La Ritournelle
Chapitre 42
42
01 h 55
Une fois la dernière invitée définitivement partie, Anne et Antoine s’adossèrent contre la porte et échangèrent un regard complice.
– Tu penses à la même chose que moi ?
– Je crois…
Environ dix minutes plus tard, tout sourire :
– Mais quel pied !
Le grand placard aux horreurs était vide.
Pris d’une énergie commune, ils avaient jeté tout son contenu, sans réfléchir, dans d’énormes sacs-poubelle, prêts à partir le lendemain chez Emmaüs.
– Oh, ça fait du bien !
– Oui, on se sent mieux.
– Il est hyper grand, ce placard ! Qu’est-ce qu’on pourrait en faire maintenant ?
– Une chambre d’amis ? Pour ta mère ?
– Ou pour ton père… C’est vraiment dommage qu’ils ne s’entendent pas mieux. Ils feraient Noël ensemble de leur côté, et nous du nôtre…
On tambourina. Les coups redoublèrent d’intensité :
– … Quelqu’un doit venir à cette heure-là ?
– Bah, non…
– Ils vont réveiller les petits. On est la nuit ou le matin ?
Lorsqu’ils ouvrirent, trois pompiers pénétrèrent dans l’appartement.
– Y a-t-il eu une surchauffe ici ce soir ? commença l’un d’eux. On nous a appelés à la suite d’une coupure d’électricité dans votre immeuble.
Anne et Antoine se regardèrent et ne surent quoi répondre.
Le chaos régnait dans l’appartement.
Des aiguilles de sapin et des serviettes de table « Joyeux Noël » jonchaient le sol. La table du dîner avait été laissée en plan. Comme s’il y avait eu urgence à la quitter.
Sur la nappe, la bûche de Noël avait fondu. Elle avait dégouliné le long du pied, oubliée entre le fromage et les assiettes sales. Sur le balcon, des cadavres de bouteilles traînaient sur le béton. Le cendrier débordait de cigarettes parfois tirées jusqu’au filtre, d’autres étaient écrasées alors qu’elles semblaient à peine commencées, témoins muets de la tension de la soirée.
Passant d’une pièce à l’autre pour inspecter les installations électriques, les pompiers pouvaient refaire le fil du réveillon. Une fourchette plantée dans un bulgomme attira leur attention. Il y avait eu une bataille, mais sans boules ni neige. Cela avait clairement dégénéré à l’intérieur.
Dehors, le ciel était blanc et il faisait froid, très froid. Un froid mordant. Une épaisse couche de neige blanche recouvrait le toit des voitures. Un voile avait été posé comme pour adoucir ce qui venait de se passer. Oubliés les hostilités, les tirs sans sommation, la théorie des dominos et les dommages collatéraux, où tout le monde en avait pris pour son grade.
– Mais qu’est-ce qui s’est passé ici ? demandèrent les pompiers, dont les regards se braquèrent aussitôt sur Antoine qui, couvert d’aiguilles de sapin, était le plus suspect.
– Alors, ce n’est pas du tout ce que vous croyez… dit-il.
– Et il est où votre sapin ? l’interrompit le pompier, qui suivait les aiguilles au sol, remontant les indices jusqu’au balcon.
– En bas, dit Tom, Papa l’a jeté par la fenêtre.
Les pompiers tournèrent leur regard. Antoine grimaça.
– Écoutez Messieurs, c’est une longue histoire… Une très longue histoire… incluant une belle-mère. Et je vous rassure, il n’y aura plus jamais de Noël ici… dit-il avant de se prendre un énorme coup de coude par Anne. Plus jamais de… sapin ici ! Promis.
Un simple dîner de famille. Comme il y en a chaque année, dans chaque foyer. Qui avait juste mal tourné.
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