La Ritournelle

Aurélie Valognes · Chapitre 24 sur 44

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La Ritournelle

Chapitre 24

24

 

 

21 h 28

 

Chez les Komaneski, le plan de table était un véritable casse-tête géopolitique, bien plus sensible que le G20. Anne avait consciencieusement dispersé les sources de tensions, mettant Nadine loin de tout le monde, notamment de son frère, de son mari et de son beau-père, et éloignant Lucie le plus possible de Patrick. Et puis, il y avait cette tradition qui compliquait le tout : alterner les hommes et les femmes. L’ajout du beau-père réactionnaire arrangeait, au moins sur ce point-là, ses affaires.

La table ovale était agrémentée de chevalets nominatifs. Dans le sens des aiguilles d’une montre, on aurait pu lire, en début de soirée, le plan de table suivant : Mémé, « Plus Un », Lucie, Antoine, Anne, Tom, Nadine, Léo, Tanguy, Tata, Patrick. Mais, pas mécontente d’elle, Nadine avait replacé tout le monde à sa convenance pour être assise entre Lucie et Mémé. Lorsque Anne vit la réorganisation des chevalets, elle inspira profondément, retourna en cuisine et revint avec l’aspirateur de table.

– Ne faites pas attention à moi, je ramasse les dernières miettes des gâteaux apéritifs, cria-t-elle pour justifier le bruit blanc. Asseyez-vous où vous voulez, les chevalets n’ont que peu d’importance, ils ont été posés au hasard par les enfants…

Le plan de table de Nadine ne fut donc pas suivi non plus, car chacun prit place en fonction des affinités, se fichant royalement d’une quelconque alternance. Les petits-enfants encadraient Mémé en bout de table. Lorsqu’elle revint s’asseoir, Anne découvrit que la seule place restante était celle dont personne ne voulait. Entre la peste et le choléra. Nadine et Patrick.

– Gosier asséché, dit Caroline en levant son verre vide. Qu’est-ce qu’on boit ? On peut avoir une resucée de bulles ?

– On passe au blanc avec l’entrée. Hein, Antoine ?

– Oui, chérie, cela me semble être une très bonne idée. Tu trouveras la bouteille au frais… Alors, Lucie, ça se passe comment ta nouvelle mission dans ton ONG ? Tu t’occupes des femmes en Tanzanie, c’est ça ?

Fixant son mari, sans succès, Anne finit par se lever de table en repoussant bruyamment sa chaise, alla en cuisine et revint avec le tout premier et gigantesque plat de fête.

– Le saumon, annonça-t-elle, comme si on était chez l’ambassadeur.

– Et le vin ? Tu ne l’as pas trouvé ? demanda Antoine, qui interrompit sa conversation, puis se leva aussitôt, fortement influencé par le regard noir de sa compagne.

– On n’avait pas dit qu’il y avait du foie gras ? demanda Patrick.

– Si, ça arrive après, répondit Anne.

– C’est bizarre comme ordre de plats, on a toujours fait l’inverse, fit remarquer Lucie.

– Oui, et l’année dernière vous avez justement demandé à changer, insista la maîtresse de maison, m’expliquant qu’on ne savourait plus le saumon après le foie gras.

– Si tu écoutes tout ce qu’on dit aussi… continua sa sœur. De toute façon, je ne mange ni l’un ni l’autre.

Anne posa bruyamment le plat sur la table et commença à servir.

– Et il vient d’où, ce saumon ? D’Écosse ? demanda « Plus Un », en regardant avec suspicion le bout de sa fourchette.

– Tiens… Il parle ? dit Patrick.

– De Norvège.

– C’est ce qu’il y a de pire, Anne ! Tu verrais ce qu’ils font en Patagonie, ces sagouins ! dit Nadine.

– Ça se passe comment la géographie, Nadine ? demanda Antoine en attrapant un citron.

– Arrête de faire le malin, je sais ce que je dis. Les entreprises norvégiennes font des ravages là-bas, elles convoitent des sites classés, magnifiques et…

– Ah, moi j’essaie toujours de le prendre français, mon saumon, coupa Caroline, en dégustant sa première bouchée.

– J’ai pris ce qu’il y avait, clarifia Antoine.

– Moi, je préfère la truite, ajouta Patrick. Au goût, on ne voit pas la différence, alors que le porte-monnaie…

– On vous reconnaît bien là, lâcha Nadine en lui souriant.

– Pleine mer ou d’élevage ? demanda Lucie, hésitant à se lancer.

– Bon, on le mange ou on le regarde, ce saumon ? s’exclama Anne. Vous avez tous un diplôme de pisciculture ou quoi ?

Nadine toucha alors l’avant-bras d’Anne, qui se raidit.

– Moi, le citron, chuchota la mère, je le coupe en crénelé, ma chérie. Tu devrais essayer, ça fait plus « fête » que tes petits quartiers tout tristes !

– Tu as du pain de seigle ? demanda Patrick à Anne, en lui touchant l’autre avant-bras, Nadine n’ayant pas lâché le premier.

Anne lança un regard suppliant en direction de son mari.

– Non, Papa, intervint Antoine à la rescousse, mais nous avons du pain de campagne, du pain brioché, aux figues, au…

– Je vais prendre le reste de pain d’épice alors…

– On n’en a plus. Je viens de le donner aux enfants… dit Anne, qui pouvait mesurer l’agacement de son beau-père à la pression qu’il exerçait sur son bras.

– Ah… lâcha Patrick, en refusant la panière que lui tendait son fils avec pléthore de pains.

Anne proposa une seconde tranche à chacun, Lucie se décida pour une première, et elle put enfin s’asseoir. Quand elle baissa la tête vers son assiette, Anne se rendit compte qu’elle avait oublié de se servir.

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