La Ritournelle
Chapitre 10
10
17 h 25
Pour certains, il n’y avait que le sport qui pouvait délivrer des angoisses. Courir pour se vider la tête. Faire du yoga pour retrouver la paix intérieure. Pour Anne, son salut passait par l’aspirateur.
Elle avait bien un abonnement à un club de gym, avec prélèvement mensuel et absence annuelle, mais, non, seul le vrombissement régulier de l’aspirateur l’apaisait. Comme par magie, il couvrait tous les autres bruits de fond, ses enfants qui se disputaient, son mari qui râlait à chercher partout son portefeuille, ses clés de voiture, son portable. Ce bruit blanc l’enveloppait, la coupait de ce monde hostile : elle sentait les battements de son cœur ralentir et, comme par magie, elle n’entendait plus rien.
Cela avait d’abord été une petite manie. Innocente. Comme ci comme ça. Passer l’aspirateur de table, si léger, si pratique, qu’elle vidait avec soulagement aussitôt après dans la poubelle pour évacuer les toxines et se délester de ce qui la chagrinait. Puis, elle s’était équipée : elle avait opté pour le modèle sans fil avec cinq embouts différents, et elle s’en donnait à cœur joie. Dans la voiture, un petit coup avant de partir en vacances, un petit coup en revenant. Dans le lit, aspirant les peaux mortes et autres indésirables, quitte à réveiller Antoine, qui, passé 10 h 15, avait de toute façon déjà fait une belle grasse matinée.
Dès qu’elle était stressée, Anne prenait son balai aspirateur et il ne fallait plus lui adresser la parole. Les bons jours, elle tournait autour des gros déchets ; les moins bons, elle aspirait avec rage tout ce qu’elle trouvait sur son passage : mini soldats des enfants, pièces de monnaie du mari, feuilles de ficus, quitte à bloquer son joujou. Elle savait qu’après elle aurait à tout démonter, puis à remonter, ce qui allait faire durer sa petite récréation plus longtemps.
En ce 24 décembre, Anne aurait eu besoin de passer la journée à aspirer. Aspirer, puis expirer. Encore et encore. Mais il ne fallait pas mollir. Il lui fallait maintenant s’occuper d’elle, sous peine de prendre une pluie de commentaires de la part de sa mère.
Devant son armoire, elle désespérait : que mettre ? Rien ne serait jamais assez bien. Aucune tenue n’avait jamais convenu à Nadine, sauf à l’enterrement de son oncle Hubert, quelques années auparavant, où, miracle, sa petite robe noire avait arraché l’approbation maternelle. Mais elle ne pouvait pas la remettre – le noir n’allait pas avec les couleurs festives imposées –, et Nadine veillait à ce que personne ne s’habille pareil d’une année sur l’autre. En trois Noëls, Anne était arrivée à bout de ses tenues de soirée.
Elle ferma les yeux, posa sa main sur les cintres, les parcourut et en attrapa un au hasard. La robe trapèze blanche avec manches courtes et col bateau. Vendu. Au moins cette robe cachait sa silhouette et ne dévoilait pas sa dizaine de kilos en trop.
Lorsqu’elle sortit de sa chambre tout apprêtée, maquillée, coiffée, elle se posta devant Antoine.
– Alors ? Tu en penses quoi ?
– Eh bien… Le sapin penche beaucoup, mais la déco de la table est top !
Anne soupira. Antoine sentit qu’il était censé ajouter autre chose :
– Tu es stressée pour ce soir ?
– Oh que oui ! Déjà en temps normal, ce n’est pas une partie de plaisir, mais là, avec ton père… Tu lui as rappelé les sujets à éviter ?
– Oui, rassure-toi… De toute façon, on ne peut plus rien dire, ma bonne dame… imita-t-il, en embrassant son épouse sur la joue. Allez, relax, tout va bien se passer. Et s’ils sont méchants avec toi, j’en prends un pour taper sur l’autre.
Aussitôt, deux petites voix surgirent de dessous la table.
– Nous ? demandèrent Tom et Léo.
Cachés sous la nappe, ils n’avaient rien manqué de la conversation de grands.
– Vous êtes cachés là depuis combien de temps ? s’étonna leur mère.
– Depuis que Papa est venu manger du chocolat en cachette, lâcha Léo innocemment.
– Moi ? Non, je… bafouilla Antoine.
– On attend le Père Noël, expliqua Tom, fébrile d’excitation. On va être très sage, promis.
– Et même plus sage que le Père Noël, renchérit Léo.
– On peut manger notre dernier chocolat du calendrier de l’Avent ? On a oublié ce matin…
Anne se mit sur la pointe des pieds et attrapa les deux calendriers dont les vingt-trois premières fenêtres avaient été ouvertes. De manière surprenante, Léo avait eu deux chocolats dans chacune des cases au lieu d’un seul. Son frère, vexé et jaloux, lui avait assuré que le 24 il n’en aurait pas du tout. Alors, tous se penchèrent pour découvrir combien de petites douceurs se cachaient derrière le numéro 24.
Les yeux de Léo s’illuminèrent.
– Toujours deux, Maman ! C’est incroyable quand même. Tu crois que le lutin qui les range dans la boîte voulait que je sois tous les jours deux fois plus content ?
Peut-être que dans cette folle frénésie des fêtes, il existait une belle âme, une bonne fée à l’usine des calendriers de l’Avent, qui, bravant l’interdit, quitte à perdre son travail, continuait à mettre deux chocolats par case, pour participer à la magie de Noël.
– Sûrement, Léo, sûrement… Allez, ouste, dans votre chambre. Mettez les beaux vêtements de fête que j’ai préparés sur vos chaises. J’arrive vous aider dans trois secondes.
Les garçons coururent à la vitesse de la lumière, Anne se demandant quelle parole magique elle avait trouvée pour que, par miracle, ils lui obéissent au doigt et à l’œil.
– Antoine, je compte sur toi pour m’aider pendant le dîner, ce soir. Je ne veux pas être la seule à me lever, à servir, à desservir. Moi aussi je voudrais profiter un peu de la soirée.
Une petite voix appela depuis le bout du couloir :
– Maman, ça fait déjà dix secondes et tu n’es toujours pas là…
– J’arriiiiiive ! cria-t-elle, posant son regard sur son mari pour vérifier qu’il avait bien entendu sa remarque précédente.
Antoine fit une mimique charmeuse, celle qui l’avait séduite, il y a près de quinze ans.
– Bien sûr, ma chérie, tu peux compter sur moi, lui confirma-t-il.
Anne ajouta :
– Et ne bois pas trop ce soir, c’est le jour J aujourd’hui pour « bébé numéro 3 ».
– Oh non ! Pour une fois que je ne conduis pas… On tentera le mois prochain.
Anne fit volte-face.
– Pardon ? Les piqûres, c’est moi qui les fais tous les jours depuis des semaines, donc non, pas le mois prochain.
– Et pourquoi pas demain matin ? Je serai plus opérationnel.
– On doublera !
– Entendu. Puisqu’il faut faire l’amour à heure fixe…
– Ce n’est pas moi qui exige ça.
– Oui, mais on a vu mieux niveau romantisme…
– On dirait que c’est moi la chieuse, l’empêcheuse de prendre du bon temps, alors que…
Anne se retint juste à temps. Dire que la défaillance était plus de son côté à lui n’allait rien arranger.
– On le veut tous les deux, ce bébé, non ?
Antoine se leva et déposa un baiser sur le front de sa compagne.
– OK, mon capitaine !
Depuis leur chambre les deux enfants appelèrent en chœur : « Mamaaaaaaaaaan ! » Anne les rejoignit. Ils avaient leurs airs malicieux.
– Tu en as mis du temps, Maman… Encore plus longue que le Père Noël ! On peut mettre nos pulls avec les rennes ? demanda Tom.
– D’accord ! dit Anne. Sur les épaules, par-dessus vos jolies chemises rouges.
– Comme une cape ?
– Exactement, c’est la fête après tout ! Par contre ne dites pas que c’est Papy Christian qui vous les a offerts…
– Pourquoi ?
– Vous avez déjà vu un dragon qui crache du feu ?
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