La Ritournelle
Chapitre 26
26
21 h 45
Dans la cuisine, Anne était au bord de la crise de nerfs : non seulement Patrick était en roue libre, mais elle avait surpris dans le sac frigorifique de sa mère – celui auquel personne n’avait le droit de toucher – que celle-ci avait apporté son propre foie gras maison. Un foie gras de secours . Estimant sans doute que celui de sa fille serait immangeable.
Anne l’attrapa et le mit à la poubelle.
– Tu es sûre que tu veux le jeter avant d’avoir goûté celui que tu… ? tenta Antoine.
Il ne prit pas le risque de terminer sa phrase – Anne était armée d’un tire-bouchon vraiment très pointu –, il baissa les yeux et passa au salon.
– Le foie gras maison ! annonça-t-il, très fier de ne pas l’avoir lâché cette fois. Fait par Anne, je pré cise, en jetant un œil lourd de sous-entendus à sa belle-mère.
Anne le suivit avec la bouteille ouverte.
– J’ai prévu un petit moelleux pour aller avec le foie gras. Un sauternes.
Anne remplit le verre de sa tante, observa les moues sceptiques autour de la table, et reposa la bouteille un peu trop brutalement.
– En tout cas, il n’est pas bouchonné, lâcha Caroline.
Antoine bataillait pour découper le foie gras qui ne se montrait pas coopératif. Anne se releva et prit le relais à l’aide d’un couteau à la lame fine et chaude.
– Qui se laisse tenter ? demanda-t-elle en taillant les premières tranches.
Comme si c’était une évidence pour chacun, personne ne se donna la peine de répondre.
– Les enfants, un peu de pâté de Noël ?
Tom et Léo opinèrent de la tête, les yeux brillants de gourmandise. Elle les servit, puis resta coite avec sa tranche de foie gras prête à être distribuée, guettant le premier adulte à se manifester.
– C’est « oui » pour tout le monde ? Je ne vous force pas, poursuivit-elle, puisant dans ses réserves de patience face à l’absence générale d’enthousiasme.
– Merci bien, je passe mon tour… dit Lucie. Tu le sais, Anne. D’ailleurs, pourquoi continue-t-on d’im poser cette tradition archaïque et barbare ? Ça me dépasse.
Lucie avait toujours eu un avis tranché, quel que soit le sujet. Contrairement à Anne, elle n’avait jamais eu de mal à dire ce qu’elle pensait, sans se soucier de prendre des précautions, persuadée d’être dans son bon droit.
– C’est vrai qu’on pourrait se passer de foie gras l’année prochaine… approuva Nadine, qui, par principe, allait toujours dans le sens de sa « petite dernière ».
Patrick reposa bruyamment son verre, leva les yeux au ciel et tendit son assiette.
– Mais on ne va pas tout changer dans nos vies ? Céder au diktat d’une poignée d’écolo-végans autoritaires ! Noël, c’est « foie gras ». C’est la tradition ! Point barre. Moi, je prends deux tranches, Anne. Et tant que je serai vivant, on sacrifiera une oie pour moi chaque année, décréta-t-il.
– Vous ferez bien ce que vous voudrez, chez vous, l’année prochaine. C’est l’avantage d’être seul, appuya Nadine, avec un sourire narquois.
Ça, c’est sûr ! pensa-t-il.
Patrick n’avait aucune intention de passer un autre réveillon chez les Komaneski. La perspective de réveillonner en compagnie d’une tranche de saumon et d’un bon foie gras, tranquillement installé devant le « Grand Bêtisier de l’Année », l’enthousiasmait davantage que de côtoyer à nouveau Nadine. Ça, on ne l’y reprendrait plus. Mieux valait être seul que mal accompagné…
– Le monde change, Patrick. Les choses bougent et évoluent autour de vous. Je ne sais pas si votre moustache et vous avez remarqué ? dit Lucie en finissant son verre de vin cul sec. M’étonne pas que vous aimiez voir souffrir les animaux.
– Elle va la mettre en sourdine, Brigitte Bardot ! De mon temps, on faisait moins de chichis et ce n’était pas pire.
– Alors il est comment, mon foie gras ? demanda Anne un peu trop fort pour interrompre Patrick et Lucie.
– Il est… fait maison, répondit Nadine.
Anne lui lança un regard sévère. Sa mère se reprit :
– Ce que je veux dire, ma chérie, c’est beaucoup de travail de le faire soi-même ! Vu le temps que ça prend, c’est dommage qu’il ait si peu de…
Nadine chercha ses mots si longtemps que Mémé lui coupa la parole :
– Anne, dis-moi, c’est un foie gras de canard ou d’oie ?
– D’oie, Mémé.
La grand-mère resta silencieuse, tapota son appareil auditif, puis arbora une drôle de tête.
– De Guéméné ? Je croyais que c’était l’andouille, leur spécialité… dit-elle, dubitative.
– Tiens en parlant d’andouille, vous savez qui j’ai vu l’autre jour ? Vous ne me croirez jamais ! demanda Nadine, qui aimait garder la main sur les conversations.
– Christian ? tenta Mémé.
– Non, lui ce n’est pas une andouille, c’est un gros…
Anne renversa son verre d’eau sur la table.
– Les enfants, vous voulez bien aller me chercher de l’essuie-tout s’il vous plaît ? Et ensuite vous aurez le droit d’aller regarder, un peu , la télé. D’accord ?
Tom et Léo foncèrent en direction de la télévision, oubliant complètement de rapporter de quoi essuyer. Anne épongea avec sa serviette de table, sous le regard dégoûté de sa mère. Mémé poursuivit.
– Moi je l’aimais bien, Christian. Il était drôle.
Nadine attrapa un autre renne posé sur la table et, d’une main, le cassa en deux.
– Christian, lui, il a refait sa vie. Il a trouvé une gentille femme… continua Mémé.
Elle qualifiait de « gentils » tous les gens qu’elle estimait plus souples de caractère que Nadine. Ça faisait du monde.
– Plus gentille que moi, c’est ça que tu veux dire ? aboya Nadine.
La tablée resta un long moment silencieuse sans oser reprendre. Chacun dégustait sa tranche de foie gras du bout des lèvres, sauf Patrick qui engloutissait déjà sa troisième tranche.
– Qui reveut du foie gras ? tenta Antoine avec un enthousiasme aussi naturel que les mèches blondes de sa belle-mère.
Nadine posa son regard sur sa fille aînée, qui s’appliquait à faire les tranches les plus régulières possible.
– Tu fais de la charpie, Anne. Tu n’as pas un fil à couper le foie gras ?
– Non, je n’en ai pas, non !
– J’aurais dû t’en apporter un, j’en ai trois.
– Bah oui ! Une petite attention, un geste tout simple, ça m’aurait fait plaisir !
– Ça ne se réclame pas, un cadeau, ma chérie.
– Oui, mais si je ne réclame pas, je n’ai rien.
– C’est pour toi, ça ! dit Patrick, en donnant un gros coup de coude à son fils.
– Non, c’est pour tout le monde, rétorqua Anne en se levant de table. Je ne sais pas moi, un dessert, du chocolat, des fleurs…
– Mais, tu es fleuriste ! répondirent en chœur Lucie, Nadine et Mémé.
– Oui, mais des fleurs, ça fait toujours plaisir…
– D’ailleurs, dit Caroline, moi, j’aime bien offrir un bouquet aux hommes et du vin aux femmes. C’est mon petit côté…
– Atypique, acheva Patrick.
Nadine se leva d’un bond. Anne crut qu’elle allait prendre la défense de Caroline, ou peut-être l’aider à débarrasser la table, mais sa mère s’essuya simplement la bouche et se dirigea vers les toilettes.
Elle allait franchir la porte du salon, en prenant soin d’enjamber Pompette qui ronflait toujours, ponctuant son sommeil de grognements satisfaits, quand elle se retourna. Avec l’emphase d’une actrice de théâtre qui lâche sa dernière réplique avant de quitter la scène, Nadine interpella Anne :
– Dire que je t’ai payé une école de commerce, chère en plus, et que tu as tout abandonné pour devenir « fleuriste »… Tu sais ce que j’aurais pu faire avec cette somme ?
– … un lifting ? dit Patrick, en se tournant vers sa rivale.
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