La Ritournelle

Aurélie Valognes · Chapitre 31 sur 44

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La Ritournelle

Chapitre 31

31

 

 

23 h 02

 

Anne avait de nouveau mal au crâne. Dans ses tempes, une pulsation rendait chaque minute plus pénible. Il fallait accélérer la cadence.

– Quelqu’un veut du fromage ? s’empressa-t-elle de demander.

Personne ne répondit. Peut-être que son énervement les avait refroidis.

– Bon. Et de la salade ? poursuivit-elle. Patrick ?

Son beau-père avait le regard dans le vide.

À table, pour contenir les émotions qui l’effleuraient et remontaient à la surface, Patrick faisait de l’apnée. Il s’entraînait mentalement pour ses séances de plongée en harpon, où il aimait surtout tirer des poissons à la chair blanche, qu’il dégustait ensuite en carpaccio, avec un filet d’huile d’olive et quelques baies rouges.

– Patrick ?

– Tu disais ? réagit-il enfin. De la salade ? Surtout pas… Je suis un carnivore, moi. D’ailleurs, j’étais en train de penser avec délices à la prochaine fois où je tirerai une vieille avec mon fils…

Tante Caroline et Lucie étranglèrent un cri. Mémé en perdit son Sonotone. D’effroi, Nadine lâcha son verre.

– Mais… Patrick… comment osez-vous…

Antoine posa la main sur l’avant-bras de son père.

– Je précise, pour qu’il n’y ait pas le moindre malentendu, « les vieilles » dont parle mon père sont des poissons. La tournure était peut-être mal choisie.

Anne repoussa sa chaise, essayant d’enchaîner au plus vite sur autre chose.

– Très bien, pas de fromage, pas de salade, passons directement au dessert, dit-elle en repartant en cuisine chercher la suite.

Elle fut arrêtée dans son élan par une voix qui s’éveilla dans l’assemblée.

– Par contre, si tu fais du fromage AVEC un peu de salade, là je ne dis pas non ! s’enthousiasma Caroline.

Anne leva les yeux au ciel. Chaque année, c’était la même chose. Personne ne voulait ni fromage, ni salade, mais, si on proposait les deux ensemble, il y avait toujours consensus.

– Et avec un peu de vin rouge, ajouta Lucie.

– Tu sais qu’en fait le fromage et le vin rouge ne font pas bon ménage. C’est mon caviste qui m’a appris ça, dit Caroline à sa nièce. Jamais de rouge sur le fromage. Ou alors, avec très peu de tanins.

– Ou sinon, avec très peu de fromage, n’est-ce pas Caroline ? se gaussa Patrick.

Anne revint avec le plateau dans une main et la salade au vinaigre balsamique dans l’autre.

– Il y a du comté, du beaufort, de la brebis, du chèvre… Je vous laisse le plateau au milieu. La salade aussi. Chacun se sert.

Elle souffla. Ce qu’elle aimait avec ce moment du repas, c’est qu’il ne pouvait plus y avoir de critiques. Elle ne les avait pas faits, les fromages, tout commentaire lui passerait donc au-dessus.

– C’est du gouda ? demanda Lucie, en se coupant un bout.

– Oui, au cumin.

– Ah… répondit Lucie en reposant le morceau. J’aime pas le cumin, j’aime pas le cumin…

Anne repoussa son assiette. Elle n’avait déjà pas très faim, mais là…

– Laissez Anne un peu tranquille, dit Caroline. Chaque année, vous êtes sur son dos, alors qu’elle s’évertue à rendre notre réveillon parfait. Vous rabâchez les mêmes rengaines stériles et gonflez tout le monde.

– Hein ? Qui est stérile ? demanda Mémé, les sourcils froncés, ne discernant plus rien dans ce brouhaha.

Elle peinait à suivre. Autour de la table, les convives parlaient désormais tous en même temps, enveloppant la matriarche d’un brouillard auditif, qui la fatiguait. Elle était obligée de lire sur les lèvres ou de tourner la tête de gauche à droite, pour essayer d’identifier qui disait quoi.

– C’est toi, Lucie ? continua la grand-mère, en haussant la voix.

– Non, moi tout va bien de ce côté-là. Et de toute façon, je ne veux pas d’enfants. C’est un choix, ajouta Lucie.

– Un choix d’égoïste, commenta Patrick.

– Ah, mais je suis sûre que vous y connaissez un rayon en matière d’égoïsme ! Figurez-vous que c’est un choix responsable. Vu l’état de la planète, je fais ma part en ne contribuant pas à la surpopulation.

Anne rapetissait dans sa chaise. À croire que sa sœur le faisait exprès. La traiter d’égoïste avec ses deux enfants et son envie d’un troisième.

Patrick poursuivit. Il fixa Lucie, lissant sa moustache du bout des doigts, comme pour affiner le fond de sa pensée.

– C’est un contresens pour une femme. Vous êtes faites pour porter et donner la vie. Nous, on ne peut pas le faire à votre place. C’est biologique, c’est comme ça que fonctionne la nature, c’est la répartition des rôles dans le règne animal. Un point, c’est tout.

– Il y a des couples d’hommes qui s’en sortent très bien. Un bébé, ça doit rester une envie. On a gagné la pilule pour ça. Pour pouvoir choisir le sens que l’on veut donner à son existence. On va essayer de réparer les dégâts qu’en une génération, vous, les « babyboomers », avez causés. Vous avez tout bousillé ! Et vous vous en foutez : il ne vous reste que quinze ans à vivre !

– Qui reveut du fromaaaaaaage ???!!! demanda Anne.

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