La Ritournelle
Chapitre 4
4
11 h 17
Ce n’était pas qu’Antoine était fâché avec les supermarchés, mais disons que, d’un commun accord avec lui-même, il préférait les éviter. Il y mettait les pieds trois ou quatre fois par an, principalement la semaine de la Foire au Vin et, le reste du temps, il allait à la supérette du coin de la rue ou faisait le marché le dimanche matin.
La grande surface, ce n’était vraiment pas sa tasse de thé. Trop grand, trop de monde, trop de rayons, trop de choix, trop de queues à la caisse et toujours trop cher au bout du compte.
Cependant, pour Noël, l’hypermarché s’imposait. Comme une solution gain de temps, plutôt que d’enchaîner le boucher, le maraîcher, le poissonnier, la saumonier, le sommelier… comme Anne l’avait prévu.
Si on ne sait pas se simplifier la vie aussi, il ne faut pas se plaindre.
Pour relever ce défi, Antoine avait misé sur ses qualités professionnelles de décision et d’organisation. Au bureau, on louait son efficacité redoutable. Action / Réaction. Ça n’était pas trois courses qui allaient le déstabiliser.
C’est donc déterminé qu’il gara la voiture non loin de l’entrée. Encore deux minutes de gagnées , nota-t-il fièrement, pile en face des Caddies . Il s’apercevrait par contre trop tard qu’il était stationné sur une place livraison, très loin de la sortie.
Il pénétra, conquérant, dans le centre commercial. Les portes battantes s’ouvrirent à lui et une large banderole rouge et verte l’accueillit, lui souhaitant un « Joyeux Noël » grandiloquent. Il fit une moue sceptique.
Le monde qui arpentait les allées du centre commercial lui parut insensé. Pourquoi tous ces gens attendent le dernier moment pour faire leurs courses, franchement ? Des gamins capricieux, des parents essoufflés, des accidents et des embouteillages de Caddies à perte de vue. Antoine se ressaisit aussitôt. Ne pas se laisser abattre. Transformer le marathon en sprint. Être plus malin que les autres. Slalomer entre les indécis qui n’ont rien d’autre à faire que de perdre leur temps.
Alors qu’il se dirigeait d’un pas assuré vers le rayon boucherie, le sourire enjôleur d’une hôtesse prenant la pose devant des boîtes de chocolat le détourna un instant de son objectif. « Les Noëls sont toujours plus joyeux avec un Mon Chéri », lui susurra-t-elle à l’oreille. Il sentit le rouge lui monter aux joues. Il n’osa pas refuser de goûter les chocolats qu’on lui tendait généreusement, et se sentit obligé de prendre deux boîtes. Avec les chocolats, il avait toujours peur de manquer. Après tout, c’était une bonne idée, des chocolats, pour un réveillon, non ? Anne serait contente de sa prise d’initiative, se persuada-t-il en repartant avec son Caddie.
Il traversa maladroitement l’allée centrale, manquant de renverser des enfants qui jouaient à chat sur son passage. Au micro, les animateurs rivalisaient d’ingéniosité pour attirer le chaland vers les rayons de dégustation de vin ou de foie gras. Antoine hésita, puis il opta pour la volaille. Au rayon boucherie, la queue était délirante, il fit volte-face et retourna sur ses pas.
Je vais commencer par le saumon. C’est essentiel, le saumon à Noël.
Direction la poissonnerie. Le brouhaha des annonces dans le haut-parleur et les lumières aveuglantes des décorations de Noël lui donnaient le tournis. Il se perdit dans les allées. Après un quart d’heure sportif, il arriva transpirant devant le poissonnier, et se résigna à faire la queue en entamant une boîte de chocolats.
Vingt bonnes minutes et quelques Mon Chéri plus tard, c’était enfin son tour :
– Bonjour, je voudrais du… je voulais quoi déjà ? Ah oui, je voudrais du saumon fumé pour une dizaine de pers…
– Votre ticket, Monsieur, l’interrompit sèchement le vendeur.
– Pardon ?
– Vo-tre ti-cket, articula-t-il plus fort derrière son masque. Pour la file d’attente.
– Mais je n’ai pas de ticket…
– Pas de ticket, pas de poisson.
– Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Mais je l’ai faite la queue, j’y étais dans la file, puisque je suis là et que je n’ai pas doublé la dame derrière moi, n’est-ce pas, Madame ? C’est le pompon ! C’est nouveau, votre truc ?
– Oui, depuis à peu près… trois ans. Suivant !
Antoine maugréa et fit demi-tour, abattu. Il prit un ticket dont le numéro promettait une attente plus longue encore et se dit qu’il allait s’atteler au reste des courses en attendant son tour. Il devait regagner le temps perdu. Il s’aventura dans un premier rayon. De nouveau l’hôtesse, au croisement des allées, « Un chocolat, Monsieur ? », il hésita encore devant la boîte entamée gisant dans son chariot… Oh et puis non, Noël serait un four si le chéri en question ne rentrait pas avec la liste précise des courses. Il se ressaisit et déclina d’un signe de tête, fier de ne pas céder à la tentation, et reprit son Caddie qui couinait. Comme disait sa belle-mère : « Les corvées d’abord, les plaisirs, après. » Nadine avait au moins raison sur ce point. Bien qu’elle laissât les corvées aux autres et se réservait les plaisirs en exclusivité.
Antoine tapota la poche de sa veste et son visage se décomposa.
On pouvait dire de lui qu’il était intelligent, travailleur, généreux, gentil, beau, excellent cuisinier, planificateur, drôle, sportif, et qu’il était un père formidable. Mais un fait pouvait lui être reproché, et ce depuis toujours : il était tête en l’air.
– Merde la liste !
Petit déjà, il pouvait se rendre à l’école sans son cartable. Adolescent, il manquait de mettre le feu chaque fois qu’il faisait des pâtes, oubliant l’eau sur la gazinière jusqu’à faire cramer le fond de la casserole. Une fois adulte, il s’était mis à perdre tout et n’importe quoi, avec une préférence pour sa carte bleue et ses clés de voiture.
Antoine était déjà là depuis une heure, sans rien dans son Caddie, excepté deux boîtes de chocolats, dont une quasiment vide, et qui ne figuraient même pas sur cette satanée liste.
Anne. Appeler Anne. La connaissant, elle réciterait le contenu par cœur et aurait même des fulgurances de dernière minute.
Le portable de sa femme sonna dans le vide. Il tripla son appel, remangeant un chocolat.
S’il y avait bien une chose pour laquelle il aurait pu demander le divorce sur-le-champ, c’était ça. Anne ne répondait jamais – absolument jamais – à son téléphone. Avec cette excuse imparable : « Tu n’as qu’à m’envoyer un texto comme tout le monde ! »
Antoine se résigna à écrire un message à sa femme. Il attendit. Pas de réponse. Autour de lui, le monde était en ébullition. Il s’agaça, hésita un instant à retourner à la maison, puis se mit à éclater de rire à l’idée stupide de rebrousser chemin alors qu’il avait quasiment fait le plus dur. Il allait juste tout faire de tête. D’un réveillon à l’autre, les plats étaient toujours les mêmes. Avec une unique variation pour la viande du plat principal. On avait dit quoi déjà pour le repas cette année ? Un chapon ou une poularde ?
À l’autre bout de l’allée, il vit son numéro clignoter puis disparaître à la poissonnerie. Il soupira de découragement et avala deux autres chocolats à la liqueur. Sa tête commençait sérieusement à tourner.
Se ressaisir. Il gérait des dossiers bien plus difficiles au bureau, ça n’était pas un malheureux dîner de famille qui allait l’intimider. Il décida de changer de technique et d’éviter les files d’attente à la coupe. Il opta pour les produits déjà préparés, suremballés, qui lui tendaient les bras dans les rayons. Il était écolo toute l’année, il pouvait bien faire une exception pour Noël !
Devant le rayon saumon, vingt options, au moins, se présentaient à lui. Bio ou non, Écosse ou Norvège, d’élevage ou sauvage… Il commençait à sentir son front se perler de grosses gouttes, lorsqu’il se souvint que quoi qu’il choisirait, chacun aurait ses remarques, ses réticences, ses critiques. La sœur, supposément végan, rappellerait qu’elle n’en mangeait pas, mais finirait par avaler deux tranches à la dérobée ; la tante opterait pour un gravlax franco-français, ce qui ne semblait pas exister dans ce magasin ; et la belle-mère préfèrerait un saumon fumé au bois d’un arbre rare, impossible à prononcer, dont elle aurait entendu parler dans les magazines de son salon de coiffure. Antoine prit donc au hasard quatre paquets et repartit aussitôt, d’un pas victorieux.
Puis ce fut comme un déclic. Il enchaîna les rayons avec aisance et fluidité, doublant un coup à droite, un coup à gauche, anticipant les enfants survoltés et les parents aphasiques. Il était efficace et décisif : amuse-bouche, apéritifs, serviettes en papier, café, fromages à gogo… Il avait pensé à tout. Même Anne n’avait pas anticipé le « café déca » et le « papier-toilette ».
Il prit la direction des caisses. Un rapide coup d’œil pour évaluer les concurrents des allées adjacentes et choisir la bonne file. Il s’engagea dans la seule qui avançait, se collant à la personne devant lui pour l’inciter à se dépêcher. Il s’enorgueillit de son choix judicieux et lança des sourires taquins aux autres files. Antoine avait fait vite. Anne serait surprise. Ce n’était qu’une formalité quand on savait s’y prendre.
Arrivait bientôt son tour, quand la dame devant lui bloqua toute la dynamique : un de ses articles ne passait pas. Antoine leva les yeux au ciel d’exaspération. La caissière rescanna l’article, maintes fois, et dut appeler un collègue au micro. La cliente lui fit un sourire mi-gêné mi-complice, qu’Antoine refroidit de son regard le plus désagréable.
Quand ce fut enfin à lui, il déballa l’intégralité de son Caddie sur le tapis roulant, y compris la boîte vide de chocolats, avec une agilité rare. Mais à bien y regarder, il s’aperçut qu’il manquait quelques articles et pas des moindres : la poularde, les pommes dauphine surgelées et la bûche glacée !
Antoine hésita. Est-ce qu’on avait vraiment besoin d’un plat et d’un dessert ? Avec tout ce qu’il avait déjà pris ? Il envoya un nouveau message à sa femme. Cette fois, elle lui répondit aussitôt : « Bien tenté, mais non. Tu finis les courses. Chacun sa galère. »
Anne, elle, était coincée à La Poste, affublée de ses deux petits assistants, plus turbulents que des lutins enragés, parce que des « imbéciles heureux » avaient fait livrer leurs cadeaux de Noël chez eux, au lieu de venir avec le soir du réveillon.
Antoine, dépité, fit son sourire le plus enjôleur à la caissière, puis lui expliqua qu’il allait tout laisser sur le côté du tapis roulant et qu’il revenait tout de suite, le temps d’ajouter les quatre bricoles qu’il avait oubliées.
– Hors de question, Monsieur ! Soit vous remballez tout, soit vous payez, dit-elle de son air le plus mal aimable, où l’on sentait que toute négociation était impossible.
Antoine remit tous ses articles dans son Caddie et quitta la caisse. Excédé. Il avait été à deux doigts de balayer cette corvée d’un revers de manche, et avec brio.
Déterminé comme jamais, il enchaîna les rayons comme un triathlète les épreuves. Avec concentration, discipline et rythme. Il était rouge, essoufflé, son Caddie débordait, mais il continuait d’ajouter des articles pour être certain de ne manquer de rien, arpentant les allées les unes après les autres.
Il fonça vers le chapon, repassant devant l’hôtesse qui essaya encore de lui vendre des Mon Chéri.
Quarante-cinq minutes plus tard, il se précipitait à nouveau vers les caisses, il choisit la plus courte, enfin… la moins longue, déballa une seconde fois son Caddie sur le tapis roulant, exposant par là même le repas du soir : apéritifs, amuse-bouche, champagne, foie gras, pain de mie, pain d’épice, saumon fumé, vins blancs et rouges, chapon, salade, fromages, bûche… Lorsqu’il leva les yeux, satisfait, son sourire de contentement s’effaça aussitôt. La même caissière. Le même rictus narquois.
– Tiens, revoilà mon champion. Vous avez tout, cette fois ?
– Oui, souffla-t-il, agacé et gêné.
C’était déjà sympa qu’elle l’ait reconnu et salué, d’autant qu’il avait l’impression d’avoir pris dix ans en une demi-heure de queue de volailles. Avec une rapidité qui lui redonna de l’élan, tous ses articles furent scannés. Il comprenait mieux pourquoi cette caissière avait la file d’attente la plus courte. Elle était redoutable d’efficacité.
Lorsque la caissière lui annonça le montant, Antoine lui fit répéter plusieurs fois tant il lui parut exorbitant. Il ronchonna en sortant son porte-cartes et, quand il l’ouvrit, il eut envie de pleurer.
– C’est pas vrai ! lâcha-t-il.
Il fit un sourire désolé à la caissière.
– Vous allez rire…
– Si c’est une caméra cachée, elle est très bonne… dit-elle en scrutant autour d’elle, enthousiaste.
Plus elle souriait, plus Antoine avait l’impression qu’elle se moquait de lui.
– À tous les coups, c’est mon fils qui m’a piqué ma carte !
Derrière lui, les autres clients lui lancèrent des regards noirs.
– Tout va bien, une minute et ce sera réglé, dit-il en appelant sa femme, qui, miracle, décrocha.
– Anne, je suis à la caisse et je n’ai pas ma carte bleue. Je ne comprends pas… Tu peux venir tout de suite s’il te plaît ?
– Attends, ça ne va pas la tête ! Je dois lâcher ma file d’attente à La Poste ? Tu rêves ou quoi ? Il ne me reste que quatre personnes devant moi, je ne bougerai pas, je n’ai jamais été aussi près d’en voir le bout.
– Demande à ton fils où il a mis ma carte !
Il disait toujours « ton fils » dès qu’il s’agissait d’une bêtise. À l’inverse, lorsque Antoine était fier, Léo redevenait évidemment son enfant.
– Attention, tu accuses Léo, mais es-tu vraiment sûr que c’est lui ? Ce ne serait pas la première fois que tu perds ton portefeuille.
Antoine avait le record départemental des oppositions de carte bleue en 2017, 2018 et 2019. Sa banque lui avait même offert un tarif annuel dégressif : pour cinq cartes égarées, la sixième opposition était offerte. Il faut dire qu’il avait toujours été un bon client. Malheureusement en 2020, il avait été détrôné par une nonagénaire à l’étourderie imbattable.
Anne lui avait donc offert un porte-cartes épais qui épousait l’entièreté de sa poche, afin qu’il ne la perde plus en s’asseyant. Mais ce que ni Anne, ni Antoine n’avait anticipé était qu’un petit curieux collectionnait les cartes de visite et autres trouvailles du même format.
– Je l’ai, mon portefeuille ! Il est vide ! Enfin non, il y a ma carte vitale, celle du permis de conduire, il manque juste la plus importante. C’est Léo, je te dis. Demande-lui !
Sa veine frontale était au bord de l’explosion. Antoine tendit l’oreille pour suivre l’échange entre le présumé coupable et sa femme.
– Léo, tu n’aurais pas vu la carte bleue de Papa ?
– Bleue, non, mais j’en ai vu une dorée… marmonna le garçon.
– Oui, mon ange, tu as raison, c’est une carte bleue dorée. Et elle est où ? l’encouragea sa mère.
– Sac à mystères, répondit la petite voix de l’enfant dans le téléphone.
– Et il est où ce « sac à mystères » ? hurla le père, exaspéré.
Antoine attendit au bout du fil, plein d’espoir, écoutant sa femme parlementer avec son fils. À force d’entendre Léo répéter « mystère », il s’impatienta.
– Anne, viens le plus vite possible ou ton fils aura ma mort sur la conscience ! Ils ne sont pas zen, les gens. À croire qu’ils reçoivent tous ta mère à dîner !
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