[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198
Chapitre 24
Arslan le Perse s’était procuré de l’esprit-de-vin en justifiant un besoin de son maître pour une préparation médicale. Depuis, il avait pétri la pâte qui commençait à sécher quand Robert de Locksley rentra de la pendaison. Ibn Rushd et le Perse, qui préparaient des pots à feu et des mèches en laine de mouton frottée de soufre, s’arrêtèrent pour lui lancer un regard interrogateur.
Quand Raimbaud de Cavaillon était venu prévenir Locksley que le seigneur des Baux voulait qu’il siège au jugement des félons, il avait laissé ses compagnons en leur demandant de préparer au plus vite le mélange. Il était revenu les voir avant d’aller assister à la pendaison pour leur raconter qu’Anna Maria et Bartolomeo étaient provisoirement sauvés et que Guilhem avait changé de camp. Ibn Rushd n’avait pas caché sa déception. Locksley avait ajouté qu’un jeune garçon, qui avait caché Hugues de Fer, allait être pendu et qu’il tenterait de fléchir Hugues des Baux.
— Hugues des Baux n’a pas fléchi, laissa tomber le Saxon en entrant.
— Je n’y croyais pas, fit Ibn Rushd. D’ailleurs Guilhem aurait été pendu avec lui s’il n’avait pas prêté allégeance aux Baussenques.
— Sans doute, soupira Robert de Locksley. Où en êtes-vous ?
— Nous préparons des mélanges différents. D’après Nedjm, les propriétés de cette poudre changeraient suivant les quantités des parties, expliqua le médecin. Avec six parts de soufre et de sel de roche pour une part de charbon, la poudre brûle et provoque seulement des incendies, tandis qu’elle explose si elle est composée de six parts de sel, une de soufre et deux de charbon. J’avais fait des observations semblables dans la composition des thériaques : suivant le rapport des substances qui se trouvent mélangées, les effets sont différents.
— Dans quoi mettrez-vous la poudre ?
— Aux cuisines, j’ai demandé des petits pots de terre que nous avons remplis avec le mélange qui brûle et, à la demande de Nedjm, j’avais emporté de Marseille quelques coffrets de fer. Ceux-là seront pleins de poudre explosive.
Locksley examina un moment les pains de poudre noire, puis les pots et les boîtes en fer avant de s’enquérir :
— Pourrions-nous agir ce soir ?
— Oui. Nous avons suffisamment de coffrets pour détruire plusieurs portes et les pots à feu multiplieront les incendies.
— Nedjm m’accompagnera à la porte de la prison, puis nous irons délivrer les jongleurs. Vous, Ibn Rushd, vous provoquerez des incendies partout avec les pots à feu. Nous nous retrouverons au pont-levis pour mettre le feu au corps de garde. Je briserai les chaînes et nous partirons avec les chevaux de l’écurie de la basse-cour, pendant la confusion. Je vais vérifier dès maintenant s’il est facile de les faire sortir.
— J’irai chez le seigneur des Baux dès que j’aurai terminé, je dois continuer de le soigner, fit Ibn Rushd. Mais vous n’avez rien proposé au sujet de Guilhem. Allez-vous le prévenir pour qu’il parte avec nous ?
— Non. Il a un nouveau maître, et croyez que je le regrette. C’était un rude combattant qui va nous manquer, mais je ne peux plus lui faire confiance.
Peu avant le souper, deux hommes d’armes de Castillon et un sergent ouvrirent la porte de la pièce où étaient enfermés les comédiens.
— Préparez-vous à distraire les seigneurs ce soir, dit le sergent à Bartolomeo. Quant à vous, damoiselle, venez avec nous, le sire de Castillon vous demande.
— Seule ? demanda-t-elle.
— Oui-da, nous vous ramènerons ensuite.
— Je n’irai pas, décida-t-elle.
— Nous serons contraints de vous conduire de force, menaça-t-il.
Ils étaient trois. Elle n’avait aucun moyen de se défendre, car on avait fouillé leur chambre la veille et pris leurs armes.
— Je vous suis, accepta-t-elle après une hésitation, se jurant de tuer Castillon s’il portait la main sur elle.
Sous les arcades, ils empruntèrent le passage conduisant au logis des chevaliers. Au deuxième étage, une étroite galerie bordée de plusieurs portes longeait la paroi rocheuse.
Ils grattèrent à l’une d’elles et un rugissement retentit. Castillon leur ordonnait d’entrer.
Elle vit qu’il était seul et se figea. Le sergent la poussa et referma la porte.
C’était une chambre étroite avec seulement un lit à rideaux. Pas de fenêtre mais une archère avec un morceau de bois tournant dans l’embrasure qui faisait volet. Une tenture en fourrures de daim séparait la chambre de la pièce d’à côté où logeaient sans doute serviteurs et domestiques.
— Que me voulez-vous ? demanda-t-elle d’une voix glaciale.
— Vous me paraissez bien agressive, Anna Maria. Je vous ai pourtant sauvé la vie, et évité une mort affreuse, fit-il suavement.
— Je ne vous avais rien demandé !
— Pour qui vous prenez-vous ? gronda-t-il brusquement.
Il s’approcha d’elle et l’attrapa par la taille.
— Lâchez-moi !
Elle le frappa et il riposta aussitôt en la giflant plusieurs fois. Puis il lui déchira le haut de son bliaut.
Elle se mit à hurler.
Robert de Locksley logeait à l’extrémité du même couloir. Revenu de la basse-cour, il attendait Ibn Rushd qui était chez Hugues des Baux quand il entendit le hurlement.
Sans savoir pourquoi, il fut certain que c’était « sa » Marianne. Saisissant son épée, il se précipita dans la galerie. Le cri retentit à nouveau, il repéra la porte d’où il provenait et l’enfonça d’un coup d’épaule.
Castillon avait traîné Anna Maria presque entièrement dénudée dans son lit. Locksley attrapa le Baussenque par le col et le jeta contre le mur.
— Que se passe-t-il ?
Le Saxon levait son épée pour fendre en deux Castillon quand il reconnut la voix. Il tourna la tête, c’était Baralle avec Ibn Rushd. Derrière eux arrivait Hugues des Baux, stupéfait.
— Ce porc se permet des choses ignobles ! fit Robert de Locksley. Je vais le saigner comme la bête qu’il est !
— Ce porc est mon frère ! gronda Hugues des Baux. Retournez chez vous !
— Qu’il laisse cette femme, alors !
— Je vais la conduire chez elle, décida Baralle.
En sanglotant, Anna Maria rajusta son bliaut déchiré sur ses seins d’ivoire et suivit Baralle.
— Que votre frère n’y touche plus ! menaça Robert de Locksley en s’arrêtant devant Hugues. Jamais !
— Vous ne connaissez rien aux femmes, comte de Huntington ! C’est elle qui me suppliera bientôt de l’accepter dans mon lit ! fanfaronna Castillon pour dissimuler la peur qu’il avait éprouvée.
Robert de Locksley était déjà dans le couloir. En entendant ces mots, il revint vers Hugues des Baux et toucha sa poitrine de son index.
— Seigneur des Baux, votre famille remonte aux rois mages, dit-on. J’espère que vous ne tolérerez plus de telles violences envers une femme, sinon vous serez déshonoré et le ban des chevaliers de Provence et d’ailleurs se lèvera contre vous !
— Sire Robert de Locksley, malgré l’estime que j’ai pour vous, vous n’êtes pas le maître ici. Ces jongleurs sont des félons que j’aurais dû faire jeter des remparts. Mon frère n’a pas d’épouse. S’il parvient à convaincre cette femme de l’aimer, elle sera à lui.
— Je doute que ce porc parvienne à quoi que ce soit, répliqua Locksley en plantant son regard dans celui de Castillon.
Il revint à sa chambre et mit un long moment pour se calmer. Il hésita même à se rendre au souper mais il se dit que s’il n’y était pas, Castillon penserait lui faire peur.
Le repas fut morose. Il y avait eu la pendaison du jeune berger, et la mort ne réjouissait personne même si c’était un spectacle qu’on ne voulait pas manquer. Quant aux jongleurs, ils parurent n’avoir aucune envie de faire rire le public et Anna Maria chanta avec un tel désespoir que chacun poussa un soupir de soulagement quand elle s’arrêta.
C’est en revenant dans leur chambre que Locksley et ses compagnons découvrirent des gardes dans le couloir. Il n’y en avait pas la veille. Interrogeant le sergent qui les commandait, Locksley se vit répondre que Hugues des Baux avait donné des ordres pour qu’ils l’empêchent de se quereller à nouveau avec son frère.
Cette surveillance interdisait leur entreprise pour la nuit et Locksley se maudit d’avoir menacé Castillon. Ils auraient donc une journée de plus à passer au château. Il se promit d’éviter le frère de Hugues des Baux le lendemain, de manière que la surveillance cesse.
L’aube naissait quand ils entendirent gratter à la porte. Locksley était déjà debout. Épée en main, il ouvrit. C’était un homme d’armes qu’il ne connaissait pas. Le regard du visiteur glissa vers le lit aux rideaux tirés, puis il mit un doigt sur sa bouche et entra.
La quarantaine, buriné, empâté, déjà chauve sous son chapel de fer, il portait une casaque en cuir brun recousue sommairement en plusieurs endroits. Un couteau de chasse pendait à sa taille et il tenait un épieu à sanglier. Sa barbe grise et broussailleuse était salle et couverte de poux, et s’il n’avait été édenté, il aurait fait penser à une bête sauvage.
— Je suis un ami de Pierre, dit-il après s’être s’éclairci la gorge.
— Qui est Pierre ?
— Le père du berger pendu hier. J’étais son parrain. C’est moi qui l’ai accompagné pour ramener le corps à la chapelle Saint-Martin. Nos seigneurs n’auraient jamais dû le faire pendre. L’enfant n’avait rien fait de mal, accorder l’hospitalité n’est pas méchanceté. Il était gentil et ne se rendait pas compte de ce qu’il faisait. On aurait pu le punir, oui, mais pas le pendre.
Son ton était si triste, si désemparé que Locksley en fut ému.
— Je comprends, mais pourquoi venir me voir ?
— Pierre veut venger son fils. Pour causer du tort à Castillon, il m’a demandé de vous raconter quelque chose qu’il sait. Je n’ai pas beaucoup de temps, j’ai réussi à me faire affecter à la garde du couloir, mais le seigneur peut revenir à tout moment. Si je parle, me donnez-vous votre parole de chevalier que vous ne révélerez rien ?
— Où est Castillon ? demanda Locksley, brusquement inquiet pour Anna Maria.
— En ce moment, à la prison.
— Je ne m’intéresse pas au seigneur Castillon. Je ne suis qu’un voyageur qui sera parti dans un jour ou deux, mais vous pouvez toujours parler, proposa-t-il prudemment. Je ne vous trahirai pas, ni Pierre. Et mes amis qui sont là (il désigna la custode du lit) seront aussi silencieux que moi.
L’homme hocha la tête et commença. Il raconta que Pierre et lui étaient allés à Marseille, une quinzaine plus tôt, avec toute une troupe commandée par Castillon. Ils avaient trouvé le vicomte de Marseille, Roncelin, dans une tour avec une femme et des serviteurs. Roncelin, surpris, avait tenté de défendre la femme et ils avaient dû le maintenir pendant que Castillon la violentait. Ensuite ils avaient tué tout le monde.
Ainsi il avait devant lui l’un des assassins de Madeleine Mont Laurier, se dit Robert de Locksley. Mais tout cela ne servait plus à rien puisqu’il savait que Roncelin avait vendu ses parts de la vicomté.
— En quoi cela me concerne-t-il ? s’enquit-il avec une fausse indifférence.
— Je n’ai pas fini, seigneur. Au retour, nous avons croisé trois hommes avec des chevaux bien chargés. Castillon a décidé de s’approprier leurs biens et surtout leurs chevaux qui étaient très beaux. Il leur a demandé de les lui donner mais ils ont refusé et ont voulu se défendre. Nous en avons tué deux et le troisième, qui a tenté de fuir, a été rattrapé et ramené au château où il est dans un cachot de la prison. Castillon l’a interrogé et il a dit être anglais et revenir des croisades. Il avait d'ailleurs beaucoup d’or avec lui et on a reçu chacun trois pièces d’or. C’est cela que Pierre veut que vous sachiez. Le seigneur détient un de vos compatriotes, peut-être un compagnon d’armes que vous avez connu en Palestine.
En entendant ces derniers mots, un frisson glacial parcourut Locksley. Castillon détenait son écuyer Cédric. Certainement celui-ci n’avait-il pas dit qu’il était l’écuyer félon d’un chevalier, sachant qu’il pouvait être écorché vif pour ça, mais si Castillon le torturait, il pourrait bien nommer son maître. A ce moment-là, les Baussenques apprendraient que le comte de Huntington n’était jamais arrivé de Palestine avec Ibn Rushd ! Bien vite il serait soupçonné et il suffirait que l’on torture Hugues de Fer ou les jongleurs pour découvrir qu’il était de ceux qui devaient délivrer Roncelin !
Il resta pourtant impavide. Et si tout cela n’était qu’un piège ?
— Savez-vous le nom de cet homme ? Est-il chevalier ? Je pourrais prévenir sa famille pour quelle paye une rançon, proposa-t-il d’une voix détachée.
— Je ne sais rien de plus, seigneur.
— Dans ces conditions, que puis-je faire ? Dire à votre seigneur que je sais qu’il y a un Anglais prisonnier ici et que je veux qu’on le libère ? Vous finiriez pendu pour m’avoir parlé ! Le délivrer ? J’en suis incapable. Je vous remercie de m’avoir confié cela, et je remercie Pierre, mais c’est tout.
Robert de Locksley portait une escarcelle à la ceinture. Il l’ouvrit et en tira trois sous d’or.
— Voici pour vous et Pierre. La troisième pièce sera pour dire des messes pour le salut de son fils.
L’autre prit la récompense avant d’ajouter :
— Je savais que vous ne pourriez rien faire, seigneur, mais j’en sais un peu plus. Ce matin, quand je suis revenu de Saint-Martin, mon sergent m’a annoncé que vous vous étiez querellé avec le seigneur Castillon hier soir et qu’on devait garder l’œil sur vous. Puis il nous a dit que notre seigneur a donné l’ordre de faire chercher le frère de la jongleuse pour remplacer le prisonnier anglais dans son cachot.
— Pourquoi a-t-il fait ça ? s’inquiéta brusquement Locksley.
— Notre seigneur va menacer la jongleuse de pendre son frère si elle n’accepte pas de devenir son esclave.
— Sang de bœuf ! Cet homme est un démon !
— On conduira son frère à la potence, ce matin, et si elle ne cède pas, il sera pendu.
— Dieu le damne ! gronda Robert de Locksley.
— Mais le seigneur de Castillon craint qu’elle ne cède pas, et son frère lui a interdit de pendre le jongleur, car il manque d’hommes d’armes.
— Je vais de ce pas prévenir Anna Maria que Bartolomeo ne risque rien.
— Nous sommes là pour vous empêcher de l’approcher, seigneur.
— Pourquoi le feriez-vous ? Si elle refuse d’accepter cet ignoble marché, ce sera un camouflet pour Castillon qui ne pourra aller au bout de ses menaces. D’une certaine façon, Pierre sera vengé !
— Non, seigneur comte, le sire de Castillon a prévu d’aller jusqu’au bout, car ce sera le prisonnier anglais qui sera conduit à la potence. Avec une cagoule, personne ne verra ses traits quand il sera pendu si la femme résiste. Après, notre seigneur pense qu’elle sera tellement désespérée qu’elle acceptera tout.
— Hugues des Baux tolérerait cette pendaison ? Il perdrait donc un homme de toute façon !
— Non, seigneur, l’Anglais est mourant. Blessé au bras, il a la gangrène.
Tout en parlant, le garde regardait par la meurtrière d’où on apercevait la cour.
Le seigneur de Castillon revient ! fit-il brusquement. Je ne peux pas rester.
Avant qu’il ne sorte, Locksley lui remit un autre sou d’or et quand il fut parti, il écarta les rideaux du lit. Ibn Rushd et Nedjm Arslan avaient tout écouté.
— Qu’en pensez-vous ?
— Cet Anglais est votre écuyer ?
— C’est certainement Cédric. Ce qui signifie d’ailleurs que tout ce que j’ai rapporté de Palestine appartient désormais à Castillon ! J’en suis malade !
— S’il parle de vous, nous sommes perdus.
— Je le sais. Il ne me reste donc qu’à tuer Cédric.
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