[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198

Jean d'Aillon · Chapitre 17 sur 39

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[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198

Chapitre 16

 

 

Le lendemain, Ibn Rushd et Fer restèrent ensemble une partie de la matinée. Chacun d’eux avait réfléchi à la façon de délivrer Roncelin. Le plus difficile serait d’entrer dans le château, expliqua Fer. Il faudrait escalader les murailles sans se faire prendre, avant de descendre aux cachots souterrains.

— Et ensuite ? demanda Ibn Rushd. Sortir par le même chemin ? Les jongleurs nous ont dit qu’il y avait une centaine d’hommes d’armes dans le château. Vous ne leur échapperez pas.

— Je sais. Il faudrait qu’on soit suffisamment nombreux pour forcer la porte, mais plus nombreux on sera, plus vite on sera repérés.

— Et comment escalader les murailles ? Les Italiens nous ont dit que la falaise et les murs dépassaient trente pieds.

— Je n’ai pas de réponse pour l’instant, répondit Fer, désemparé.

— J’ai songé à une autre idée, proposa Ibn Rushd. Nous pourrions demander l’hospitalité.

— Nous ?

— J’en serai. Je suis médecin et Hugues des Baux est malade.

— Je refuse. L’enlèvement de Roncelin ne te concerne pas, et si tu es pris, tu connaîtras une mort effroyable. Tu es mon hôte.

— A mon âge, je suis déjà presque mort, sourit Ibn Rushd. Mais je ne peux y aller seul ! En seras-tu ?

— Je le dois, il est mon suzerain et je suis son viguier.

— Nous devrons être plus nombreux. Peut-on compter sur ton écuyer ?

— Non, il doit s’occuper de ma maison. Il y a aussi les tâches de viguier qu’il assumera.

— Si les jongleurs venaient avec nous, ils pourraient être utiles, ils connaissent les lieux.

— Ils ne voudront pas retourner là-bas, dit Fer en secouant la tête.

— Il faut leur en parler. Et même s’ils acceptent, nous devons être plus nombreux.

— J’avais songé à Robert de Locksley. Il serait de bon conseil puisqu’il a déjà réussi des évasions.

— Pourquoi risquerait-il sa vie ?

— Pour l’argent. Je pourrais lui offrir une broigne maclée, ou même un haubert, ainsi que des gages. Botin a proposé une récompense à celui qui ramènerait Roncelin.

Ibn Rushd hocha du chef.

— Vois-tu quelqu’un d’autre ?

— Pas pour l’instant. Mais il faut faire vite. Il faudrait partir demain ou après-demain. Maintenant entrons dans les détails, supposons que les jongleurs refusent et que Robert de Locksley accepte. Nous serons trois. Que ferons-nous ?

— Hugues des Baux te connaît ?

— Oui.

— Donc tu ne pourras pas entrer dans le château. Tu attendras quelque part à proximité pour nous soutenir quand nous fuirons. Nous serons des voyageurs. Je suis médecin et je gagnerai facilement la confiance de Hugues des Baux. Pendant ce temps, le comte de Huntington devra trouver un moyen d’accéder aux prisons et, une nuit, nous irons délivrer votre vicomte.

— C’est faisable, mais comment sortir ensuite ?

— Tu m’en demandes trop ! grimaça Ibn Rushd. Il faudrait connaître mieux les lieux et Robert de Locksley aura peut-être une idée. Il y a sans doute une poterne. Si nous y parvenons, tu devras être prêt avec des montures, car nous n’en aurons pas.

Fer fit immédiatement chercher les jongleurs et leur expliqua ce qu’il envisageait.

— Nous ne voulons pas y retourner, seigneur, déclara immédiatement Bartolomeo.

— Vous seriez bien payés, vous connaissez les lieux.

— Comment justifier que nous revenions ? demanda Anna Maria.

— J’ai dit qu'on n’y allait pas ! cria Bartolomeo avec un regard apeuré.

— Nous avons besoin d’argent, mon frère ! répliqua-t-elle.

Elle ajouta :

— Tu n’as qu’à rester ici à m’attendre.

Elle se tourna vers Hugues de Fer.

— Je veux cinq cents sous d'or !

— Vous êtes folle ! s’exclama Hugues, songeant quand même que Botin avait promis six cent cinquante sous à ceux qui délivreraient Roncelin.

— C’est le prix de ma vie.

En revenant des Baux, Anna Maria avait songé que Hugues pourrait lui demander de le faire entrer dans la forteresse, aussi s’attendait-elle à sa proposition. Elle avait donc décidé de monnayer au plus cher ses capacités. Cet argent les mettrait pour la vie à l’écart du besoin, car elle ne comptait plus sur le pape.

— Je vais déjà vous donner ce que je vous dois, dit Fer après un instant de réflexion. Pour la suite, je vous propose de venir avec nous et de nous aider à libérer notre vicomte. Si nous y parvenons, vous aurez quatre cents sous d’or, sinon, vous n’en aurez que cent.

— Et si je ne reviens pas ?

— Je m’engage à laisser la somme à votre frère.

— Je veux un engagement écrit devant notaire. Et que les choses soient claires : je ne me battrai pas, je serai seule juge de ce que je peux faire ou ne pas faire pour vous aider. Si la situation est trop dangereuse pour moi, je partirai, et j’aurai quand même mes cent sous d'or.

— J’accepte. Nous ferons un acte et mon ami Botin sera garant, si c’est moi qui ne reviens pas.

— Croyez-vous que je vais rester ici à attendre ? demanda alors Bartolomeo, maussade. Ma sœur est incapable de se débrouiller seule.

Elle lui sourit.

— Si mon frère vient, ce sera cinq cents.

Fer soupira et hocha la tête.

— Je vais faire chercher un chevalier qui pourrait nous accompagner.

— Nous serons à notre auberge, seigneur. Vous pourrez nous faire appeler.

Fer acquiesça.

Robert de Locksley arriva deux heures plus tard. Il dormait encore quand l’écuyer de Fer était venu le chercher, ayant trop bu la veille en pensant à Marianne. Son compagnon, Guilhem, était déjà sorti.

Fer le reçut dans la grande salle en compagnie d’Ibn Rushd. Il expliqua d’abord la situation de la cité de Marseille, puis la disparition du vicomte et le meurtre de sa maîtresse. Enfin il termina par l’emprisonnement de Roncelin aux Baux. Robert de Locksley ne l’interrompit pas.

— ... Vous m’avez dit avoir réussi des évasions. Aidez-moi à délivrer mon suzerain et vous serez richement récompensé.

— Je ne sais pas... votre demande est si soudaine. Comment est ce château des Baux ?

Fer le lui décrivit en répétant ce que lui avaient dit Anna Maria et Bartolomeo.

— J’ai envoyé deux jongleurs italiens vérifier si Roncelin était bien captif. Ils m’ont confirmé qu’il y avait un nouveau prisonnier. Ils viendront avec moi tenter de libérer notre vicomte. Si vous êtes décidé à vous joindre à nous, je peux les faire chercher.

— Vous vous doutez bien que je suis d’accord, répondit Robert de Locksley avec un haussement d’épaules. Je ne veux pas rester ici un an ! Mais voici mes conditions : je veux un haubert et une cotte gamboisée. Un écu, une rondache, des gantelets et un heaume. Je veux trois cents sous d’or en cas de réussite et trente sous d’or par jour de gage.

Fer ne réfléchit pas longtemps. Robert de Locksley était un homme trop précieux.

— J’accepte. Je vais faire chercher les jongleurs.

— Nous serions combien ?

— Mon ami Ibn Rushd sera avec nous. Hugues des Baux est malade et notre idée est que vous rentriez dans le château avec lui, comme des voyageurs. Il est médecin et il gagnera la confiance de Hugues en le soignant. Vous pourriez ainsi rester quelques jours. Les deux jongleurs arriveront séparément. Je resterai dehors, car Hugues des Baux me connaît, mais je serai prêt à vous prêter main-forte quand vous partirez avec le prisonnier.

— S’il y a combat, vos jongleurs ne seront guère utiles. Il faut au moins deux ou trois hommes d’armes.

— Hélas, je n’ai personne d’autre, mais le garçon jongleur sait manier une épée.

Robert de Locksley haussa les épaules pour marquer l’inutilité d’un tel soutien.

— Je pourrais vous proposer quelqu’un, fit-il.

— Qui ?

— Le troubadour qui partage ma chambre. Il est chevalier et a été dans une compagnie de routiers. S’il acceptait, il pourrait se joindre à vos jongleurs, car il joue de la vielle à roue.

Fer et Ibn Rushd se regardèrent, séduits par la proposition.

— Accepterait-il ?

— Je ne sais pas. Mais je pense que oui, pour de l’argent, bien sûr.

— Parlez-lui-en.

— Voulez-vous que j’aille le chercher ?

— Faites-le. Je vais appeler les jongleurs. Nous vous attendrons.

Bartolomeo et Anna Maria laissèrent leurs bagages dans l’auberge où ils avaient déjà pris chambre, dans la Grand-Rue, et se rendirent ensuite à l’évêché. Bartolomeo regrettait déjà d’avoir accepté d’accompagner sa sœur aux Baux et elle tenta de le rassurer, tout en lui faisant miroiter la fortune qu’ils allaient obtenir.

— Si nous faisons évader le vicomte ! ironisa-t-il. Or, je ne vois pas comment nous pourrions y parvenir ! Tu as vu le château comme moi, nous n’avons aucune chance.

— Ce n’est pas nous qui le ferons évader, nous ne serons là-bas que comme jongleurs, et si c’est trop dangereux, nous partirons. Le viguier l’a promis. Quoi qu’il arrive, on aura au moins gagné cent sous d’or, plus ce que l’on a déjà reçu et ce que va nous donner l’évêque. Maintenant, imagine que le viguier réussisse, nous pourrons alors transmettre la proposition du pape à Roncelin. Nous aurons eu une double récompense et nous serons riches pour la vie entière !

Il maugréa avant de demander :

— Qu’allons-nous faire chez l’évêque ?

— Respecter notre promesse. Nous avons promis de revenir lui dire ce que nous avons découvert. Nous avons reçu dix sous d'or pour cela, tu las oublié ?

À l’Episcopalis turrium, Anna Maria se rendit directement auprès de frère Benoît, le clerc qui les avait raccompagnés quand ils avaient rencontré l’évêque Rainier. Malheureusement celui-ci était à l’hôpital du Saint-Esprit. Frère Benoît proposa donc de les conduire directement auprès de Michel de Castellaire.

Le juge ecclésiastique habitait une maison à côté de la grande tour de l’évêché. Il préparait une audience pour l’après-midi quand il les reçut dans un cabinet qui jouxtait sa chambre, une simple cellule blanchie à la chaux.

Ce fut Bartolomeo qui raconta ce qu’ils avaient fait et ce qu’ils avaient appris. Pendant qu’il parlait, Anna Maria examinait la petite pièce où ils se trouvaient ainsi que la chambre dont on apercevait un pilier du lit et un haut coffre sur lequel étaient posés des vêtements.

— Que va faire le viguier ?

— Il nous a demandé de l’aider à faire évader Roncelin, dit Anna Maria.

— Vous prenez beaucoup de risques pour un homme qui n’en vaut pas la peine.

— Le camerarius de Sa Sainteté nous a dit de tout faire pour transmettre sa proposition au vicomte Roncelin.

— Je ne parlais pas de Roncelin mais de Hugues de Fer.

Il se rendit dans sa chambre et revint avec cinq pièces d'or qu’il donna à Bartolomeo. Puis il lui tendit sa main à baiser et fit de même avec Anna Maria.

Robert de Locksley aperçut Guilhem d’Ussel dans la Grand-Rue. Le troubadour rentrait à l’auberge après être allé au palais de Roncelin où il avait interrogé les domestiques. Il se confirmait que personne ne savait où se trouvait le vicomte.

Guilhem n’était pas retourné à la tannerie. Il n’arrivait pas à prendre de décision et à donner une réponse à Constance. Où pouvait se trouver Roncelin ? Devait-il partir à sa recherche ? Et s’il le trouvait, s’il était prisonnier, que pourrait-il faire ? Tenter de le délivrer ? Seul, ce serait impossible ! N’était-il pas plus simple de rentrer à Toulouse ?

Il savait qu’il était surtout attiré par la jeune femme. A son âge, n’avait-il pas une occasion unique d’obtenir une épouse riche et belle ? Il pourrait s’installer dans cette ville, devenir un notable, consul peut-être. Ce serait une revanche sur le passé.

Mais il y avait un prix à payer. Il y avait toujours un prix à payer. En l’occurrence, il devrait trouver et ramener les assassins de Madeleine, et accepter aussi qu’on les supplicie, ou plus exactement qu’elle les supplicie ! Pourrait-il vivre ensuite avec elle ?

— Guilhem ! entendit-il.

Il se retourna, c’était Locksley.

— Retournes-tu à l’auberge ?

— Oui, tu m’accompagnes ?

Ils se tutoyaient désormais.

— C’est toi qui m’accompagnes, j’ai à te parler. J’ai une proposition à te faire.

— À moi ? (Il fronça les sourcils.) Il y a beaucoup de monde dans la rue, entrons là, nous serons au calme.

C’était un petit bouge où il était déjà venu se désaltérer. Le cabaretier n’avait qu’un vin clairet, mais excellent. Il venait d’un petit port de la côte nommé Cassis.

Ils descendirent quelques marches. La salle était froide. Il y avait deux grandes tables de planches occupées par des crocheteurs. Guilhem s’assit sur une escabelle, dans un coin à l’écart, et Locksley sur un rondin de bois.

— Sais-tu ce qui se passe dans cette ville ? demanda-t-il.

— Non.

— Je viens d’apprendre que le vicomte de la ville a été capturé par un de ses ennemis. Le viguier cherche des hommes pour le délivrer.

Guilhem resta un instant interloqué tant il ne s’attendait pas à entendre ça.

— Qui est cet ennemi ?

— Il se nomme Hugues des Baux.

— Délivrer quelqu’un dans le château des Baux ? On m’a dit que c’est une forteresse imprenable.

— Il a un plan. Il m’en a parlé et il me paraît réalisable. J’ai demandé trois cents pièces d’or en cas de succès et trente pièces par jour de gage. Cela me permettra de quitter la ville. Tu pourrais en avoir autant. Je suppose que tu reçois moins que ça comme troubadour !

— Mais je ne risque pas d’être pendu, sourit Guilhem en hochant la tête.

Il leva un bras pour commander du vin au cabaretier.

— Après tout, pourquoi pas ? Dis-m’en plus, compagnon ! proposa-t-il.

En écoutant le Saxon lui raconter ce qu’il savait, Guilhem se disait que la chance lui souriait. Ce qu’il apprenait complétait ce que lui avaient raconté Constance et Raymond de Toulouse. Mais avait-il intérêt à participer à la délivrance du vicomte ? Il avait fait ce que souhaitait Raymond de Toulouse. Il pouvait rentrer à Saint-Gilles et tout lui raconter.

L’argent serait pourtant une bonne raison pour se lancer dans l’aventure, car il n’était pas riche et après tout il était mercenaire. Et puis il y avait Constance. En délivrant Roncelin, il gagnerait sa main. Et même s’il échouait, à condition qu’il revienne, il pourrait lui dire qui avait tué sa sœur. Elle comprendrait qu’il n’avait pu vaincre les seigneurs des Baux. Cela suffirait sans doute pour qu’il soit agréé comme époux.

De plus Raymond de Saint-Gilles préférerait sans doute Roncelin libre que prisonnier du seigneur des Baux. Hugues des Baux lui avait menti en lui faisant croire que Roncelin allait vendre sa part volontairement. Il ne serait jamais un allié de confiance pour le comte de Toulouse.

Il avait enfin une dernière raison. Il s’était lié d’amitié avec Robert de Locksley et il lui répugnait de l’abandonner quand il partirait se battre.

Cela ne lui coûterait rien d’écouter la proposition et le plan du viguier.

Ayant vidé leurs verres, ils se rendirent donc à la tour de Hugues de Fer. En arrivant, l’écuyer qui attendait Locksley le conduisit par l’escalier jusqu’à la grande salle. Fer et Ibn Rushd étaient penchés sur la table. On avait tendu au-dessus une peau de porc tannée et, à l’aide d’un charbon de bois, un jeune homme dessinait un plan. Une femme qui leur tournait le dos faisait des commentaires.

En les entendant, tous se retournèrent, et quand Robert de Locksley découvrit le visage d’Anna Maria, il resta pétrifié.

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