La Ritournelle
Chapitre 22
22
20 h 55
Sur un grand plateau, les coupes reluisaient. Relavées à la minute par Anne qui ne voulait pas débuter son réveillon par une remarque acerbe de sa mère. Antoine servit chaque convive. Alors qu’ils levaient leur verre pour trinquer, la sonnette de la porte retentit, les arrêtant net dans leur élan.
– Qui ça peut bien être ? demanda Anne qui venait de s’asseoir.
– Si ça se trouve, c’est le voisin qui cherche son colis partout, dit Antoine, lançant un clin d’œil à son épouse.
Inquiète, Anne alla voir. On l’entendit aussitôt ouvrir et s’excuser.
– Ah, mais quand je disais qu’on était onze, j’avais raison. Je ne suis pas folle !
Tanguy. Son frère. Le seul homme de cette famille de femmes.
– Depuis quand tu es en retard, toi ? le réprimanda-t-elle gentiment. D’habitude tu es le plus ponctuel. Il t’est arrivé quelque chose ?
– Non, répondit-il en lui tendant un bouquet de roses rouges.
– Toujours aussi loquace, le taquina Lucie.
Il enleva son manteau et, voyant le monde qui le fixait depuis le salon, passa une main embarrassée dans ses cheveux. Sa mèche blanche au-dessus de son front s’était étendue depuis la dernière fois qu’ils s’étaient vus.
– Merci, mon frère préféré. Entre, dit Anne en attrapant le bouquet. On t’attendait pour commencer !
Ils avaient effectivement suspendu leur geste, le verre au bord des lèvres, chaque seconde retenue pesant lourd sur leur bonne volonté. Tous. Sauf Caroline, déjà revenue de la cuisine et qui avait entamé sa coupe.
Anne ressortit son vase : elle s’en voulait d’avoir été mauvaise langue et surtout négligente, comment avait-elle pu oublier son frère ? Tanguy était la douceur et la gentillesse incarnées, le rêveur incompris de la famille, préférant depuis toujours le dessin à la parole. Ce qui tranchait avec les joutes verbales de Lucie. Même s’ils se voyaient peu, Anne se sentait infiniment plus proche de son frère que de sa sœur.
– Antoine, tu peux servir du champagne à mon frère ? demanda-t-elle en revenant avec les fleurs. Qu’on trinque tous ensemble.
– Non, merci, dit l’intéressé en mettant sa main au-dessus de sa coupe. Pas d’alcool pour moi.
– Bah, Guigui, c’est la fête, fais une exception, bois avec nous.
– Antoine risque de te servir une excellente tisane… ironisa Nadine.
– Mais qu’est-ce que tu vas boire ? s’inquiéta Anne.
– Un jus m’ira très bien.
– Comme les enfants… Bravo ! renchérit sa mère.
– Laissez-le tranquille, ça en fera plus pour ceux qui ont soif ! tempéra Lucie.
– Si ça vous fait vraiment plaisir, servez-moi un fond pour trinquer avec vous, mais je ne le boirai pas.
– Bah, non, on ne va pas gâcher ! s’indigna Caroline.
– Bon, on trinque ou on se regarde dans le blanc des yeux ? demanda Antoine.
Nadine retira son verre.
– Ah non, moi je ne trinque pas avec quelqu’un qui ne boit pas d’alcool, ça porte malheur.
– À nous ! Vive la famille ! Et Joyeux Noël à tous, dit Anne en levant son verre.
Les coupes ne s’entrechoquèrent donc pas et chacun but de son côté.
– Merci pour l’invitation, Anne et Antoine, dit Mémé.
– Merci à nous aussi, ajoutèrent Tom et Léo, qui avaient déjà fini d’engloutir leur jus de pomme et guettaient l’arrivée des amuse-bouche, considérant que les raviolis ne les privaient pas du repas de fête.
– Et à Nadine ! ajouta malicieusement Caroline.
Elles se toisèrent du regard.
– Quelqu’un peut me dire ce qui est arrivé à la loi Évin ? relança Lucie, en buvant à grandes lampées. Je croyais qu’il y avait interdiction de faire de la publicité pour l’alcool dans notre pays, et là, je ne sais pas si vous avez vu les campagnes d’affichage en ville, en décembre, c’est la folie : il n’y a que ça ! Gin tonic par-ci, whisky par-là.
– Moi je n’ai vu que des pubs de parfums avec des bonnes femmes à poil, rétorqua Patrick.
Anne déglutit. Que personne ne relève. Pas de brouille si tôt dans la soirée, s’il vous plaît…
Lucie lui lança un regard atterré, finit sa coupe et reprit :
– Ce que je trouve dingue, c’est que le marketing cible désormais les femmes de manière ostentatoire. Parce qu’elles ont besoin de décompresser. Les marques savent que ce sont elles qui font les courses pour toute la famille…
– Pas toujours, intervint Antoine, fier de son triathlon annuel au supermarché.
– Oui et résultat on n’a pas de poularde ! fit remarquer Caroline, avec un clin d’œil.
– Bref… Pas étonnant que beaucoup de femmes craquent. Surtout les perfectionnistes, celles qui veulent bien faire, et qui doivent gérer la pression qu’on nous met au travail, dans le couple, dans la vie de famille…
– Tu en parles comme si ça te concernait ? dit Antoine. Tu n’as ni mari, ni enfant, ni job stable, à moins que ça ait changé.
– On est tous concernés. C’est un véritable fléau !
– C’est surtout consternant, s’indigna Patrick. Vous voulez travailler et vous vous plaignez ensuite d’en faire trop. Quoi qu’on en dise, la répartition des tâches était plus simple pour tout le monde avant. C’est vous qui l’avez cherché…
Lucie était prête à lui sauter à la gorge.
– Patrick, on ne va pas rester le ventre vide. Ça vous tenterait des amuse-bouche ? dit Anne en se levant.
– Volontiers. Je réfléchis mieux le ventre plein.
– Alors, fais vite ! supplia Lucie en se tournant vers sa sœur.
– Du coup, je n’ai pas compris quel était le fléau : les bonnes femmes ou l’alcoolisme ? dit Patrick.
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