[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198

Jean d'Aillon · Chapitre 7 sur 39

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[Guilhem d’Ussel 1] Marseille 1198

Chapitre 6

 

 

Guilhem fut tiré de ses souvenirs par le bruit sourd d’une cavalcade. Une troupe approchait. Un hennissement lointain retentit. Saisissant son épée, il descendit l’échelle et sortit.

Antoine était devant le portail de la ferme avec le prêtre et une femme. Ils ne paraissaient pas inquiets.

— Qui arrive ? demanda Guilhem en s’approchant.

— Notre seigneur, ou plutôt son cousin Rostang de Castillon. J’ai vu passer le messager chargé de prévenir les gens du château pour qu’on baisse le pont-levis.

Dans un assourdissant fracas de sabots, une troupe de cavaliers déboucha du coin du prieuré Saint-Martin. Pressés de rentrer, ils faisaient avancer leurs bêtes à grand train.

— Mon frère est avec eux ! déclara fièrement Antoine, désignant du doigt un cavalier.

Suivis de quelques chevaux chargés de bagages, ils étaient une grosse douzaine, revêtus de broignes de peau ou de toile avec des maillons de fer cousus. Peu étaient protégés de camail et de cervelière. Le seul qui portait un haubert avait aussi un bassinet qui cachait ses traits et une bardiche était pendue à sa selle. Ce devait être leur chef, le seigneur Rostang de Castillon. Un écuyer le précédait, tenant haut son guidon sur lequel Guilhem eut juste le temps de lire la devise : A l’Azard Beautezard ! Il portait aussi le

À

pavois de son maître sur lequel était peinte une comète. À côté d’eux chevauchait un troisième homme n’ayant ni haubert, ni casque, ni arme de selle. Un épais et lourd manteau de laine turquoise avec un chaperon lui couvrait la tête. Guilhem ne put distinguer ses traits.

Quand ils passèrent devant la porte, un homme d’armes coiffé d’un chapel, un fauchard en main et une arbalète attachée à sa selle, leur fit un signe amical.

Guilhem étudiait la force de la troupe comme le capitaine de routiers qu’il avait été. Équipés de fléaux, de marteaux d’arme et de haches, ses membres ressemblaient plus à des ribauds et des pillards qu’à des soldats. Les rares épées n’étaient que de courtes lames, des couteaux de boucher. Deux avaient de lourdes arbalètes, mais aucun n’avait d’arc. C’étaient des bandouliers, capables de massacrer et de piller mais qui ne tiendraient jamais devant des combattants éprouvés et disciplinés. Hugues des Baux voulait-il bouter de la Provence la maison de Barcelone avec ce genre de guerriers ?

Comme la bande s’éloignait, il eut l’impression que l’un des derniers cavaliers était attaché au pommeau de sa selle. Celui-là ne portait pas d’arme. Était-ce un prisonnier ? Mais déjà son attention était attirée par un troupeau de moutons et de chèvres qui suivait la troupe. Le jeune berger qui le conduisait était difforme et boitait. Sa tête, deux fois plus grosse que la normale, remuait sans cesse de façon saccadée.

— Rentrons, on va servir la table ! décida le fermier après avoir regardé le ciel assombri par de gros nuages de neige. D’ailleurs voilà les cousins...

Suivis de quelques chiens, deux hommes arrivaient, en guêtres et pèlerine à capuchon, poussant devant eux six cochons bien gras qu’ils avaient dû conduire dans les bois. Guilhem vit aussi revenir de l’Arcoule deux jeunes femmes en cotte de laine portant des houes et des paniers emplis de chardons, de carottes et de choux.

Il rentra dans la cour, revint jusqu’à la bergerie et prit la boîte contenant sa vielle, tout en gardant son épée. Il se rendit ensuite au corps de logis principal, tandis que les moutons entraient en bêlant.

Devant la porte, il trempa ses mains dans un tonneau empli d’eau de pluie en songeant qu’il aurait dû prendre le temps d’aller jusqu’à la rivière pour se laver.

La sombre pièce basse dans laquelle il pénétra était tout en longueur et enfumée. Des feuilles de roseaux étaient répandues sur le sol en terre battue. Une femme remuait lentement le contenu d’une grosse marmite de fer pendue à une crémaillère, dans la cheminée, sur un feu de sarments. Deux autres posaient des bols de terre sur une longue table de planche. Trois ou quatre molosses se dressèrent et vinrent à sa rencontre en grognant.

— Pax ! lança une des femmes.

Les chiens ne devaient attendre que ça, car ils se recouchèrent et l’ignorèrent.

Il salua les femmes et s’avança. Au-delà de la cheminée, une autre femme âgée filait de la laine avec une quenouille. Plus loin encore, il vit des paillasses serrées sur de grands cadres de bois. Sur le plus grand lit, de petits enfants jouaient avec une jeune fille aux pieds nus qui tressait des joncs en panier. Elle le regarda avec surprise. Il lui sourit et revint vers la table.

— C’est vous le troubadour ? demanda celle qui posait les bols.

Elle devait avoir vingt ans mais ses cheveux en chignon, sous un voile, étaient déjà gris. Les traits de son visage étaient tirés, creusés. Sa peau était rêche et sale.

— C’est moi, gente damoiselle.

Elle sourit.

— Pourquoi cette épée ?

— Comment s’en passer en voyage ? Il y a tant de larrons.

Trois hommes entrèrent avec Antoine. Guilhem posa la boîte à vielle et le fourreau contenant son épée sur une huche vermoulue, tandis qu’ils s’asseyaient sur les bancs. Le prêtre arriva en marmonnant une bénédiction pendant qu’Antoine présentait Guilhem à ses compagnons. Après quoi d’autres femmes, d’autres hommes et des jeunes gens les rejoignirent. Finalement, ils se retrouvèrent une grosse vingtaine autour de la table.

Pendant le bénédicité, Guilhem poursuivit ses observations. Devant lui, deux haches étaient accrochées au mur. Un peu plus loin, c’étaient des fourches, des houes, une échelle, des serpes et des faucilles. Dans un recoin, il vit des paniers d’osier pleins de grains d’épeautre, ainsi qu’un moulin à main. À une poutre, des canards étaient pendus par les pattes et sentaient déjà fort.

On lui servit une épaisse bouillie grisâtre. Il n’y n’avait pas de cuillères pour tout le monde. Il mangea donc le gruau avec sa main, comme les enfants. La pâte était épaisse, fétide, un peu amère. Il distingua pourtant le goût du seigle et du chou qu’on y avait mélangé pour en améliorer la saveur. La bouillie était cependant moins mauvaise qu’il ne le craignait, car on l’avait fait cuire dans une graisse de porc. Il y avait deux cruches sur la table et des pots de terre à partager à deux ou trois. Il prit celui de son voisin et le remplit. C’était une piquette de vin aigre coupée d’eau, à peine buvable.

Les hommes commentaient leur journée de travail, parlaient des moutons et des porcs, des clôtures et des labours. Le fermier interrogea le jeune berger sur les pâturages. Il lui répondit qu’il n’y avait plus beaucoup d’herbe, puis ils en vinrent à la troupe qui était passée devant la ferme. Guilhem, dont la faim était apaisée par le lourd gruau, prêta attention à ce qu’ils disaient.

— Je suis soulagé d’avoir vu Pierre de retour, dit le fermier. Après les malheurs de cet automne, je prie chaque jour saint Martin pour qu’il nous protège.

— Il le fera, mon frère, assura le prêtre en se signant. J’ai mis une chandelle pour lui dans la chapelle et le diable a eu plus que sa part. Et puis, que pouvait-il arriver à Pierre à Marseille, avec notre seigneur ?

En remarquant que Guilhem écoutait, la vieille femme en face de lui murmura :

— L’année dernière, la peste a emporté mon plus jeune fils, deux neveux et mes deux belles-filles sans compter les enfançons.

Le visage décomposé à ce souvenir, elle se leva et se rendit dans une petite pièce dont l’entrée était masquée par une toile grossière. Elle revint avec un grand panier plat sur lequel étaient posés des fromages. Guilhem vit qu’elle essuyait une larme. Les hommes sortirent leur couteau. Il fit de même. On lui donna un gros fromage à l’odeur aigre qu’il coupa en deux.

— Vous allez jouer pour nous ? demanda, les yeux brillants, l’adolescente assise à côté de celle qui avait porté les fromages.

Guilhem avait remarqué sa beauté et sa fraîcheur. Il lui sourit en hochant la tête, puis lança un regard interrogateur au fermier qui opina à son tour. Il avala la dernière bouchée du fromage de chèvre, se leva, prit sa boîte, sortit la vielle, puis s’installa sur une escabelle près de la cheminée, à quelques pas de la table.

La vielle posée sur les genoux, il saisit la manivelle de la roue de la main droite et la fit tourner deux fois comme pour en vérifier le son. Les chanterelles stridulèrent et le silence devint total. Les chiens dressèrent leurs oreilles. Les doigts de la main gauche sur le petit clavier, il lança alors quelques notes avant de dire d’une voix chaude et douce en s’adressant aux femmes :

— C’est l’histoire d’un jeune homme qui attend une jeune fille qu’il n’a vue qu’une fois. Il se languit d’elle toute sa vie, finit par la rencontrer, mais c’est pour mourir dans ses bras, car il ne pourra trouver plus de bonheur.

Il commença, d’une voix doucement rythmée par les rauques accents de la vielle.

Ben chantera si m’estes ben d’Amor,

Pois aissi chan, desamatz, finamen,

Que so dizon tuich li bon trobador :

Ben chanta mieills cui Amors ten gauzen...

Soudain la porte s’ouvrit. Une bourrasque de froid entra avec un homme en broigne qui s’arrêta en découvrant l’inconnu assis avec une vielle. Il posa la main sur le coutelas à la ceinture, prêt à en découdre.

— Pierre ! fit la vieille femme en se levant. Mon fils !

— Qui est-ce ? gronda le soldat en désignant Guilhem d’un signe de tête.

La trentaine passée, le front bombé, le nez cassé, une barbe de plusieurs jours et des cheveux longs d’un noir brillant qui dépassaient de sa cervelière lui donnaient une expression farouche.

— Un troubadour, Pierre. Il passe la nuit ici et repartira demain, répondit son frère aîné, le fermier.

Le nommé Pierre se détendit et s’approcha. Il fit le tour de la table et embrassa chacun, s’arrêtant un peu plus longuement au jeune berger à l’air débile. Il lui passa même affectueusement la main dans les cheveux. Quand il eut terminé, il s’assit devant Guilhem pour lui dire :

— Moi, c’est Pierre, je suis le frère d’Antoine. J’ai quitté la ferme pour rejoindre le seigneur, car j’ai le coup d’œil pour viser. Je suis son meilleur arbalétrier.

Il se tourna vers sa famille.

— J’aime pas cultiver la terre et écorcher les moutons ! J’ai jamais aimé ! (Il serra les poings et les dressa.) Je préfère utiliser ça, fit-il en faisant le faraud.

Son regard se posa un instant sur le jeune berger avant de se détourner et de revenir vers le visiteur.

— Je m’appelle Guilhem, Guilhem d’Ussel, dit le troubadour qui n’avait rien perdu du comportement du soldat et avait remarqué le regard d’adoration du jeune berger.

Était-ce son fils ?

— Il a une épée, laissa tomber le fermier, comme pour mettre en garde son frère.

Le nommé Pierre fronça légèrement le front. Une épée ? Cet homme était quoi ? Un brigand, un routier, un chevalier errant ?

Guilhem leva une main apaisante en devinant ce qui lui traversait l’esprit.

— Juste un troubadour, j’arrive de Saint-Gilles où j’ai joué devant le comte Raymond. Avant, j’étais à Limoges.

— Vous avez vu du pays ! répliqua Pierre avec une moue d’envie.

Toute défiance avait disparu de son visage.

— Plus que je ne le souhaitais. J’ai connu la Bretagne, les Flandres, la Normandie, le Périgord et le Languedoc, mais j’ai surtout connu la guerre, la mort et la misère.

— Moi, je suis juste allé à Marseille, et encore, c’était la première fois. J’en reviens ce soir.

— Acheter des armes, des marchandises ? demanda Guilhem d’un ton indifférent, comme par politesse. On vend de tout là-bas. On dit même qu’on peut y acheter de belles esclaves sarrasines !

Les hommes se donnèrent des coups de coude en s’esclaffant.

— Non, répliqua Pierre. Le seigneur devait rencontrer quelqu’un, mais en chemin on a fait un prisonnier.

Guilhem fut soudain en éveil. Que s’était-il passé à Marseille ? Qui était ce prisonnier ?

— Vous vous êtes battus ? demanda-t-il.

— On était plus nombreux qu’eux, répliqua simplement Pierre en haussant les épaules.

— Il y a eu des morts ? demanda le prêtre.

— Oui. Ce n’était pas beau à voir. Mais assez caqueté ! Si tu continuais ta ballade, compère !

Guilhem sourit et joua quelques accords sur le clavier avant de reprendre le couplet interrompu.

Il chanta et joua ainsi une heure environ, déclenchant souvent les rires de l’assistance qui reprenait en chœur les passages des ritournelles les plus connues. Pendant ce temps, les femmes remettaient des fagots dans le feu et le fermier faisait circuler une cruche d’alcool que les hommes vidaient par le col, à tour de rôle. Entre deux chants, Guilhem posait des questions. Il apprit que le prieuré s’appelait Saint-Martin de Castillon, ou Saint-Martin en Félaurie, qui était le nom de la montagne proche. Il demanda s’il pourrait aller jouer aux Baux et Pierre lui répondit que le seigneur était malade et qu’il ne le recevrait peut-être pas. Il lui dit aussi que le château de Castillon avait été construit par des Aragonais venant d’un endroit nommé Castellón, qui avait donné le nom à leur ferme. Il ajouta que son seigneur cherchait des gens d’armes et qu’il pourrait l’engager s’il prêtait hommage, puisqu’il savait tenir une épée.

— Pour l’instant, je préfère rester libre, répondit Guilhem, mais un jour, pourquoi pas ? Le seigneur Rostang est le frère de Hugues des Baux ?

— C’est son demi-frère. Je ne devrais pas le dire, mais c’est un bâtard. Sa mère était une esclave sarrasine. Ça ne l’empêche pas d'être un bon maître, ardent à la bataille, et qui sait nous récompenser.

— Sur le guidon, j’ai vu écrit A l’Azard Beautezard...

— Au hasard Balthazar ! lança solennellement Pierre d’une voix de stentor en levant son pot de vin. Nos seigneurs descendent du roi mage. Ils sont choisis par Dieu et seront bientôt maîtres de la Provence.

— L’Arcoule va jusqu’au château des Baux ? On m’a dit que c’est un nid d’aigle...

— Plus que ça, c’est imprenable ! Mais si vous y allez par l’Arcoule, on vous apercevra de loin et les gens du château sont sans pitié. Le long du chemin vous verrez quelques vagabonds suspendus aux branches, des gens à qui le seigneur a appris à faire la giguedouille parce qu’ils traversaient ses terres sans son autorisation.

Les hommes s’esclaffèrent et Guilhem sourit.

— Si votre prisonnier est un soldat, pourquoi votre seigneur ne le garde-t-il pas dans sa troupe ?

— C’est le seigneur Hugues qui décidera de son sort. Demain on le conduira aux Baux. Il est possible qu’il devienne soldat, sinon il sera pendu, car il s’est battu contre nous. Il y a une potence devant le château pour éloigner les rôdeurs et les gens de mauvaise vie.

Guilhem n’osa questionner plus pour ne pas éveiller les soupçons, se demandant qui pouvait être ce prisonnier. Il fit quelques tours de manivelle, jouant une courte mélodie sur le clavier, avant de poser une ultime question.

— Quand je repartirai demain, le grand chemin me conduira au castrum de Sallone, m’a-t-on dit, mais si je suis l’Arcoule et que je traverse la montagne, jusqu’où irai-je ?

— Au monastère de Saint-Paul du Mausolée et à son bourg{25}. Où voulez-vous vous rendre ?

Il haussa les épaules.

— Je suis celui de la chanson, sourit-il aux femmes. Je cherche celle que j’aimerai, mais quand je l’aurai trouvée, je n’aurai plus qu’à mourir.

Il lança un dernier accord avec sa vielle et ajouta :

— Seulement, je ne suis pas pressé.

Quand il partit le lendemain, il retrouva le jeune berger et son troupeau sur la grand-route. Accompagné d’un petit âne bien chargé. Le gamin lui expliqua dans un patois presque incompréhensible qu’il allait à la bergerie où les moutons resteraient une bonne semaine, s’il y avait suffisamment d’herbe. Ils firent chemin ensemble et dînèrent derrière un rocher à l’abri de la bise. Guilhem proposa le pain qu’il avait acheté à Arles et sa flasque de vin. Il posa aussi beaucoup de questions avant de laisser le jeune berger devant le sentier qui conduisait aux pâturages.

On avait conseillé à Robert de Locksley l’auberge du Grand-Puits, dans la rue du même nom, face à l’église de Saint-Martin. L’eau y était pure, lui avait-on répondu alors qu’il cherchait une écurie dont les abreuvoirs n’empoisonneraient pas ses chevaux sarrasins.

La chambre n’était pas très grande et il partagerait le lit avec son écuyer et son valet d’armes. Le jeune esclave dormirait à l’écurie.

En cette fin d’après-midi, Locksley était seul à l’auberge, surveillant ses armes et ses bagages, tandis que Cédric, son écuyer, était parti avec le valet d’armes acheter des mules pour transporter les bagages rapportés de Palestine. Demain, il engagerait une vingtaine d’hommes d’armes, bien équipés et montés. Pour rejoindre Richard en Aquitaine, il avait besoin d’une troupe solide afin d’écarter les mauvaises rencontres. Surtout, il voulait se présenter en chevalier devant Richard, avec au moins quatre lances qu’il mettrait à sa disposition. Peut-être aurait-il la chance de mourir à son service.

Le passé lui revint par vagues douloureuses qui lui étreignirent la poitrine, comme à chaque fois qu’il se trouvait seul avec ses souvenirs.

Quand Richard était parti à la croisade, son frère Jean, comte de Mortain, à qui il avait confié le royaume d’Angleterre en son absence, avait mis le pays en coupe réglée. Les Saxons fortunés avaient été les premiers dépouillés. Le père de Robert de Locksley, le riche comte de Huntington, avait ainsi été dépossédé de ses terres et quand Robert était parvenu à l’âge adulte, il avait été déclaré hors-la-loi pour s’être opposé au shérif de Nottingham. C’est ainsi qu’il était devenu Robin Hood, Robert au Capuchon, chef d’une redoutable bande de yeomen saxons, tous fins tireurs à l’arc qui se cachaient dans la verte forêt de Sherwood pour dépouiller les riches Normands qui la traversaient.

Enfin Richard était revenu de la croisade. Mais trahi et capturé par le duc d’Autriche, il avait été livré à l’empereur d’Allemagne. Le roi de France Philippe Auguste et le prince Jean s’étaient alors entendus pour que l’empereur demande une rançon vertigineuse. Ils l’avaient même payé pour ça. Ainsi le roi de France avait-il eu les mains libres pour s’approprier un morceau de la Normandie.

Aliénor d’Aquitaine, la mère de Richard, avait pourtant réussi à rassembler la rançon de cent cinquante mille marcs d’argent exigée par l’empereur et Richard Cœur de Lion était enfin rentré en Angleterre pour faire cesser les agissements de son frère.

Le prince Jean, qui redoutait, avec raison, d’être puni, avait cherché refuge derrière les murs du château de Nottingham. Son frère avait marché contre lui, mais n’aurait pu emporter la place s’il n’avait reçu l’aide de Robin au Capuchon et de ses archers, pourtant voleurs de grand chemin.

Richard Cœur de Lion avait alors voulu rencontrer Robin Hood, un hors-la-loi qui était pourtant un des rares Anglais à lui être restés fidèles. Il s’était rendu dans la forêt de Sherwood avec quelques chevaliers et là, il avait appris que ce chef de yeomen était comte de Huntington. Après avoir écouté ses griefs, il l’avait jugé digne de retrouver ses titres.

Les paroles qu’il avait prononcées résonnaient encore aux oreilles de Robert de Locksley.

— Tu parles et tu agis en honnête homme, Robin, aussi j’accorde grâce pleine et entière aux joyeux hommes de la forêt de Sherwood. Tu as eu entre les mains un bien grand pouvoir, celui de faire le mal, et tu n’as pas mis en œuvre cette dangereuse puissance. J’excuse tes fautes et je proclame la fin de ta proscription. Je te rends, à toi et à tous ceux qui ont partagé ton aventureuse existence, les droits et les privilèges d’un homme libre. Redeviens comte de Huntington.

Tout cela s’était passé quatre ans plus tôt, songeait Locksley dans sa chambre de l’hôtellerie du Grand-Puits, et pourtant il avait l’impression qu’une éternité s’était écoulée.

Il avait alors épousé Marianne, la sœur de son vieil ami Will Scarlett, et espérait vivre désormais en paix. Mais quelques mois plus tard, une fièvre pernicieuse s’était répandue dans le pays et Marianne était morte après une douloureuse agonie.

À ce souvenir, les larmes lui vinrent aux yeux. Il avait cru mourir de douleur. Après plusieurs semaines de désespoir, il avait laissé ses biens à Will et était parti avec Little John. Ils avaient pris la croix. Il voulait mourir en Palestine.

Mais la mort n’avait pas voulu de lui, seulement de Little John.

C’est alors qu’il avait compris qu’il ne trouverait pas la sérénité en se battant contre les infidèles. Marianne était perdue pour toujours. En revanche, il avait appris que le roi de France menait la vie dure à Richard en Normandie et en Aquitaine. Son roi avait besoin de lui, aussi avait-il décidé de rentrer.

La nuit tombait. Il frissonna malgré le feu dans la cheminée. Pourquoi son écuyer Cédric n’était-il pas encore revenu ?

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