[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198

Jean d'Aillon · Chapitre 33 sur 39

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[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198

Chapitre 32

 

Ils repartirent dans l’obscurité, toujours guidés par les étoiles qu’Ibn Rushd observait dès quelles étaient visibles.

Au bout d’une heure de marche, ils s’arrêtèrent un moment pour se reposer. Ils souffraient de la soif, n’ayant pas trouvé d’eau.

— Peut-être abandonneront-ils la poursuite, suggéra Fer. Qu’ont-ils à y gagner ? La vengeance ? Mais ce serait au prix de telles pertes ! Je ne crois pas valoir ça, ni Bartolomeo.

— Ils n’abandonneront pas, dit seulement Guilhem.

— Pourquoi êtes-vous si sûr de vous ? s’enquit Fer avec un brin d’agacement.

— Pour ça ! répliqua Guilhem en frappant sur le sac de cuir sur son épaule. Repartons, maintenant. Si on doit se battre, autant choisir l’endroit et les voir arriver.

Ils marchèrent encore plus de deux heures sur un terrain accidenté, sans presque parler tant ils étaient fatigués par le poids des hauberts et des armes.

Par instants, Ibn Rushd s’arrêtait et murmurait des mots dans sa langue avant de reprendre sa marche. Les autres le suivaient avec confiance, ignorant que le médecin ne savait plus où diriger ses pas. Les mots incompréhensibles qu’il marmonnait étaient des supplications à son dieu.

— Bism-illâh-ir-Rahman-ir-Rahîm{44}Wa bika asta’înu fîmâ

yaqtarinu bih-in-najâhu wa-l-injâhu{45}. Bika astajîru{46}...

Guilhem commençait à se douter qu’ils étaient perdus. Tant qu’il avait aperçu les étoiles, il était resté confiant, certain qu’à l’aurore ils auraient rejoint les marécages longeant la route d’Arles. Mais depuis une heure, ils traversaient une épaisse forêt, ne suivant que des sentes de bêtes sauvages. Il ne voyait que rarement le ciel et jamais suffisamment pour se repérer. Finalement, Ibn Rushd s’arrêta et s’assit sur une souche, découragé.

— Mes jambes ne me portent plus, dit-il. Attendons l’aube.

Ils l’imitèrent tant ils étaient épuisés. Roncelin sortit le pain et en coupa d’épaisses tranches qu’il distribua.

— Croyez-vous que nous trouverons de l’eau ? demanda Anna Maria à Guilhem.

— Certainement, mais quand ? Nous aurions dû arriver à l’étang qui longe le grand chemin.

— Ma foi, si nous sommes perdus, au moins les Baussenques ne nous trouveront pas, remarqua Roncelin qui craignait surtout d’avoir à se battre.

Pendant que les autres se reposaient, Locksley ôta son haubert et entreprit l’ascension d’un immense chêne. D’en haut, il aperçut une faible luminosité et cria qu’il y avait une étendue d’eau à quelques distance.

Ibn Rushd se leva aussitôt et Fer l’entendit murmurer :

— Merci Allah, le Très Miséricordieux, de nous avoir guidés dans le droit chemin.

Le viguier en fut troublé. Se pouvait-il que le dieu des infidèles leur soit venu en aide ?

Ils repartirent et arrivèrent au marécage quand l’aube chassait les ombres de la nuit. En pataugeant dans la vase au milieu de roseaux, ils parvinrent jusqu’à quelques flaques claires où ils se désaltérèrent avant de gagner une petite étendue rocheuse. Là, Ibn Rushd s’agenouilla pour prier, tandis que Guilhem cherchait la grand-route qui devait passer entre le marécage et un étang.

Ils la trouvèrent après une nouvelle heure d’errance. Désormais, ils n’avaient qu’à se diriger vers le soleil levant pour arriver à Maussane où ils pourraient acheter de la nourriture et, si Dieu leur venait en aide, un âne ou deux pour porter Ibn Rushd et Anna Maria.

C’est lors d’une nouvelle halte que Hugues de Fer demanda enfin à Guilhem ce que contenait ce gros sac qui paraissait si lourd et qu’il ne quittait jamais.

— J’aurais préféré vous le montrer une fois en sécurité, mais après tout, pourquoi pas maintenant ?

Il détacha l’épais cordon, sortit l’acte de vente des droits de Roncelin qu’il tendit à Hugues de Fer, puis poussa le sac vers Locksley.

— Prends là-dedans ce qui est à toi, dit-il simplement. Ensuite passe-le aux autres pour qu’ils se servent.

Tous se doutaient que le sac était plein d’objets de valeur que Guilhem avait pris au château. N’avait-il pas dit que les Baussenques n’abandonneraient pas la poursuite à cause de ce qu’il contenait ? Mais tous considéraient aussi qu’il avait acquis ce butin au péril de sa vie et qu’ils n’y avaient aucun droit. Aussi Locksley resta-t-il interloqué en fouillant dans le sac. Il y avait une fortune à l’intérieur, et Guilhem lui avait dit de prendre ce qu’il voulait !

— C’est à toi, fit-il en repoussant la grosse sacoche vers lui.

— C’est à nous, répliqua Guilhem en se tournant vers Hugues de Fer qui lisait le document avec une expression incrédule. Seigneur viguier, poursuivit-il, j’ai conservé cet acte pour que vous en preniez connaissance, mais maintenant que vous l’avez lu, détruisez-le.

Fer tendit l’acte à Ibn Rushd tout en jetant un regard gêné à Guilhem.

— Sur ma vie ! Je vous dois beaucoup, généreux Guilhem... Non... Je vous dois tout. Et pourtant, à ma grande honte, je vous ai traité de félon...

Il inspira profondément et reprit.

— ... J’avoue ma confusion de vous avoir si mal jugé. Me pardonnerez-vous ?

Guilhem ne répondit pas de suite, car il cherchait ses mots.

— Voyez-vous, viguier, dit-il enfin, en quinze ans, j’ai appris à survivre parmi des bêtes féroces dont vous ne pouvez même pas imaginer la sauvagerie. Les moyens que j’utilise ne seront jamais les vôtres. Je l’ai dit à Robert quand il a quitté le château : j’ai toujours choisi de donner une chandelle à Dieu et une autre au diable. Quant à mon serment de fidélité à Hugues des Baux, non seulement donner sa foi pour sauver sa vie est sans valeur mais il est admis à Toulouse de revenir sur sa parole quand les nécessités changent.

Il se tourna vers le Saxon qui l’écoutait avec gravité.

— Dans ce sac, j’ai vidé le contenu de la cassette que t’a volée ton écuyer. Tu reprendras tes cinq cents pièces d’or. J’aimerais aussi qu’Anna Maria choisisse un bijou, elle l’a mérité (il sourit), et pour le reste, nous partagerons en parts égales, y compris les cinq mille sous d’or que Roncelin a reçus.

Il s’adressa à lui :

— Nous sommes venus vous libérer, noble vicomte, aussi cet or sera notre récompense. Vous n’avez pas besoin de cet argent, puisque vous conservez la vicomté.

— Pourquoi partageriez-vous avec nous ce que vous avez gagné ? s’enquit Locksley.

— Parce que c’est ma morale, répliqua Guilhem avec un regard impénétrable.

Le silence s’installa, tant ils étaient émus par la noblesse du troubadour que certains avaient pourtant accusé de déloyauté.

— J’échangerais volontiers ma part contre un souper, plaisanta Bartolomeo pour mettre fin au mutisme embarrassant. Mes entrailles souffrent de malefaim !

C’est à ce moment qu’ils entendirent le sourd tumulte d’une lointaine galopade.

Ils se levèrent d’un même mouvement.

— Tête Dieu ! Nous ne sommes pas encore tirés d’affaire ! s’exclama Fer.

La route se déroulait devant eux. Toute droite, avec de profondes ornières dans le pavement romain, aussi virent-ils les cavaliers arriver de loin. Une douzaine d’hommes équipés en guerre qui allaient au trot, avec en tête un étendard à l’étoile aux seize rayons.

Robert de Locksley enfila rapidement son gant et prit quelques flèches dans son carquois. Il devait y avoir cinq cents pieds avant le premier cavalier, celui qui tenait la bannière. Le Saxon s’agenouilla et tendit son arc jusqu’à ce que l’empennage en plume d’oie touche sa joue, puis il lâcha la corde qui claqua. Le trait siffla en fendant l’air et le porte-guidon tomba, atteint dans la poitrine.

Aussitôt la troupe s’arrêta et se débanda pour se mettre hors de portée. Locksley n’avait pourtant pas tiré un second trait. Il était content de ce coup-là, sur une si grande distance, et il ne voulait pas courir le risque de gaspiller une précieuse flèche.

Ils virent alors un des cavaliers partir au galop dans l’autre sens. Sans doute allait-il chercher des renforts.

— Vous feriez mieux de vous rendre ! lança une voix arrogante qu’ils reconnurent pour celle d’Arnaud de Coutignac.

— Dieu me damne ! persifla Robert de Locksley d’une voix de stentor. Vous venez de perdre un de vos hommes et vous nous donnez des conseils ? Ne vous a-t-on pas appris qu’il faut semer pour recueillir ?

— Qu’espérez-vous ? D’ici deux heures, nous serons cent ! Où pouvez-vous aller à pied ?

— Ma foi, chevalier, lança Guilhem à son tour, nous avons déjà occis bon nombre de gens d’armes des Baux et nous ne sommes pas meurtris. Vous nous tuerez, peut-être, mais vous serez nombreux à nous accompagner au royaume des taupes !

— Auparavant, je vous ferai écorcher vif pour votre forfaiture !

— Coutignac, vous m’insultez en imaginant que je me laisserai prendre facilement quand vous êtes incapable de défendre votre seigneur !

— Vous payerez cette insulte au centuple ! rugit Coutignac.

— Certainement ! Demain... Plus tard... À Pâques ou à la Trinité ! railla Guilhem. Ignorez-vous donc qu’il vaut mieux l’œuf aujourd’hui que demain la poule ? À moins que vous ne soyez un lâche !

— Que voulez-vous ? Dites-le-moi ! s’étouffa Coutignac, fou de rage.

— Que si vous aviez un peu de cœur, vous n’attendriez pas d’être cent, vous défendriez votre honneur ici, en champ clos !

— Un duel ?

— Qui parle de duel ? Que l’ordalie de Dieu désigne le plus honorable de nous deux. Si je l’emporte, vos hommes nous donneront des chevaux et nous laisseront partir, sinon, nous nous rendrons sans combattre, et vous y gagnerez les cinq mille pièces d’or que j’ai pris à votre seigneur.

L’autre parut hésitant et ne répondit pas, aussi Guilhem glissa-t-il à Robert de Locksley :

— S’il accepte et que je succombe, ne respectez pas ma parole et tuez-en le plus possible ! Ne laissez pas Anna Maria entre leurs mains.

— Je relève votre défi ! répondit Coutignac. J’accepte une joute à pied, à l’épée et au bouclier à mi-chemin entre nous. Mais je serai avec un sergent d’armes. Comme je me méfie de votre félonie, je veux que le comte de Huntington combatte aussi pour éviter toute traîtrise.

— Raté ! murmura Guilhem en passant sa main dans sa barbe, conscient qu’il avait trop sollicité sa chance.

— Proposez de remplacer Locksley, Fer, fit-il entre ses dents. Racontez qu’il a été mordu par un des chiens. Dites que Bartolomeo vous accompagnera avec l’arc et les flèches de Robert, puisqu’il craint une trahison de notre part.

Fer le considéra, interloqué.

— Allez-y, faites-moi confiance !

— Je suis le viguier de Marseille, cria Fer. C’est moi qui combattrai avec Guilhem d’Ussel, car le comte de Huntington a été mordu par vos chiens. Le jeune Bartolomeo portera l’arc et les flèches du comte pour que vous soyez assurés de notre bonne foi.

Il y eut un silence. Coutignac consulta quelques-uns de ses hommes pour évaluer si Fer pourrait être un adversaire redoutable. Mais après quatre jours passés au fond d’un cachot, son sergent lui assura qu’il serait facile à vaincre, aussi accepta-t-il.

— Eux aussi doivent préparer quelque traîtrise, dit Guilhem à Locksley, attendez-vous à tout.

Il enleva son gambison et revêtit la cotte de mailles du Saxon. Comme le seul bouclier était celui de Roncelin, il prit le marteau de fer à trois pointes. En se dirigeant vers leurs adversaires, il expliqua à Bartolomeo, qui l’accompagnait avec l’arc et les flèches, ce qu’il attendait de lui.

— Comme je n’ai pas de bouclier, j’ai pris un marteau, dit-il à Coutignac, quand ils se retrouvèrent à mi-chemin.

Le chevalier des Baux regarda la masse à pointes. C’était une arme de piéton, lourde et épuisante à manier. Elle ne remplacerait pas un bon écu, aussi opina-t-il avec satisfaction.

Coutignac était le plus âgé des quatre combattants. Mais il était de haute taille et avait des muscles puissants. Il portait un haubert, un camail et un chapel rond à nasal. Son valet d’armes, plus petit, était large d’épaules, barbu, peu soigné, avec des traits rudes et grossiers. Mais s’il avait été choisi, c’est qu’il était redoutable, se dit Guilhem.

S’étant placés aux quatre angles d’un carré de deux toises de côté, ils attendirent que Bartolomeo lance la formule traditionnelle :

— Faites votre devoir, preux chevaliers !

Ensuite ce fut l’ordre : « Laissez aller ! » qui marqua le début du combat.

Durant un moment, les quatre hommes s’observèrent. Brusquement, le sergent d’armes se jeta sur Hugues de Fer en le frappant avec rage de son épée.

Le viguier s’y attendait, aussi c’est son bouclier qui reçut le coup et l’autre fut légèrement déséquilibré.

Guilhem attaqua aussi le premier, assénant de toutes ses forces un coup de marteau sur le lourd écu de Coutignac, avec la pointe la plus tranchante de la masse, tandis que son épée, brandie de la main gauche, heurtait avec violence celle de son adversaire dans une gerbe d’étincelles.

Comme il l’avait espéré, la pointe pénétra facilement le fer de l’écu. Aussitôt, il la retira en reculant d’un pas, tandis qu’il faisait pivoter le manche du marteau dans sa main et attendait le prochain coup.

Pendant ce temps, le combat entre les deux autres faisait rage. Fer rompait maintenant sous la violence des coups du sergent d’armes, plus lourd, plus fort et surtout en meilleure condition que lui.

Coutignac frappa enfin d’un coup de taille. Guilhem para et asséna à nouveau sa masse sur l’écu, plantant la pointe en bec de faucon dans le bouclier. D’un mouvement rapide, il tira vers lui l’écu prisonnier du bec. Pour se libérer, le chevalier des Baux dut abandonner son bouclier qui tomba au sol. Malgré le nasal, Guilhem vit la peur apparaître sur le visage de son adversaire. Il le frappa alors d’un coup de taille et, en même temps, il accrochait avec le bec de la masse la large garde de la lame du chevalier Baussenque. D’un coup rapide, il la lui arracha.

L’ayant désarmé, Guilhem lui asséna un violent coup de plat d’épée dans le flanc, puis dans les jambes, et Coutignac tomba à genoux.

— Sergent, jetez votre arme ou je l’égorge ! lança Guilhem.

Le sergent était sur le pont de vaincre Fer, mais voyant son seigneur défait, il s’exécuta.

— Allez chercher les chevaux que nous avons gagnés, ordonna Guilhem.

— N’y va pas ! lui interdit Coutignac, honteux d’avoir été vaincu. Laisse-le me tuer ! Ils ne doivent pas partir d’ici.

C’était bien ce que Guilhem craignait. Il enfonça l’extrémité de son épée dans la bouche du chevalier, de façon telle qu’il ne puisse ni bouger ni parler et dit simplement à Bartolomeo :

— À toi !

Le jongleur s’approcha d’eux et cria avec la voix de Coutignac, tout en dissimulant sa bouche.

— Je suis vaincu ! Mettez pied à terre et que l’un de vous amène sept chevaux.

Guilhem observait les cavaliers, hésitant à exécuter l’ordre qui devait sans doute contredire ce qu’ils avaient entendu avant le combat.

— Si vous n’obéissez pas, je lui tranche les poignets ! cria-t-il.

— Non ! Pitié ! gémit la (fausse) voix de Coutignac ! Obéissez, marauds, ou je vous ferai aussi trancher les mains !

Sous cette menace, tous sautèrent au sol et l’un d’eux rassembla les montures. Coutignac tentait de se débattre mais à chaque mouvement qu’il faisait, sa bouche s’ensanglantait un peu plus. Quant au sergent, Fer l’avait fait mettre à genoux, la tête maintenue contre le sol par son épée.

Les chevaux arrivèrent, conduits par un homme à pied.

— Bartolomeo, laisse-nous deux montures et file avec les autres. Nous vous rejoindrons.

L’Italien s’exécuta. Quand Guilhem vit que ses compagnons étaient tous en selle, il dit à Fer qu’il pouvait partir à son tour. Le viguier ramassa les armes et monta sur un des chevaux.

Fer libéra alors Coutignac.

— Il n’y a si bonne compagnie qu’elle ne se sépare ! lui dit-il ironiquement, sautant sur le dos du dernier cheval.

Le chevalier tenta de se relever, son visage n’était que haine et fureur. De sa bouche meurtrie et sanguinolente, il cracha :

— Dieu me damne, Ussel, je vous retrouverai, fussiez-vous caché au bout du monde !

— Vous n’aurez aucune peine, je ne suis qu’un troubadour, répliqua Guilhem avec un grand sourire épanoui, mettant sa monture au galop.

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