[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198

Jean d'Aillon · Chapitre 36 sur 39

Pages du PDF

[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198

Chapitre 35

 

 

Guilhem avait expliqué à Constance que celui qui avait tenté de le faire assassiner était un rival. Si cet homme apprenait – et tout indiquait qu’il avait des espions chez les Mont Laurier – qu’il passait la nuit avec elle, il tenterait à nouveau de le faire disparaître.

Elle devrait donc annoncer à ses domestiques que Guilhem d’Ussel resterait dans sa chambre. Il lui avait cependant promis que ce ne serait qu’un leurre, qu’il resterait sur le banc à veiller. On sait qu’elle n’avait pas accepté et qu’elle lui avait proposé de partager sa couche.

Guilhem se doutait que le misérable ne viendrait pas seul. C’est là qu’intervenait Bartolomeo. Le jongleur s’était présenté dans la soirée sur la place des corroyeurs, racontant qu’il cherchait du travail, qu’il arrivait d’Italie en barque et qu’il connaissait bien le métier de tanneur appris à Pise. Prévenu par sa maîtresse, le contremaître des Mont Laurier l’avait aussitôt engagé.

Bartolomeo avait soupé avec toute la maisonnée. Guilhem avait fait semblant de ne pas le connaître, puis le jeune Italien était parti avec Aicart qui devait le loger.

La maison du contremaître était proche de celle de Constance. Étroite, elle ne possédait qu’une petite pièce en rez-de-chaussée ainsi qu’un grenier.

La nuit était à peine tombée quand un homme, solidement armé et porteur d’un grand arc, avait frappé à la porte d’Aicart qui l’avait vite fait entrer. C’était Robert de Locksley, car Guilhem n’avait jamais pensé que Bartolomeo serait un renfort suffisant si une bande armée attaquait la maison de Constance. En revanche, avec le Saxon, il était certain de venir aisément à bout de quelques truands.

Chez Aicart, personne n’avait dormi. Locksley avait donné un fléau d’armes et une courte épée à Bartolomeo. Le contremaître, prévenu qu’il aurait à se battre, avait préparé un de ses tranchoirs.

C’est au milieu de la nuit que le cor avait retenti. Ils s’étaient aussitôt précipités sur la porte qui s’ouvrait vers l’intérieur.

Celle-ci n’avait pas bougé, comme si elle était verrouillée. Ils l’avaient tirée de toutes leurs forces, sans succès. Finalement Aicart avait compris :

— Il y a un heurtoir de l’autre côté... Un anneau de fer forgé sur une tête de sanglier en bronze qui sert aussi de poignée. Quelqu’un a dû glisser une barre dans l’anneau. Si elle s’appuie sur les murs, à moins de la briser, on ne pourra pas ouvrir.

— La fenêtre ? proposa Bartolomeo.

Robert de Locksley la regarda, mais elle avait une épaisse grille de fer.

— Il y a une autre sortie ? s’enquit-il, terrifié par l’astuce de cet ennemi invisible qui les avait déjà immobilisés.

— Non, il n’y a que cette porte, répondit Aicart, désemparé.

— Il ne reste donc que le toit, il faut le démolir, décida Locksley en prenant la lanterne sur la table.

Ils montèrent par l’échelle. Aicart avait pris un gros marteau. Le grenier était envahi de peaux qui séchaient sur des cordes. Locksley examina la toiture, en planches mal dégrossies sur d’énormes poutres. Même avec une masse, ils n’en viendraient pas à bout rapidement.

— La lucarne ! s’exclama Bartolomeo en s’approchant d’une ouverture d’un pied de côté protégée par une peau de porc.

L’ouverture donnait sur la place des corroyeurs.

— Elle est trop étroite, personne ne peut passer par là.

— Je suis souple, je passerai ! affirma Bartolomeo. Il suffit de casser le dormant.

Il arracha la peau de porc, prit le marteau et commença à frapper, mais sans grand résultat.

— Vous vous y prenez mal, intervint Aicart en lui reprenant l’outil.

En s’installant confortablement devant la lucarne, le contremaître parvint à détacher peu à peu le bâti au fond de l’embrasure. Au bout de plusieurs coups, celui-ci commença à se détacher.

Locksley reprenait espoir quand le carreau d’arbalète pénétra dans l’épaule d’Aicart avec une telle violence qu’il le projeta en arrière. Le Saxon crut à une chute, et ce n’est que quand il vit le sang rougir la cotte du contremaître qu’il comprit.

— Pousse-toi, Bartolomeo, ils ont une arbalète ! cria-t-il.

En même temps, il tirait le serviteur de Constance qui venait de perdre connaissance. Le carreau était entré dans le muscle de son épaule et s’était planté sous la clavicule. Robert de Locksley attrapa à pleines mains la tige de fer et tira brusquement. Aicart hurla en reprenant conscience.

— Va arracher un morceau du drap de son lit, ordonna-t-il à Bartolomeo pendant qu’il pressait la plaie pour arrêter l’hémorragie. Sa chemise est trop sale pour que je le panse avec.

L’Italien s’exécuta et revint vite avec une bande de tissu. Locksley lui montra comment faire le pansement et le laissa terminer.

Je descends. Quand tu auras fini, fais un mannequin avec des peaux et passe-le plusieurs fois devant le fenestron bien éclairé par la lanterne. Il faut que l’arbalétrier tire un nouveau carreau.

— Qu’allez-vous faire ?

Locksley ne répondit pas. Sur l’échelle, il entendit à nouveau le son du cor. Guilhem était toujours vivant.

En bas, dans le noir, il prit son arc, cinq flèches et ouvrit la fenêtre. Il savait qu’il serait invisible de l’arbalétrier.

Il observa la place presque totalement dans l’obscurité. D’où avait-il tiré ? À moins qu’il ne fût un excellent tireur, il devait être près, car une arbalète n’était guère précise. De surcroît, il n’y avait aucune raison pour qu’il se soit dissimulé puisqu’il savait qu’il ne risquait rien.

Il crut distinguer une ombre, puis entendit le claquement révélateur de la détente. Aussitôt, il tira sa volée de flèches dans la direction d’où venait le bruit. Le hurlement fut bref, mais révélateur. Il avait touché le tireur.

Il remonta dans le grenier, prit le marteau et finit rageusement de briser le dormant. Par précaution, Bartolomeo avait éteint la lanterne.

— Tu penses parvenir à passer ? demanda-t-il à l’italien quand il eut fait basculer le cadre à l’extérieur.

— Oui.

— Tu devras sauter, c’est haut !

— Pas pour moi.

Bartolomeo ôta ses vêtements et s’engagea dans le trou. Il glissa d’abord la tête, puis, ayant enfilé le torse, il se retourna pour chercher une prise.

Pendant ce temps, Locksley interrogeait Aicart qui geignait doucement.

— Je vais chercher du secours, tiendrez-vous ?

— N’ayez pas de crainte pour moi, la douleur diminue. Sauvez seulement dame Constance, je vous en supplie.

Robert de Locksley le laissa et descendit. Bartolomeo avait retiré la barre, ouvert la porte et pris une épée. Ils partirent en courant chez Constance.

— J’ouvre et je tire, prévint Locksley. Tu achèveras les blessés.

Il appuya doucement sur le loquet pour ne faire aucun bruit et poussa lentement l’huis avec l’épaule. Une flèche était déjà empennée à son arc.

Il découvrit deux hommes avec des épieux, près des domestiques à genoux. La première flèche atteignit l’un des truands dans le dos. L’autre se retourna et reçut la seconde flèche dans l’œil.

Ils s’écroulèrent. Déjà Bartolomeo était sur eux, épée haute pour leur trancher le col. Robert de Locksley mit un doigt sur sa bouche pour que personne ne parle. Une domestique désigna l’échelle. Le Saxon y courut en silence et commença à gravir les barreaux, une nouvelle flèche encochée, quelques autres en main.

C’est à cet instant qu’il entendit : « Tue-le ! » Ne pouvant plus attendre, il surgit dans la pièce, découvrit la scène et tira sur celui qui s’apprêtait à planter son épieu sur Guilhem.

Il avait tiré trop vite et le trait atteignit le truand à l’épaule. Immédiatement après, une seconde flèche se planta dans sa cuisse. Ensuite, Locksley tira calmement ses autres flèches sur les ribauds, les clouant tous sur les ballots de peaux.

À

À l’instant où Guilhem avait entendu le claquement de l’arc dans la pièce d’en bas, il avait compris que Locksley était enfin arrivé. Il roula sur lui-même, tandis que Draguonet enfonçait son épieu dans le plancher. Presque aussitôt, l’écorcheur s’écroula touché à l’épaule puis à la cuisse. En même temps, Guilhem saisit les jambes d’Aurélien et le fit tomber. Il lui martela alors le visage, lui brisant nez, pommettes et mâchoire.

— C’était juste, compère ! s’exclama Locksley en franchissant le dernier barreau de l’échelle.

Deux ou trois des écorcheurs avaient réussi à fuir, les autres agonisaient. Bartolomeo arriva à son tour, sa lame encore rouge, et les acheva.

— J’avais presque perdu espoir ! haleta Guilhem en se levant péniblement.

— Nous avons eu un contretemps, grimaça le Saxon. Me présenteras-tu à cette charmante dame ?

En même temps, Locksley faisait un pas vers Constance, toujours couverte de son drap, et s’inclinait devant elle.

— Constance Mont Laurier. Nous avons failli faire le grand voyage ensemble ! Constance, voici mon ami, le noble comte de Huntington.

— Dieu m’a exaucée ! balbutia-t-elle en éclatant en sanglots.

— Dieu ? ironisa Guilhem. Pour ma part j’avais deviné qu’il nous restait une chance quand Aurélien a parlé de mon ami. Il ignorait donc qu’ils étaient deux ! Voilà pourquoi je l’ai fait caqueter le plus longtemps possible, jusqu’à ce que j’entende le claquement de l’arc de Robert.

Il regarda Aurélien qui, le visage en sang, reprenait peu à peu conscience.

— Maintenant, ce pendard va nous raconter le reste.

— Est-ce nécessaire ? demanda évasivement Constance en se levant du lit.

Nue, ignorant les hommes qui la regardaient, elle enfila son bliaut avant de se diriger vers l’échelle qu’elle descendit.

Son comportement surprit Guilhem, mais il se dit qu’elle avait hâte de savoir si ses serviteurs n’avaient pas trop souffert de l’agression.

— Nous allons vous conduire chez le viguier, dit-il à Aurélien. Mais je crois qu’il aurait été préférable pour vous que mon ami vous tue.

Bartolomeo garrottait Aurélien quand Constance revint accompagnée d’Étienne et d’Aicart, le bras bandé, ainsi que de quelques ouvriers tanneurs qu’elle avait fait chercher.

Guilhem ne leur prêta pas attention. Il remarqua seulement le long couteau à écorcher qu’elle tenait.

— Nobles seigneurs, vous avez ma reconnaissance éternelle pour m’avoir sauvée et m’avoir livré celui qui est la cause des souffrances et de la mort de ma sœur. Maintenant, rentrez chez vous. J’ai un pénible travail à accomplir auquel il est inutile que vous assistiez.

En disant ces mots, elle planta son regard dans celui d’Aurélien. Lui aussi avait vu le couteau, il était tanneur et savait à quoi servait cette lame tranchante et effilée. De plus, il n’ignorait pas qu’elle avait annoncé autour d’elle qu’elle écorcherait vif le responsable de la mort de Madeleine.

Il lança un regard de terreur à Guilhem.

— Ne la laissez pas faire ! Au nom du Seigneur, je vous supplie de ne pas m’abandonner ! gargouilla-t-il avec sa bouche fracassée.

En plein désarroi, Guilhem considéra Constance. Dans la nuit, il avait fini par se convaincre qu’il pourrait l’épouser. Il venait de comprendre qu’il s’était aveuglé. Cette femme était aussi féroce qu’une lionne et n’éprouvait aucune pitié. Il s’était trompé en croyant pouvoir vivre avec elle.

Pour confirmer son jugement, elle lui lança un regard vide de toute humanité en lui disant brutalement :

— Aurélien est à moi. Il souffrira au centuple ce que j’ai ressenti. Seuls ses tourments pourront me guérir.

Elle se tourna vers ses hommes.

— Je voulais l’écorcher maintenant, mais je crois qu’il est préférable que tous les tanneurs y assistent. Emportez-le et attachez-le sur les perches, dans la cour. Je m’occuperai de lui demain matin. En attendant, jetez ceux-là par la fenêtre.

Elle avait désigné les écorcheurs cloués sur les peaux, dont deux gémissaient.

Que pouvaient-ils faire ? Se battre contre les tanneurs ? Tuer ou se faire tuer pour un être qui n’en valait pas la peine ? Guilhem fit signe à Robert qu’ils devaient se retirer. Bien que n’ayant pas entièrement compris ce qui se passait, le Saxon hocha du chef.

É

— Étienne, dit-il au contremaître, nous partons. Allez ouvrir l’écurie pour que je prenne mon cheval et préparez-moi une lanterne.

Comprenant qu’ils l’abandonnaient, Aurélien poussa un long hurlement de désespoir, tandis que Guilhem saluait froidement Constance d’un signe de tête, auquel elle ne répondit pas.

Locksley et Bartolomeo étaient venus à pied. En se rendant à l’écurie, Guilhem leur expliqua brièvement quel avait été le rôle d’Aurélien, et ce que Constance allait lui faire subir. Il leur avoua combien il était fâché contre lui-même. Fâché de ne pas avoir compris qu’Antoine Ansaldi avait un complice. Fâché de s’être trompé sur Constance, et surtout fâché d’avoir été trop sûr de lui. S’il avait laissé Hugues de Fer agir, Aurélien aurait été pris durant le conseil des consuls et ne serait pas sur le point d’être écorché vif.

Le cheval sellé, ils s’apprêtaient à partir quand Constance arriva. Elle était seule. Guilhem laissa ses compagnons pour s’approcher d’elle. Ils sortirent dans la cour obscure.

— Tu peux rester, tu sais, lui dit-elle d’une voix rauque.

— C’est impossible.

— Pourquoi ?

— J’ai connu un homme envers qui j’avais une certaine estime. Il était loyal et bon compagnon, mais il était inutilement cruel, car il n’avait pas de cœur. Il te ressemblait et je l’ai fui. Voilà pourquoi.

— Aurélien a mérité son sort.

— Sans doute, mais j’attends plus d’humanité de ceux que j’aime.

Il se détourna et revint vers son cheval.

— Partons, dit-il à Locksley.

Il ne la vit plus quand ils traversèrent l’esplanade des tanneurs. Pleurait-elle, le regrettait-elle ? Il en doutait.

— Allons-nous à l’auberge ? demanda Locksley, qui ne s’intéressait pas au sort d’Aurélien.

— Non, je dois réparer mes erreurs. C’est au vicomte de juger les criminels de cette ville.

À la tour du viguier, ils eurent du mal à se faire ouvrir. Enfin le bayle et l’écuyer les firent entrer et Fer fut prévenu.

Moins d’une heure plus tard, alors que l’aube chassait la nuit, le viguier, accompagné de tous les hommes d’armes qu’il avait pu réunir, partit se faire remettre Aurélien.

OceanofPDF.com