La Ritournelle
Chapitre 12
12
18 h 30
Nadine et son brushing « Catherine Deneuve » firent une entrée magistrale. Les bras ouverts, les épaules en arrière, avec des derbies talonnettes noires vernies, un costume cintré couleur corbeau et une chemise blanche impeccable, elle faisait très « Festival de Cannes » des grands jours.
Anne tenta d’embrasser sa mère qui lui tendit, non pas sa joue, mais son sac à main.
– Sympa ton petit côté « hôtesse de l’air », ma fille. Ce n’est pas très Noël, mais ça doit être confortable…
Nadine se tourna ensuite vers Antoine. Elle scruta longuement son gendre, au point où celui-ci se sentit obligé de repasser la main dans ses rares cheveux pour rabattre quelques mèches vers l’avant.
– Ah, tu as mis ton pull du week-end ? Tu l’aimes bien celui-là !
Regard d’Anne, « Tu vois ! », alors qu’elle s’essuyait les mains sur son tablier.
Dans l’appartement, la température chuta d’un coup. Anne frissonna.
– Tu as ouvert une fenêtre, Antoine ? s’étonna-t-elle.
– Non, c’est juste « Terminator » qui vient d’arriver, chuchota-t-il.
– Il fait un froid glacial, dit-elle en grelottant. Dire qu’on va manger… Oh mon Dieu, la bûche ! J’ai oublié de la sortir du congélo.
– Que dis-tu ma chérie ? dit Nadine en tendant l’oreille.
– Rien, Maman ! dit-elle en repartant dans la cuisine.
Quand elle pénétrait dans une pièce, Nadine ne passait jamais inaperçue. C’était toujours théâtral. Son entrée s’accompagnait d’une certaine mise en scène, pour le public, pour la beauté du geste, pour mettre en avant l’effort que cette apparition avait coûté. On était à deux doigts d’applaudir pour arrêter le spectacle.
Sur la commode, Nadine attrapa le cadre coquillages qu’Antoine avait ressorti du placard aux horreurs et le scruta. Sur la photo, sa fille, son gendre et ses petits-enfants posaient aux côtés de… son ex-mari. Papy Christian. La photo était récente. Son sourire lui fut insupportable. Qu’il ose faire le paon, « moi le meilleur grand-père du monde », quand elle avait dû élever leurs trois enfants seule, parce que Monsieur préférait profiter de la vie sans eux. Tout cela lui restait en travers de la gorge.
Depuis le divorce, Nadine n’avait plus qu’une obsession, Christian. Elle l’avait dans le viseur, du soir au matin, jours fériés compris. Toutes les conversations tournaient autour de ce « lâche », de ce « menteur », de ce « traître », de ce « bedonnant », de ce « vieux croûton », ou de sa « nouvelle greluche », qui n’était d’ailleurs « pas si jeune et pas si belle », si on y regardait de plus près…
Nadine en avait commis des mesquineries contre son ex-mari. À annuler le séjour au zoo qu’il devait passer avec la famille d’Anne. À brûler par inadvertance le faire-part de remariage, à égarer le doudou préféré de Léo, offert par Papy Christian, seule affaire qu’elle ait bizarrement jamais perdue.
Anne avait d’abord espéré que son père retiendrait les foudres de sa mère, que leur divorce serait, secrètement, son salut. Mais à défaut de les canaliser, Christian avait joué le rôle de catalyseur. En effet, le comportement de Nadine ne s’était pas amélioré au cours des dernières années et elle rejetait désormais sa bile sur tout le monde.
D’un air détaché, elle demanda :
– Tu vois ton père pour Noël ?
– Oui, demain midi.
– Bon courage, dit-elle en retournant le cadre, face contre terre, afin de ne plus voir le bonheur de son ex-mari. Je parie qu’il va encore vous offrir une horreur !
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