La Ritournelle

Aurélie Valognes · Chapitre 29 sur 44

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La Ritournelle

Chapitre 29

29

 

22 h 33

 

– Et voici ! dit Anne, impériale, en entrant avec la volaille pour l’exhiber entière. Le chapon.

– On n’avait pas dit qu’on faisait une poularde ? demanda Lucie.

Anne repartit en cuisine avec la bête pour passer ses nerfs dessus.

– Ce chapon nous a fait attendre des heures et je suis sûre que maintenant il est trop cuit. C’est la cata ! Chéri, tu peux m’aider à le couper ?

Elle avait les mains pleines de graisse lorsque cette fois, assurément, la sonnette de la porte retentit.

– Ce n’est vraiment pas le moment, là. Antoine, va voir qui c’est, s’il te plaît !

– C’est le voisin… chuchota Antoine, suffisamment fort pour qu’Anne entende.

– Bah, ouvre-lui, plutôt que de me regarder ! dit-elle en désossant son chapon.

Antoine ouvrit et offrit son plus beau sourire. Un vieux monsieur, grand, maigre, voûté et les épaules arrondies, se tenait face à lui. Il avait le teint de quelqu’un qui n’a pas vu la lumière du jour depuis des années.

– Bonsoir, Monsieur Rodriguez. Joyeux Noël à vous ! Tout va bien ? On ne fait pas trop de bruit, j’espère ? On est en famille… Vous savez… La belle-mère…

– Non, en fait, je…

Antoine lui coupa la parole.

– Ah, justement, on avait un paquet pour vous…

– Mais pas du tout , Antoine, rappelle-toi ! cria Anne depuis la cuisine, se dépêchant de rejoindre son mari. Bonsoir, Monsieur.

– Si, Anne ! On avait un paquet à remettre au voisin ! Le facteur s’est trompé. Tu l’as mis où le… ?

Antoine se prit un gros coup de coude dans les côtes. Il s’arrêta net. Elle reprit.

– Non, tu te trompes, mon chéri. On n’a pas reçu de paquet pour monsieur, ni pour madame, ni pour personne. Allez, bonne soirée à vous. Le chapon, ça se mange chaud ! conclut Anne en claquant la porte.

Elle retourna aussitôt en cuisine et apporta la volaille désossée dans le salon.

– Alors, qu’est-ce qu’il voulait le voisin ? demanda Caroline.

– On ne sait pas, il n’a pas eu le temps de nous le dire ! dit Anne. Si c’est important, il reviendra !

– Pas sûre, vu comment vous l’avez reçu… C’est quoi cette histoire de colis ? insista Caroline, intriguée par la réaction de sa nièce.

– Tu vois comment sont faits tes nains de jardin ? Bah t’imagines les mêmes, mais sans le nain, et avec un…

– Bon, chéri, tu pourrais, s’il te plaît, éviter les détails ? On avait dit qu’on déposait le colis demain, discrètement…

Antoine se ravisa et commença à servir le chapon.

Lucie, qui avait fait déjà de nombreuses entorses à son régime alimentaire en cédant au saumon, qu’elle n’avait pas trouvé si bon, et au foie gras, qui ne lui avait pas déplu, se servit généreusement en gratin. Anne la regarda vider la moitié du plat. Elle aurait dû prévoir le double.

Les bruits de couverts prirent le dessus. Tout le monde goûta, mangea, mais personne ne commenta. Anne sentit l’agacement monter. Un poli « humm, c’est fin, c’est délicat » lui aurait fait plaisir. Même un mensonge courtois de sa famille aurait fait l’affaire.

– Les enfants ! appela-t-elle. Vous voulez un peu de viande de Noël ?

– Tu es sûre qu’ils ne vont pas s’étrangler, avec la volaille, tes petits spécialistes de la fausse route ? dit Nadine. Il ne manquerait plus qu’ils nous rendent tout l’apéro pour un bout de sot-l’y-laisse qui coince.

– C’est vrai, ça a l’air un peu secos ! renchérit Lucie.

– Pour une végan, je te trouve bien tatillonne sur la cuisson de la viande, s’agaça Anne.

– Je ne suis PAS végan !

– Elle est peut-être pas végan, mais qu’est-ce qu’elle est chiante… grommela Patrick.

Alléché par l’odeur de la volaille, le bouledogue daigna ouvrir un œil. Il essaya de se relever, mais il glissa à plusieurs reprises, retombant lourdement sur son ventre. Caroline vint l’aider et la prit sur ses genoux.

– Je te donne un bout et c’est tout. Compris, ma belle ?

Caroline attrapa le morceau qu’Anne comptait donner à ses enfants.

– Les garçons, dépêchez-vous, il ne va plus vous en rester !

Le bouledogue repartit avec la viande, l’avala en une bouchée, et se roula de contentement, son gros ventre en l’air sous le regard circonspect des convives.

– Il est bien dodu, fit remarquer Antoine.

– Un Chinois pourrait le manger… répondit Patrick.

– Et raciste, avec ça… dit Lucie, en se servant discrètement un morceau de volaille.

– Pompette est une chienne, précisa Caroline. Nourrie qu’avec des bonnes choses…

– C’est quand même moins goûtu que du chapon… commenta Mémé, plus fort qu’elle ne l’aurait souhaité.

– Mais, c’est du chapon ! dit Anne.

– En tout cas, c’est moins tendre que la pintade, regretta Nadine.

– Pour rappel, c’était censé être une poularde… dit Caroline.

Les garçons arrivèrent.

– C’est bientôt Noël ? demandèrent-ils en enlaçant leur mère, les yeux endormis.

– Non, pas tout de suite, mes chéris. Vous êtes fatigués, mes pauvres. Vous voulez du chapon ?

Ils jetèrent un œil au « poulet », firent une grimace, puis repartirent sans un mot.

– Je suis d’accord avec eux, il manque de farce, ce chapon ! ajouta Patrick.

– Il n’a pas dû bien vivre, ce castré-là.

– Ça, c’est sûr ! C’est pas une vie… C’est comme Tanguy ! se désola Nadine.

Tous les regards se braquèrent aussitôt sur lui. La transition chapon castré – Tanguy, celle-là, on ne lui avait jamais faite.

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