La Ritournelle

Aurélie Valognes · Chapitre 30 sur 44

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La Ritournelle

Chapitre 30

30

 

 

22 h 44

 

Tanguy faisait le dos rond. Dans cette famille, c’était son activité favorite. Il se faisait le plus discret, le plus silencieux possible pour se faire oublier, pour passer entre les gouttes, pour qu’on lui foute la paix. Ça marchait un temps, mais il y avait toujours un moment dans la soirée où, par une pensée en arborescence assez complexe, unique à cette famille, la conversation abordait le cas Tanguy.

Tanguy n’était même pas son vrai prénom. Tout le monde semblait l’avoir oublié d’ailleurs. Même lui. Seul l’état civil l’appelait encore Guillaume.

Il avait suffi d’une pique de Lucie, il y a quinze ans, alors qu’il avouait ne pas être pressé de partir du domicile familial, pour que « Guigui » soit remplacé par « Tanguy ». Il n’avait pas gagné au change.

– Mais qu’est-ce qu’il va faire de sa vie ? commença Nadine. Pas d’amoureuse, un métier alimentaire, une chambre squattée chez son père, jamais de vacances, jamais de fêtes, pas d’amis, pas de voyages. Même venir me voir, c’est trop lui demander.

– Arrête de parler comme s’il n’était pas là, la coupa Anne.

– Je dis juste…

– Bah, dis rien ! conseilla Caroline. Ça nous fera des vacances !

– Qui aime bien châtie bien ! sourit Nadine en reprenant : Je dis ça pour son bien. Être célibataire, c’est dommage ! Avec le salon de coiffure, je vois plein de filles très bien qui seraient ravies de le rencontrer. Je montre sa photo à beaucoup de clientes !

– Mais, toi aussi, Nadine, tu es célibataire, releva Mémé. Puis, s’adressant directement à lui : Mon Tanguy, tu es seul, mais es-tu malheureux ?

Le jeune homme posa sa main sur celle de sa grand-mère.

– Premièrement, Mémé, on n’est pas forcément malheureux parce qu’on est seul. Deuxièmement, je ne suis pas seul. Et troisièmement, je ne suis pas malheureux. Donc je crois avoir répondu pleinement à la question. On peut passer à autre chose ?

Tanguy, tête baissée, dessinait sur sa serviette en papier, attendant que l’orage passe. Il y avait mécani quement un moment où la conversation bifurquait, sa mère fatiguait toujours avant lui. Il était résistant.

– Toujours à gribouiller, à fuir les vraies discussions. Il serait temps de te confronter au monde adulte ! Au lieu de rester enfermé avec tes mangas d’adolescent. Si encore tu lisais de « vrais » livres…

– Et toi, Nadine, à part l’encyclopédie de Candy Crush, c’est quoi le dernier livre que tu as lu ? interrogea Caroline.

– Moi, je lis des classiques : Jane Austen, les sœurs Brontë, ça, c’est de la littérature ! Ça, c’est bien écrit ! Ça, ça vaut le coup !

– Mais tu n’as lu que ça dans ta vie ! Trois livres, il y a quarante ans, et tu nous bassines avec. Lui, il dévore un livre par semaine, alors arrête de jouer les intellos !

Nadine sentit ses joues s’empourprer.

Plus personne n’osait parler. On piquait du bout de la fourchette dans les assiettes, on buvait à lentes gorgées et on attendait que ça se calme.

– Même un amoureux, on serait contents, reprit Nadine en finissant son verre de vin. Mais non ! Et pourtant, on ne me fera pas croire qu’un homme n’a pas des envies…

– Mais lâche-lui la grappe, Maman ! cria Anne, en jetant ses couverts dans son assiette.

– Merci de prendre ma défense, mais je suis, paraît-il, une cause perdue. Mieux vaut que je parte, dit Tanguy en se levant. En plus, tu connais ma passion pour les réunions de famille. Si c’est pour ressasser les mêmes reproches, je me passerais volontiers de cette joyeuse ritournelle !

– Non, tu restes, c’est ton Noël aussi, insista Anne, en lui posant la main sur l’avant-bras.

– Je vais prendre l’air un instant.

Il se dirigea vers la salle de bains.

Pour se calmer intérieurement, Tanguy partageait avec sa sœur la passion des bruits blancs. Plus que le son de l’aspirateur, qui avait couvert les disputes de leurs parents toute leur enfance, lui préférait rester de très longues minutes à se laver les mains : le bruit de l’eau qui coule l’apaisait profondément.

À table, les convives ne savaient comment poursuivre la conversation. Seule Nadine ne semblait pas avoir ce problème.

– On reprend juste où on en était l’année dernière, clarifia-t-elle dans son bon droit. Il s’agirait de grandir, de faire quelque chose de sa vie… Je ne vous ai pas élevés à ne rien faire !

Anne s’agaça.

– J’aimerais qu’on arrête avec cette dictature du « faire » ! « Qu’est-ce que tu as fait aujourd’hui ? Qu’est-ce que tu as produit  ? » J’aime passer une heure à rêvasser, à promener mon regard sur un beau paysage, sur un beau bouquet, sur une fleur rare. Ça n’est pas du temps perdu. Et si ça se trouve, Guigui, il fait quelque chose, mais on ne sait juste pas quoi…

– Tu es tellement naïve, Anne…

– Nadine, tu devrais faire profil bas parfois, conseilla sa sœur. Vraiment… Il faut savoir s’arrêter. Savoir quand on dépasse les bornes.

– Qu’est-ce que vous avez tous à être contre moi ? Je suis le ciment entre vous ! Sans moi, ça irait à vau-l’eau. Je suis la Super Glue de cette famille.

– Qui colle aux basques, aux pattes et pas que… marmonna Antoine.

– Si je n’étais pas là, vous ne fêteriez plus Noël, vous ne vous appelleriez plus, vous ne vous verriez plus… Vous devriez tous me dire merci.

– Et elle y croit en plus ? marmonna Patrick à Antoine.

– Vous, on ne vous a pas sonné ! Occupez-vous de vos oignons ! Vous n’êtes même pas de la famille.

– Heureusement ! Une comme celle-ci, non merci…

– On ne choisit pas sa famille… dit « Plus Un ».

– Vous, si vous n’avez rien de mieux à dire, vous pouvez vous abstenir, le toisa Patrick.

– On ne choisit pas son beau-père non plus, renvoya Nadine, appuyant tellement fort sur le mot « père » que Tom et Léo arrivèrent aussitôt.

– Le Père… Noël ?

– Où ça ? Où ça ? Il est arrivé ?

– Noooon ! répondirent les adultes en chœur.

Anne sentait que la tension débordait. Elle se sentait désemparée pour adoucir les échanges. Elle commença à aspirer nerveusement les paillettes et autres confettis dispersés sur la table. Elle avala tout ce qu’elle put, puis reposa son aspirateur à côté d’elle, comme un cowboy poserait son colt sur le comptoir. À la prochaine attaque, elle était prête à dégainer.

– Bref, moi, ce que j’en dis, c’est que Tanguy pourrait au moins prendre un chat… ajouta Nadine, qui ne savait définitivement pas où s’arrêter.

Anne aspira une poussière sur la veste de sa mère, qui la regarda avec deux grands yeux ahuris. Tanguy revint à ce moment-là.

– Maman, si un jour je pars, il est possible que tu ne me revoies pas.

Un grand silence se fit. Tanguy parlait peu, mais il parlait bien. Quelques notes de piano résonnèrent, la musique classique qu’Antoine avait choisie pour accompagner le dîner détonnait avec l’ambiance.

– Quiii reveut de la poularde !!??? demanda Anne pour détourner l’attention.

– Je croyais que c’était du chapon ? fit remarquer Patrick.

Mémé fit une moue sceptique.

– C’est du Chopin ? Ah bon… J’aurais dit du Beethoven.

– Merde ! Je vous dis merde ! lâcha Anne, en reposant le plat sur la table.

– Ça, j’ai bien entendu ! dit Mémé.

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