sanglier à un pauvre écorcheur qui mourait de faim.

Il désigna l’homme à l’épieu. Un être rabougri avec une barbe et une chevelure hirsutes. Guilhem remarqua surtout ses mains noueuses qui tenaient le manche serré. Il ne paraissait éprouver aucune émotion.

— Il se nomme Draguonet et gîte dans les bois, dans des huttes de branchages avec d’autres miséreux. Pendant longtemps, ils ont vécu de braconnage et de la vente des dépouilles des loups qu’ils tuaient. Cela jusqu’au jour où les bouchers se sont plaints de leur concurrence et que le viguier a interdit qu’on achète leurs peaux. J’ai été le seul à leur offrir un peu de compassion en continuant à commercer avec eux.

» Mais il y a quelques mois, Madeleine est venue se plaindre. Selon elle, je tannais bien plus de peaux que je n’en achetais aux bouchers. J’ai nié, mais j’ai prévenu Draguonet que je devais mettre fin à nos affaires. Cela signifiait la mort pour lui et ses amis. Évidemment, il y aurait eu un moyen de continuer à acheter des peaux si Madeleine avait été compréhensive. Aussi lui proposai-je de l’épouser, bien que je n’en éprouvasse aucun désir. Une fois unis, je lui aurais confié mon secret. Mais malgré tous les avantages qu’elle aurait eus avec moi, un homme d’expérience bien plus riche qu’elle, elle a refusé. Il ne restait donc qu’un moyen de sauver mes amis les écorcheurs : la faire disparaître. Je suggérais à Draguonet d’attaquer sa maison une nuit, mais il aurait fallu massacrer tout le monde et il refusa. Quant à la tuer ici, ou dans la rue, personne ne voulut s’en charger.

Une lueur de compréhension se fit jour dans l’esprit de Guilhem. Aurélien n’était pas seulement un homme jaloux...

— C’est alors que j’appris de Garcine, qui est ma maîtresse, que Madeleine rencontrait le vicomte à sa maison de la Porte Galle où il se rendait sans escorte. S’en débarrasser là-bas aurait été facile, mais Draguonet ne voulait pas s’attaquer au vicomte. Je désespérais donc de trouver un moyen jusqu’au jour où se tint un conseil de la ville durant lequel Hugues de Fer s’opposa une fois de plus à mon ami Ansaldi. Un peu plus tard, le procurateur, furieux et désespéré, me confia que la confrérie du Saint-Esprit ne pourrait jamais s’imposer à Marseille tant que le viguier serait là. Il en était très affecté, car cela aurait pour conséquence moins de soins pour les pauvres, pour les malades et pour les nécessiteux, ce qui mettrait indubitablement nos âmes en péril.

— Vous... C’est vous qui avez tramé tout ça ! gémit Constance qui venait de comprendre.

Aurélien la considéra d’un regard vide, en égrenant son chapelet.

— La confrérie était riche, poursuivit-il en se tournant vers Guilhem. Aussi je demandais au procurateur pourquoi il ne proposait pas à Roncelin de racheter sa part de la vicomté. Il serait ainsi le maître. Ansaldi me répondit qu’il avait approché le vicomte, mais que Roncelin lui avait répondu qu’il ne ferait jamais rien sans l’accord du viguier. Sans doute ayant besoin de s’épancher auprès d’un ami, le procurateur me raconta alors qu’en se rendant à Montpellier, il avait plusieurs fois logé chez Rostang de Castillon dont le frère voulait aussi racheter la part de Roncelin. Mais Hugues des Baux savait que c’était impossible, car le viguier ferait tout pour l’en empêcher. Ainsi, curieusement, Ansaldi et Hugues des Baux partageaient les mêmes appétits sur Marseille et la même animosité envers son viguier !

Le syndic des tanneurs s’adressa alors à Constance.

— Je songeais que Hugues des Baux pourrait facilement mettre la main sur Roncelin, quand il se trouvait à sa tour de la Porte Galle avec Madeleine. À cette occasion, nul doute que les soudards des Baux s’occuperaient définitivement de votre sœur et qu’ils feraient avec plaisir ce que Draguonet avait scrupule à exécuter.

Il eut un petit rire grinçant en remarquant les larmes de Constance.

— Une fois prisonnier, Roncelin aurait bien été contraint de vendre ses parts. Le procurateur trouva ma proposition judicieuse, sans s’inquiéter du sort de ceux qui seraient avec Roncelin. Mais il est vrai qu’ils ne comptaient guère ! C’est bien sûr par Garcine que je pus le prévenir suffisamment à l’avance de la prochaine rencontre entre les deux amants.

Ainsi Aurélien confirmait qu’Ansaldi était bien le félon qui les avait livrés. En même temps, Guilhem se maudissait d’avoir fait preuve d’orgueil en voulant confondre lui-même son rival. Un acte inutile puisque Hugues de Fer allait découvrir la vérité dans quelques heures en interrogeant Ansaldi. Par stupidité, il allait être la cause de la mort de la femme qu’il aimait. Sauf s’il pouvait encore faire parler Aurélien...

— Comment Ansaldi pouvait-il accepter un tel arrangement ? demanda-t-il. Une fois que Roncelin aurait vendu ses parts à Hugues des Baux, la confrérie n’aurait plus eu la moindre chance de les obtenir.

— Il y avait un accord secret que je n’ai pas cherché à connaître. Il restait tout de même un obstacle...

— Hugues de Fer, avança Guilhem.

— En effet, ce diable d’homme pouvait tout faire échouer.

— Il aurait surtout pu vous découvrir, remarqua Guilhem.

— Peut-être. Aussi je suggérais à Ansaldi un moyen de se débarrasser définitivement de lui. Si les ravisseurs de Roncelin laissaient sur place une trace les incriminant, cela inciterait le viguier à tenter de le délivrer. Hugues de Fer est tombé d’autant plus facilement dans ce piège que ses amis et les consuls lui ont demandé d’aller tirer Roncelin de sa prison, tant ils redoutaient sa disparition.

— En vérité, vous vouliez surtout que les Baussenques tuent ma sœur qui vous gênait. Vous saviez qu’ils ne laisseraient pas de témoins. C’était cela votre unique dessein ! cria Constance.

Aurélien l’ignora et demanda à Guilhem, sur un ton faussement affable, si ces explications lui suffisaient.

— Presque, maître Aurélien. Savez-vous que je vous admire ? Votre machination était incroyablement habile. Vous étiez débarrassé de Madeleine, de Garcine si elle était restée, car les Baussenques l’auraient aussi tuée, et du viguier qui aurait pu découvrir votre rôle. Reste cette attaque dont j’ai été victime à l’auberge du Grand-Puits, c’était déjà vous ?

— Question inutile, puisque vous le savez ! Voyez-vous, j’avais demandé sa main à cette... bagasse, car je tenais vraiment à l’union de nos deux familles. Or, non seulement elle refusa, mais elle s’afficha avec vous, annonçant à Garcine que vous ramèneriez celui qui avait tué sa sœur et qu’elle vous épouserait pour vous récompenser ! Je décidais de la punir en vous faisant tuer, mais les deux écorcheurs de Draguonet se sont avérés incapables. Aussi, quand Garcine m’a dit que vous étiez de retour, et que vous alliez passer la nuit ici, j’ai décidé de recommencer, mais cette fois avec toute la bande d’écorcheurs. Certes, l’arrivée de l’italien a éveillé mes soupçons, car je savais que vous étiez partis avec des jongleurs venant de Rome. J’ai donc pris mes précautions. Voilà pourquoi personne n’est venu à votre aide quand vous avez sonné du cor.

Il se tourna vers Constance :

— Vous auriez dû accepter, je n’aurais pas fait pire avec vous que ce que vous allez subir !

— Jamais ! cria-t-elle.

— Je crois que vous n’êtes pas son genre, Aurélien, persifla Guilhem qui venait d’entendre un claquement au rez-de-chaussée.

Brusquement en rage, le tanneur se raidit et se tourna vers Draguonet :

— Tue-le !

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