[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198
Chapitre 17
C’est au souper que l’épouse de Hugues de Fer parla du sorcier.
— Il était devant la porte de l’Annone pendant le marché, comme tous ces bateleurs qui font des tours de passe-passe en espérant une obole. Mais celui-là n’était pas comme les autres ; grand et sombre de peau, avec une terrifiante barbe noire, il s’exprimait dans un baragoin incompréhensible. Ses yeux brillaient d’une étrange lueur et je dois avouer que j’ai eu peur rien qu’en le regardant. C’était sûrement un infidèle ! À grand renfort de gestes, il nous a demandé de nous écarter, expliquant que ce qu’il allait faire était dangereux. Un attroupement s’est formé aussitôt autour de lui, tant on était intrigués.
A ce stade de l’histoire, elle se mordilla la lèvre après avoir observé qu’Ibn Rushd avait eu un sourire quand elle avait parlé d’infidèle.
— Il a répandu une épaisse poudre, noire comme sa barbe, dans un grand cercle de deux cannes autour de lui et nous a prévenus qu’il allait ouvrir la porte de l’enfer, poursuivit-elle. Puis toujours dans son sabir, il a ajouté qu’il connaissait les formules pour se faire obéir du démon. Ensuite il a battu du briquet et une immense flamme l’a entouré dans un fracas de tonnerre. L’odeur de soufre était irrespirable... Il avait vraiment ouvert la porte de l’enfer ! fit-elle d’une voix perçante.
Toutes les conversations avaient cessé à la table. Quelques convives se signaient, d’autres priaient, chapelet en main, car ils avaient été nombreux à avoir assisté au prodige : l’épouse du viguier étant accompagnée de ses servantes et d’un des gardes de Hugues de Fer.
— Que s’est-il passé, ensuite ? demanda Hugues qui n’avait pas été informé de l’histoire, trop occupé avec les préparatifs de l’expédition aux Baux.
— Quand on a vu l’enfer, on s’est enfuis ! Des femmes sont tombées dans la bousculade. Puis la flamme s’est éteinte et le sorcier était toujours là, souriant de sa méchanceté ! Autour de lui, le sol avait fondu ! Il a alors déclaré que, contre quelques piécettes, il pouvait obtenir pour nous les faveurs du démon.
— Les faveurs du démon ! Mais qui est cet individu ? demanda le viguier dans un mélange de colère et d’inquiétude.
— Je ne sais pas, mais ce n’était pas un bateleur ordinaire, mon seigneur, affirma dame de Fer. Il a fait une quête, mais n’a presque rien reçu, car personne ne voulait donner à un sorcier. Avec mes servantes, je suis vite partie, terrorisée. Nous nous sommes juste arrêtées à Notre-Dame des Accoules prier le Seigneur de nous pardonner pour avoir écouté un envoyé du démon.
— Gratien, tu t’es renseigné sur cet homme ? demanda Fer au garde qui était avec sa femme.
Il ne supportait pas que des charlatans fassent peur à la population crédule ou troublent l’ordre établi. Il allait arrêter ce bonimenteur et le jeter hors de la ville... Et s’il découvrait que c’était vraiment un sorcier, il le punirait.
— J’ai essayé, seigneur, je suis resté pour l’interroger mais les gardes de l’évêché sont arrivés. Un religieux avait dû les prévenir, et ils l’ont emmené.
— Ils n’étaient pas dans leur juridiction ! protesta Fer un ton plus haut.
— C’est ce que j’ai dit, seigneur, mais ils m’ont répondu qu’il y avait sorcellerie, et que cela concernait le juge ecclésiastique.
— J’irai le voir demain. Si c’est vraiment un sorcier, il sera brûlé devant les Accoules.
À la fin du souper, Ibn Rushd resta avec son ami. L’homme à la poudre noire l’intriguait.
— J’ai entendu parler de cette poudre, Hugues, elle viendrait de Chine et serait capable en brûlant de fondre les métaux et de briser des murailles.
— Cet homme ne serait pas un sorcier ?
— Peut-être l’est-il, mais je ne crois pas que le Chaytan laisse voir si facilement l’enfer aux badauds d’un marché ! Si ce saltimbanque connaît le secret de cette poudre, il pourrait nous être utile.
— Comment cela ?
— Elle pourrait percer une muraille du château des Baux, nous permettre de sortir en brisant des portes, ou simplement effrayer les gens d’armes.
— Cela m’apparaît bien dangereux.
— Mon ami, ce que nous allons faire l’est déjà tellement ! Essayez d’obtenir du juge ecclésiastique qu’il vous remette cet homme.
— Il se nomme Nedjm Arslan, c’est un Perse de Damas, un sorcier, et je vais le juger avant de le faire brûler, expliqua Michel de Castellaire. L’Église ne peut tolérer qu’on en appelle au démon en pleine rue.
— Et s’il n’était qu’un bateleur ?
Ils avaient été reçus par le juge, dans sa maison qui jouxtait la tour de l’évêché. La prison ecclésiastique était mitoyenne. L’aube venait de naître et, dans deux heures, Fer avait une réunion avec le conseil de la ville.
— Mon ami Ibn Rushd pense que ce Perse utilise une poudre qui provoque des flammes, comme le bois ou le charbon dans une cheminée.
— Vous vous gaussez ! J’ai des témoignages ! Cet homme est une créature démoniale qui a ouvert la porte de l’enfer. Je suis juge par autorité apostolique. Je ne laisserai pas impunie la rébellion des enfants des ténèbres qui méprisent la miséricorde de Dieu, la foi catholique, la puissance du pape et de l’Église romaine.
Il se signa.
— J’ai consulté hier plusieurs prélats, théologiens et docteurs de l’Église. Ils sont convaincus de son activité satanique. N’a-t-il pas dit qu’il parlait aux démons ? Il sera brûlé !
— Il a été arrêté dans la ville basse. Ce n’est pas la juridiction de l’évêché, répliqua le viguier.
— Pourrions-nous le voir ? proposa Ibn Rushd.
Le juge devina qu’il devait se montrer souple.
— Je peux vous conduire à son cachot.
Ibn Rushd jeta un bref regard à Fer pour montrer qu’il s’en contentait.
Ils sortirent en passant par un jardin. Au fond, une poterne en arc de cintre conduisait à un chemin dallé qui longeait le palais épiscopal. Ils arrivèrent devant une lourde grille derrière laquelle un garde et un geôlier jouaient aux osselets sur un banc. Ils se levèrent en entendant les visiteurs.
Michel de Castellaire se fit ouvrir. Ils entrèrent dans une petite salle voûtée au fond de laquelle descendait un escalier creusé dans le rocher.
— Il est en bas, enchaîné avec d’autres prisonniers. Vous voulez descendre ou je le fais chercher ?
— Faites-le chercher, ordonna Fer.
Le geôlier et le garde descendirent. On entendit des cliquetis de verrous, de chaînes, puis ils remontèrent au bout d’un moment accompagné d’un homme moins grand que Fer ne l’avait imaginé, âgé d’une trentaine d’années. Vêtu d’une robe de laine grège, salie de sang et de boue, la barbe couverte de croûtes de sang et le visage tuméfié, il portait des chaînes aux pieds et aux mains.
Ibn Rushd s’adressa à lui en arabe et l’autre répondit dans la même langue, tandis que Michel de Castellaire se signait.
Ils parlèrent ainsi quelques minutes, puis l’ancien cadi déclara à Fer et au juge :
— Il dit qu’il utilise une poudre qu’il fabrique lui-même. On lui a pris le sac qui la contenait. Il arrive de Gênes et ne pensait pas que les gens étaient si crédules.
— Il sera jugé ! martela Castellaire.
— Où est le sac où il garde sa poudre ? demanda Ibn Rushd.
— Je le conserve comme preuve de sorcellerie.
— Nous pourrions faire une expérience dans le jardin.
— Ouvrir la porte de l’enfer ici, dans un lieu consacré ! Vous n’y pensez pas !
— Non, sourit Ibn Rushd. Juste allumer un petit tas de poudre, pour voir ce qui se passe. Vous êtes prêtre et capable d’empêcher le diable de se montrer.
— Allez chercher ce sac ! ordonna Fer.
Castellaire serra les poings, regarda le garde et le geôlier, puis Fer qui tenait son épée. Il devina qu’il n’aurait pas le dessus.
— Dépêchez-vous !
Plein de rage, il partit et revint avec un sac de cuir. Fer et Ibn Rushd l’attendaient dans le jardin. Le garde était sorti lui aussi, pour regarder.
À nouveau Ibn Rushd s’adressa à Nedjm Arslan et lui tendit le sac ainsi qu’un briquet à pierre.
Le Perse s’éloigna d’eux, s’assit par terre, écarta les jambes et plaça de la poudre sur la chaîne, à l’endroit où elle touchait le sol. Il frappa le fer dans le briquet à amadou et alluma la poudre.
Il y eut une brillante lueur, une sorte de chuintement, et la flamme monta à plus d’une toise avant de s’éteindre presque aussitôt.
Effrayés, tous avaient reculé.
Le prisonnier revint vers eux, marchant avec précaution. La chaîne avait fondu en son milieu, comme si elle était passée dans une forge. Là où la poudre l’avait coupée, les maillons étaient encore rougis.
— Vous voyez, dit Ibn Rushd, il n’y a là rien de diabolique ! C’est simplement une poudre qui ressemble au charbon, mais plus puissante.
— L’affaire est entendue, décida Fer qui avait compris combien la poudre serait utile dans leur entreprise. Je l’emmène.
— Non ! Ne sentez-vous pas le soufre ? Je suis juge en dernier appel ici, et juge souverain pour la sorcellerie.
— Il n’y a aucune sorcellerie et vous avez arrêté cet homme dans la ville basse. Quatre gardes m’ont accompagné et m’attendent dans la cour de l’évêché. Voulez-vous vous rebeller contre mon autorité ? Faites-le et je vous fais saisir pour être intervenu dans la ville basse ! Soyez assuré que l’évêque Rainier m’approuvera ! Venez, Ibn Rushd !
Celui-ci dit quelques mots à Nedjm Arslan qui le suivit en gardant son sac de poudre. Ils partirent, mais si Fer s’était retourné, il se serait inquiété de la haine affichée sur le visage de Castellaire.
Le viguier se rendit au Tholoneum avec deux de ses gardes, laissant Ibn Rushd et les deux autres conduire le Perse chez lui.
Dès le retour des jongleurs italiens, Hugues de Fer avait envoyé un messager à son ami Vivaud pour lui demander de réunir le conseil de la ville, aussi quand il entra dans la salle, tout le monde était arrivé.
Les consuls avaient pris la même place que lors de la dernière réunion. Fer leur annonça ce que les jongleurs avaient découvert et leur communiqua sa décision d’aller délivrer Roncelin.
— C’est folie ! intervint aussitôt le procurateur du Saint-Esprit. Comment pouvez-vous espérer faire évader un prisonnier de cette forteresse ? J’y ai logé une fois en me rendant à Montpellier : la seule entrée se fait par le pont-levis et la garnison est forte de plus d’une centaine d’hommes. De surcroît, le château est construit sur un plateau très élevé, avec un seul passage par une porte fortifiée bien gardée.
» En revanche, j’ai parlé à Gérard Adhémar. Il accepte de devenir vicomte si nous l’assistons dans sa tâche. Avez-vous rencontré l’abbesse de Saint-Sauveur pour faire entrer Alice au couvent ? ajouta-t-il d’un ton conciliant.
— Non, j’ai seulement interrogé ma pupille. Elle refuse de devenir religieuse et veut toujours épouser le jeune Raymond des Baux.
— Depuis quand aurait-elle le choix ? C’est à vous de décider, pas à elle ! répliqua sèchement Ansaldi. Vous êtes son tuteur.
— Je ne ferai rien contre sa volonté. Je partirai demain pour délivrer Roncelin. C’est mon devoir puisque je lui ai prêté hommage.
— Si Roncelin est prisonnier, c’est en effet votre devoir de féal de tout faire pour le libérer, approuva l’armateur Grégoire Ratoneau, mais ne serait-il pas plus simple de proposer une rançon ?
— La rançon, Hugues des Baux l’a déjà : c’est la part de Roncelin sur la ville de Marseille ! répondit Fer.
— Les Baussenques vous connaissent, remarqua Pierre Barthélémy, le négociant de drap, je ne vois pas comment vous parviendrez à les tromper.
— J’ai rassemblé quelques personnes valeureuses et hardies. Ces hommes entreront dans le château en demandant l’hospitalité. Je resterai caché à l’extérieur avec des chevaux et ils tenteront de sortir la nuit avec le prisonnier.
— Qui sont ces fous qui souhaitent finir pendus ? demanda le procurateur avec ironie.
— Les comédiens que j’ai déjà envoyés, et un chevalier troubadour en quête d’un engagement. Mais il faudra les payer. Je suis prêt a le faire, pourtant il serait normal que vous participiez à cet effort.
Sur les conseils d’Ibn Rushd, Hugues de Fer avait choisi d’en dire le moins possible. Quelqu’un avait prévenu les Baussenques de la présence de Roncelin dans sa maison de Porte Galle. Si c’était un consul, il recommencerait à trahir la ville. Révéler que les jongleurs et un homme d’armes l’accompagneraient était bien suffisant.
— Combien faudrait-il ? demanda Ansaldi, radouci.
— Les jongleurs demandent cinq cents sous d’or si l’entreprise réussit, et le chevalier six cents. Mais il faudra l’équiper et lui payer des gages de quarante sous par jour. Si nous échouons, les sommes à leur donner seront moindres, bien sûr.
— C’est beaucoup ! protesta le vendeur d’huile Raymond Sarraset.
Sous l’émotion, son visage était encore plus écarlate que d’habitude.
— Botin a promis six cent cinquante sous si nous ramenons Roncelin, le treizan de la dette du vicomte envers lui.
Il manquera pas loin d’un millier de sous, remarqua Vivaud.
— Je les payerai si vous refusez de participer, je vous l’ai dit, répliqua Fer.
— Nous payerons notre part, bien sûr ! assura Vivaud. Chacun de nous donnera cent cinquante sous.
Pierre Barthélémy et son ami Grégoire Ratoneau approuvèrent d’un hochement de tête, mais Benoît Aurélien avait sorti son chapelet et priait en silence, comme indifférent.
— Je m’incline et supplierai Notre Seigneur qu’il vous assiste, dit chaleureusement Antoine Ansaldi. Mais je persiste à penser que c’est folie. Que deviendrons-nous si vous ne revenez pas ?
— Si le retour de Roncelin ne nous coûte que cela, pourquoi pas ? laissa enfin tomber le syndic de la corporation des tanneurs. Mais nous ne payerons qu’à son retour.
— Si tout le monde est d’accord, dit Vivaud, je vais appeler le notaire pour qu’il rédige l’acte que nous signerons.
Guilhem avait été le seul à remarquer la stupéfaction de Locksley en découvrant les deux Italiens.
— Bartolomeo et sa sœur Anna Maria sont des jongleurs venant de Rome, avait dit simplement Hugues de Fer en les présentant.
Il avait poursuivi en s’adressant d’abord à Bartolomeo :
— Le noble comte Robert de Locksley sera des nôtres. Seigneur comte, pouvez-vous nous présenter votre ami ?
Locksley, toujours figé en regardant Anna Maria, n’avait pas répondu. À ce moment, elle s’était aperçue de son trouble et avait haussé un sourcil de mécontentement.
— Anna Maria ? avait finalement murmuré le Saxon.
— C’est bien mon nom, avait-elle ironisé.
Guilhem avait alors distinctement entendu son ami murmurer : « Marianne. »
— Je suis Guilhem d’Ussel, avait-il dit dans un sourire, puisque Locksley ne le présentait pas. Troubadour et vagabond.
— Vous portez une épée, remarqua Fer.
— Et des éperons, puisque je suis chevalier.
— Le comte vous a dit de quoi il s’agissait ?
— Il me l’a dit, mais je ne crois pas que ce soit réalisable.
— Nous avons un plan. Pouvons-nous vous compter parmi les nôtres ?
Guilhem avait approuvé de la tête en précisant :
— Aux mêmes conditions que mon ami Locksley, bien sûr.
— Je connais les capacités du sire de Locksley, et nullement les vôtres, gracieux chevalier, avait répliqué Fer. D’où venez-vous ? Qui vous a adoubé ?
— J’ai été lieutenant du seigneur Cadoc de Gaillon. J’ai aussi été au service du prince Jean et c’est Mercadier qui m’a armé chevalier.
— L’écorcheur ! s’était exclamé Fer avec dégoût.
— Qui est ce Mercadier ? avait plaisanté Bartolomeo.
— Priez pour ne jamais croiser sa route ! avait répondu Fer. Je n’ai pas le choix, seigneur d’Ussel, et j’accepte donc vos conditions.
— Quand partons-nous ?
— Après-demain, car demain, il y aura réunion du conseil de la ville. Vous aurez le temps de préparer votre équipement. Approchez-vous de la table : Bartolomeo et Anna Maria nous ont décrit le château et ses abords et je vais vous expliquer notre plan.
C’est le soir, après avoir bu plus que de raison, que Robert de Locksley s’était épanché auprès de Guilhem.
— J’ai été marié, mon ami, et j’ai connu le bonheur. Marianne était la meilleure des femmes et la plus séduisante des maîtresses. Mais la fièvre est venue et l’a emportée. Je me suis croisé en espérant la rejoindre. Seulement, la mort n’a pas voulu de moi, et je suis là, seul...
Il s’était tu un long moment avant d’ajouter :
— Cette femme... Anna Maria... avait-il balbutié dans les vapeurs du vin.
— Elle est fort belle.
— C’est Marianne !
Guilhem l’avait regardé en riant. Son ami était ivre !
— Non, je ne suis pas complètement soûl, mon ami, avait fait tristement le Saxon. Marianne est morte, mais cette Italienne lui ressemble comme si elles étaient sœurs jumelles.
Guilhem leva les index de ses deux mains :
— Tout ce qui se ressemble n’est pas identique, ami. Ces doigts se ressemblent, ils sont même presque pareils (il les remua en riant), pourtant ce ne sont pas les mêmes doigts ! Il arrive parfois que deux personnes soient l’image l’une de l’autre, ce n’est que l’effet du hasard.
— En effet, seulement elles portent le même nom : Marianne et Anna Maria. Qui peut prétendre que c’est le hasard ? Je crois que Notre Seigneur a répondu à mes prières, car j’avais pris la croix pour lui.
Guilhem fit la moue. Il avait connu trop d’atrocités pour croire que Dieu répondait aux prières des hommes.
— Seulement, si Marianne est revenue, je ne veux pas qu’elle nous accompagne aux Baux, car je devine que je la perdrais.
Il s’était levé et il était parti en titubant.
Depuis, Guilhem n’avait plus revu Robert de Locksley sauf au début de l’après-midi, chez le notaire où ils avaient signé l’accord les liant tous. Il y avait un juif, un ami du viguier que Locksley connaissait, qui leur avait promis cent sous d’or à chacun, et un autre témoin nommé Vivaud. Robert était ensuite parti avec eux chez des armuriers de la rue de la Lancerie pour se faire équiper.
Guilhem n’avait rien à préparer. Il était juste allé voir Constance pour lui dire qu’il partait, qu’il allait peut-être retrouver les assassins de sa sœur.
— Je veux que vous les rameniez, lui avait-elle rappelé d’un ton dur.
— Si nous nous battons, je doute que ce soit possible.
Elle n’avait pas répondu et n’avait plus parlé de lui donner des gages. Guilhem devinait qu’elle ne cherchait qu’à l’utiliser et regrettait d’être retourné la voir, mais il ne pouvait s’empêcher de penser à elle.
À une table de l’auberge, devant un pichet de vin, il songeait à elle quand un moine de Saint-Victor, en robe de toile rugueuse serrée aux hanches par un cordon de laine, s’assit devant lui. Un grand capuchon couvrait entièrement ses traits.
Guilhem connaissait ces religieux qui portaient un cilice sous leur robe et appelaient l’abbaye la porte du Paradis. Certains s’ensevelissaient vivants dans leur cellule dont ils faisaient sceller la porte qui ne s’ouvrait que pour laisser sortir leur cadavre. Il était rare de les voir dans une auberge. Encore plus qu’ils s’adressent à des inconnus.
— Vous êtes Guilhem d’Ussel, affirma le religieux d’une voix sourde.
— En effet, dit Guilhem, pensant que le moine voulait le bénir contre quelque obole.
— Vous partez demain aux Baux pour libérer le vicomte Roncelin.
Cette fois, Guilhem ne répondit pas, comprenant que cette rencontre n’était pas fortuite, mais comme l’autre ne disait plus rien, il demanda :
— Qui êtes-vous ?
— Vous êtes un mercenaire. Voulez-vous gagner deux cents sous d’or ? demanda le moine sans répondre.
— Qui les refuserait ? Que devrais-je faire ? sourit Guilhem.
— Vous les aurez si Hugues de Fer ne revient pas.
— C’est tout ?
— Je crois que vous recevrez déjà une récompense si vous ramenez Roncelin.
— Je veux cinq cents sous d’or pour que Fer reste là-bas, proposa Guilhem.
— C’est beaucoup !
— Mais le viguier vous embarrasse aussi beaucoup, répliqua Guilhem.
— C’est d’accord, mais uniquement si vous ramenez Roncelin vivant.
— Comment serai-je payé ? Dois-je vous faire confiance et attendre que vous veniez dans cette auberge ? J’ignore qui vous êtes.
Le moine posa une main sur la table. Ce n’était pas une main de jeune homme, remarqua Guilhem, mais pas une main de vieillard non plus. Il ôta une bague avec un rubis qu’il portait à l’index droit.
— Je tiens beaucoup à cette bague. Quand vous reviendrez, je vous la rachèterai cinq cents sous d’or si Roncelin est avec vous, trois cents sinon.
— Je pourrais la revendre et ne pas revenir.
— Vous en tireriez à peine le dixième.
Guilhem prit la bague.
— Je reviendrai, dit-il.
Le moine se leva et sortit.
Guilhem hésita un instant à le suivre, mais il faisait presque nuit et l’autre avait dû prendre ses précautions.
Pourquoi cet homme voulait-il se débarrasser du viguier ?
— Seigneur, le garçon d’écurie m’envoie vous dire que votre cheval est malade.
C’était un gamin que Guilhem n’avait jamais vu. Il se leva, brusquement inquiet. Il avait brossé sa monture dans l’après-midi et avait vérifié ses fers. Il n’avait rien remarqué. Il prit son épée posée sur la table et se dirigea vers la porte du fond. Un couloir conduisait à l’écurie.
Il faisait presque nuit et il n’avait pas de lanterne. Il regretta de ne pas avoir demandé au gamin de l’accompagner avec un falot.
— Holà ! cria-t-il pour que l’un des garçons d’écurie, qui logeaient près des bêtes, approche.
Plusieurs chevaux hennirent. Où était ce pendard ? se demanda-t-il.
Il s’avança vers les mangeoires. Son cheval était là et paraissait fringant. Il y avait aussi le palefroi de Locksley, deux mulets et quatre ânes.
Il entendit un bruit de pas et se retourna, aussi le coup asséné vers sa nuque fut-il dévié sur son épaule. Malgré cela, la violence du choc lui fit perdre l’équilibre. Il tomba. Au sol, il vit l'ombre du fer de la fourche qui s’apprêtait à le clouer. Instinctivement, il roula sur le côté et les pointes se plantèrent juste à l’endroit où il était auparavant. Son agresseur tira vivement la fourche, tandis qu’une seconde ombre se précipitait sur lui avec ce qui semblait être une guisarme.
Guilhem tenta de l’éviter et heurta l’un des poteaux de bois qui tenaient le toit de l’écurie. La fourche se précipita à nouveau sur lui et cloua cette fois une pièce de sa manche. Il essaya de se dégager mais l’autre le maintenait fermement.
— Il peut plus bouger, cloute-le ! cria un des ribauds.
Celui à la guisarme saisit la hampe à deux mains. Guilhem cherchait vainement à se relever. Il comprit que c’était la fin et fixa sans sourciller celui qui allait le tuer, pour ne pas oublier son visage quand il le chercherait dans l’au-delà afin de lui régler son compte.
Les yeux brusquement exorbités sous son front bestial, l’autre ouvrit grand une bouche édentée et une giclée de sang en jaillit. Il resta debout un instant, immobile. Guilhem s’aperçut alors que le crâne de son agresseur était tranché verticalement jusqu’à son nez. Soudain une molle pâte grise jaillit au milieu de ses cheveux noirs et il s’écroula. Le second truand tomba près de lui, une énorme entaille au cou.
— Tu n’as rien ?
C’était Robert.
— Peux-tu retirer cette fourche ? haleta Guilhem. Ma manche est prise dans les pointes.
— C’était un homme adroit, plaisanta Locksley en le dégageant. Es-tu blessé ?
— Une bosse.
— Que te voulaient-ils ? Des voleurs ?
— Non, je suis trop pauvre, ils voulaient juste me tuer.
— Pourquoi ?
— Je devine qu’on ne veut pas que je parte aux Baux.
— Pourquoi ?
— Ça, je ne sais pas.
Il se pencha pour examiner les corps.
— Jamais vu. (Il se releva.) Tu es arrivé à temps.
— Je revenais, je t’ai cherché et on m’a dit que tu étais parti aux écuries.
— Tu as peut-être eu de la chance aussi...
— Tu crois qu’ils auraient pu s’en prendre à moi ?
Guilhem soupira.
— Allons voir le cabaretier. Qu’il prévienne le viguier et enfermons-nous dans la chambre.
C’est le lendemain soir que Rostang de Castillon reçut le messager qui avait galopé sans débotter. Le parchemin qu’il portait le prévenait que Hugues de Fer allait tenter de pénétrer dans le château des Baux par ruse et qu’il serait aidé par des jongleurs et un chevalier.
OceanofPDF.com