La Ritournelle

Aurélie Valognes · Chapitre 25 sur 44

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La Ritournelle

Chapitre 25

25

 

 

21 h 32

 

Si son père était misogyne, Antoine lui était misophone. La misophonie, à ne pas confondre avec la misogynie, lui posait problème depuis des années. Il souffrait tout particulièrement de cette phobie des bruits de bouche à chaque fête de famille, car il avait un exemple parfait pour réveiller ses terreurs les plus intimes. Nadine, grande spécialiste pour parler la bouche pleine.

Utilisant sa serviette comme d’un éventail pour faire passer le malaise qui montait en lui, Antoine s’éloignait le plus possible de sa belle-mère, relançant sa voisine de droite, Lucie. Mais c’était sans compter la pugnacité de Nadine, qui revenait à la charge. Mastiquant de plus en plus fort des bouchées de plus en plus grosses, elle l’attirait vers lui :

– Il fait chaud, hein ? Tu ne peux pas baisser un peu, Antoine ? Sinon, je vais devoir enlever ma veste et elle fait toute la beauté de ma tenue. N’est-ce pas ? Ça lui donne un petit côté…

– Gazon Maudit ? dit Patrick en grimaçant.

– Non, on ne peut pas baisser, malheureusement… reprit Antoine. C’est un chauffage collectif pour tout l’immeuble, et d’ailleurs nos radiateurs sont éteints. Mais, comme la chaleur monte et qu’on est au dernier étage…

Nadine soupira.

– C’est une étuve !

À regret, elle se délesta de sa veste. Sous sa chemise blanche, on pouvait discerner la dentelle de ses sous-vêtements.

– Quant à vous déshabiller plus, continua Antoine, ce ne sera pas permis…

Nadine virevolta vers sa fille aînée.

– En parlant de permis, tiens, est-ce que tu as conduit récemment, Anne ?

Nadine avait une lubie. La conduite. Elle avait élevé sa fille aînée dans un modèle d’indépendance et cela l’agaçait qu’Anne n’ait pas sa voiture à elle. Juste un véhicule pour la famille qu’elle se partageait avec Antoine.

– Maman, je préfère prendre les transports en commun.

– Tu préfères, tu parles ! On ne te laisse pas le choix plutôt… Parce que ces Messieurs ont toujours besoin de la voiture.

Anne posa ses yeux sur le sapin. La guirlande de Noël semblait s’emballer, au diapason avec son rythme cardiaque. Nadine poursuivit.

– Ça, ils nous laissent faire les courses, s’occuper des petites dépenses du quotidien, mais dès qu’il s’agit de gros investissements, du choix de la voiture, ou du plaisir de conduire, là, c’est toujours pour les mêmes.

– Encore heureux ! dit Patrick.

Nadine jeta un regard noir à Antoine, qui ricocha sur son père.

– Ça s’oublie, la conduite, ma chérie !

– Laisse ta fille tranquille, intervint Caroline. Elle est grande.

– Je dis ça dans son intérêt !

– Son intérêt n’est pas toujours le tien ! dit Caroline.

– Et puis, non, ça ne se perd pas, dit Mémé. C’est comme le vélo. La seule chose que tu peux oublier, à la rigueur, c’est l’endroit où tu l’as garée…

– De toute façon, femme au volant… conclut Patrick.

Lucie souffla.

– Vous devriez savoir que les femmes ont moins d’accidents que les hommes ! Et moins violents, affirma-t-elle, plantant ses yeux dans ceux de Patrick. Les chiffres le prouvent !

– Les chiffres, les chiffres, on peut leur faire dire ce qu’on veut, aux chiffres. Moi, ce que je constate, c’est qu’à chaque fois que ça rate un créneau, que ça met une plombe à démarrer au feu et que ça oublie de mettre son clignotant quand ça tourne, bah c’est toujours une bonne femme qui conduit. À mon époque, les femmes savaient rester à leur place. Les rôles étaient bien répartis. Maintenant, vous voulez plus que nous…

– Juste l’égalité, ni plus ni moins, recadra Lucie. Vous avez simplement peur de perdre vos privilèges.

– Nos « privilèges »… Tout de suite les grands mots ! Je ne vais quand même pas m’excuser d’avoir réussi !

– Et on ne vous le demande pas… dit Mémé en se resservant.

– On ne peut plus rien dire ! s’agaça Patrick.

Nadine attrapa un renne décoratif sur la table et commença à passer ses nerfs dessus.

– Fais attention à ne pas l’abîmer, Mamie ! dit Tom. Regarde, tu as déjà cassé une corne…

– C’est en bois, mon chéri, chuchota Anne.

– Non, c’est du plastique, je l’ai touché, Maman ! rectifia Léo.

Nadine restait les yeux rivés sur son renne qui, dans sa main, passait un mauvais quart d’heure. Elle planta subitement sa fourchette dans le bulgomme de la table.

– Vous êtes toléré , ce soir, Patrick, continua-t-elle. À votre place, je la mettrais en sourdine et je ferais attention à ce que je dis…

– Antoine, tiens ta belle-mère, s’il te plaît.

– Espèce de…

La tablée fit un long silence. Jusqu’à ce que la petite voix de Tom demande :

– Papa, ça veut dire quoi « espèce de canard » ?

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