La Ritournelle

Aurélie Valognes · Chapitre 32 sur 44

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La Ritournelle

Chapitre 32

32

 

23 h 19

 

La guirlande clignotait désormais à une vitesse folle. Le sapin devenait un stroboscope énervé. Anne fonça en cuisine et revint aussitôt.

– La bûche… dit-elle en la lâchant au centre de la table.

Accélérer le rythme, pour achever ce réveillon.

– LES bûches ! ajouta Antoine un peu fort pour réveiller son père. Il y en a deux, cette année : la « Fruits de la Passion Coco » pour les raisonnables et la « Trois chocolats caramel » pour ceux qui n’ont pas fait assez d’excès ce soir. Chérie, tu vas nous chercher la deuxième ?

Anne lui lança un regard sans appel. Il fila vers la cuisine, penaud, et revint avec le second dessert glacé.

Anne tenta d’insérer la lame du couteau dans le coulis orangé, mais une scie n’aurait pas mieux fonctionné. Congelée. Une vraie bûche de bois, impossible à couper sans un outil adapté.

– Mais comment t’as fait ton compte ? demanda Nadine à sa fille. Tu as oublié de la sortir du congélo ? J’en étais sûre !

– Maman, je les ai sorties à l’heure indiquée sur la boîte.

– Sur la boîte ? L’année dernière, tu l’avais faite toi-même…

– Effectivement, mais comme je n’avais eu droit qu’à des commentaires désobligeants, j’ai décidé cette année que Mme Picard se chargerait de prendre toutes les plaintes et les réclamations.

Anne repartit en cuisine, mit la main dans le bac à poubelle et revint au salon avec les emballages.

– Voici le numéro du Service Consommateurs : 09 70 82… J’ai assez donné, moi, ce soir.

Antoine se leva, prit le couteau et s’évertua à couper la bûche. Il sua à grosses gouttes, s’épongeant le front avec l’avant-bras, sous le regard affûté des convives.

– Antoine, laisse-moi faire, dit Caroline, tu t’y prends comme un manche avec ce couteau.

Il se rassit.

– C’est un concours de femmes dominantes, cette soirée ! Y en a pas une pour laisser mon fils tranquille. Je pensais que vous étiez la seule castratrice à jouer les victimes autour de cette table, Nadine, je reconnais que je me suis trompé.

Nadine serra les mâchoires et ne dit plus rien quelques secondes. Elle se retenait. Les rares fois où l’on osait la contredire, pour garder sa contenance et éviter de réagir à chaud, elle se lançait avec application dans des séries de contractions pelviennes, trois précisément, une série par enfant délivré par voie basse. D’abord, « l’Ascenseur », puis « la Hotte », c’est-à-dire l’aspiration intérieure par le haut – aussi appelée « la Paille » –, et enfin, elle finissait par « le Tensiomètre », comprenez le resserrement dynamique, telle la pompe activée par le médecin pour prendre la tension. Trois séries de dix contractions et elle retrouvait ses moyens. Et sa repartie.

– On joue les victimes ? reprit-elle, en foudroyant Patrick du regard.

Celui-ci ferma ses narines, ses yeux, et s’immergea alors sous l’eau avec les rascasses, murènes, merlans pas frits, que lui inspiraient les bêtes à la surface.

– Nous, on n’est pas des victimes. À la limite, d’avoir été obligés de vous supporter ce soir. Merci Antoine d’ailleurs !

Patrick rouvrit les yeux et expira longuement.

– C’est incroyable ! Regardez-vous ! Il suffit de mettre cinq bonnes femmes ensemble, de leur laisser la parole, et aussitôt on se croirait dans un poulailler.

Caroline remplit son verre, avant de se tourner de tout son poids vers Patrick.

– Parce qu’on doit attendre qu’on nous « laisse la parole » ? Ça vous gêne une femme qui l’ouvre ?

– Tout de suite, ça monte sur ses grands chevaux ! dit Patrick, en détournant le regard.

Antoine souffla.

– Papa, on se calme. Tout va bien, personne n’agresse personne.

Mémé, qui était restée en dehors de la discussion, posa une question qui la titillait.

– J’ai l’impression que nous vous mettons mal à l’aise, Patrick. On est trop nombreuses pour vous ?

– Je ne sais pas, répondit-il. Je me dis simplement, vu certains caractères, c’est pas étonnant que vous soyez seules…

Caroline finit son verre de vin d’un trait, inspira profondément et reprit.

– Et que dites-vous d’une femme qui aime le vin, que c’est une alcoolique ? Une femme qui préfère avoir les cheveux courts, qu’elle manque de féminité ? Une femme qui ne se maquille pas, qu’elle est négligée ? Une femme qui dit des gros mots, qu’elle est vulgaire ? Eh bien, figurez-vous, cher Patrick, que je suis une vieille fille, vulgaire, chieuse et alcoolique. Et je vous emmerde !

Nadine applaudit. Patrick tressauta.

– Ça y est, c’est bon ? Elle a terminé la fémino-écolo-gauchiste ? Je comprends mieux pourquoi on ne donne pas la parole aux femmes : quand on entend le nombre de conneries qui sortent de leur bouche…

– Papa, ça suffit ! On veut tous terminer la soirée ensemble, alors on la boucle ! dit Antoine.

Nadine et Patrick se toisaient : c’était à qui baisserait le regard en premier. Il se tourna finalement vers Caroline :

– Vous devriez avoir honte de devenir aussi sèche et aigrie que votre sœur ! grommela Patrick en désignant Nadine d’un signe de tête.

Cette dernière bondit, outrée. On ne s’attaquait pas à elle sans impunité.

– Vous dépassez les bornes, Patrick ! Je vous interdis de parler de moi comme ça, ni d’aucun membre de ma famille. Trouvez-vous-en une ! Ah non, c’est vrai, il ne vous reste plus personne. Pas étonnant que votre femme ait préféré lâcher la rampe plutôt que de rester avec un vieux con comme vous.

Patrick s’essuya méticuleusement la bouche avec sa serviette en papier sur laquelle on pouvait encore lire « Joyeux Noël ! ». Il se leva lentement et, dans un même mouvement, il prit son honneur, son manteau, la porte et partit sans un mot.

Nadine avait touché aux seuls points sensibles de Patrick. Sa femme et son chagrin.

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