La Ritournelle

Aurélie Valognes · Chapitre 23 sur 44

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La Ritournelle

Chapitre 23

23

 

 

21 h 12

 

Quelques gorgées de champagne plus tard, Antoine avait réorienté la conversation sur les progrès de ses fils à l’école. Puis il rejoignit Anne en cuisine. Cette dernière fit un état de la situation :

– Bon, Tata Cartouche nous a mis dedans avec son retard, elle fait pire chaque année. J’avais anticipé quarante-cinq minutes, mais là… J’ai baissé le four, le chapon sera prêt pour 21 h 45, dernier délai. Ça va être sport ! On a les petits-fours et les entrées à faire passer avant.

– On peut peut-être faire sauter discrètement une entrée, non ? Genre le foie gras ou le saumon ?

– Si tu tiens à ta vie, je n’essaierais pas. Dans l’histoire des Komaneski, aucun réveillon ne s’est privé de l’un ou de l’autre.

Antoine sortit une nouvelle bouteille de champagne du freezer.

– Surtout ne sers rien d’autre à boire à Tata pour le moment. Je tiens à mon nouveau canapé… Tiens, tu n’as qu’à rapporter une assiette d’amuse-bouche pour les faire patienter. Ils picoreront avant de picoler !

Anne tendit le grand plat avec les nombreux amuse-bouche à Antoine. Tous deux s’étaient vraiment décarcassés, à tartiner des heures durant, puis à les dresser joliment.

Lorsque Antoine pénétra dans le salon, les invités lâchèrent un « Waouh ! » sonore, plus impressionnés par la confiance qu’Anne mettait en lui, en lui laissant porter un plat aussi chargé, que par ce qu’il y avait dessus.

– Alors, débuta Antoine, nous avons six amuse-bouche différents. Intégralement faits maison : tarama yuzu ; caviar d’aubergine ; guacamole avec ses bâtonnets de concombre ; raita façon tzatziki ; houmous au cumin et verrine de chèvre/poivron.

– Ça a l’air bon, commenta Caroline.

– Ça m’étonne d’Anne ! dit Patrick. La connaissant, je me serais attendu à autre chose. Du vrai caviar, du foie gras ou…

– Le foie gras arrive après, une fois à table, l’interrompit son fils.

– Et on n’a pas d’huîtres cette année ? demanda Nadine.

– Moi, je reste surpris que ce ne soit pas Anne qui fasse le service ! continua Patrick. La fierté de l’épouse qui a travaillé des heures pour bien présenter, ça ne se vole pas. On va nous reprocher de tout nous attribuer après. Et puis, un homme, ça prend l’apéro, ça ne le sert pas !

Alors que Lucie, Nadine et Caroline s’apprêtaient à bondir, Léo et Tom surgirent tout à coup, cachés derrière un fauteuil.

– Boooooooh !!!

Antoine sursauta et le plat en inox valdingua, se renversant intégralement par terre. La fameuse théorie de la tartine se vérifia aussitôt, les toasts tombèrent tous face contre terre.

Alertée par le bruit, Anne revint en courant. Face au désastre elle expira longuement, puis repartit dans sa tanière sans un mot. On entendit depuis la cuisine un bruit d’aspirateur, longtemps, mais il ne parvint pas tout de suite jusqu’au salon pour nettoyer les dégâts.

Effrayés à l’idée de se retrouver punis avant l’arrivée des cadeaux, les enfants restèrent d’abord interdits. Ils eurent envie de se dédouaner, ils avaient juste essayé de réveiller le bouledogue, qui ronflait joyeusement, dans ses rêves canins.

Puis, soulagés par l’absence de réaction de leurs parents, ils se jetèrent sur les miettes au sol, comme deux affamés. Heureux qui comme Ulysse peut se gaver de dizaines de toasts sans devoir partager avec les sept autres convives qui les regardaient avec des yeux effarés.

– Vous ne les nourrissez pas de l’année ou quoi ? dit Patrick.

– Ils mangent ce qui est tombé par terre et personne ne dit rien ? renchérit Nadine.

– C’est peut-être propre par terre… tenta Caroline.

Quand Antoine revint pour tout ramasser, il ne restait plus rien : sauf les toasts aux poivrons, Tom et Léo avaient fait la fine bouche.

– C’est un mal pour un bien ! lâcha Tanguy. On n’a jamais très faim après l’apéro.

– Oui et puis on était en retard sur le timing du chapon… approuva Antoine.

Armée de son aspirateur de compétition, embout « grands dégâts, capacité maximale », Anne fit disparaître les dernières miettes laissées par ses fils et lança :

– À table !

– Mais on n’a pas trinqué, dit Mémé, la seule dont la flûte était toujours pleine.

– Tant pis ! On trinquera l’année prochaine.

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