La Ritournelle
Chapitre 19
19
20 h 15
Dans cette famille, tous habitaient sur un fuseau horaire différent. Anne avait insisté pour que ses invités soient ponctuels et arrivent en tir groupé. Comme à l’accoutumée, chacun sonna séparément, et à l’heure qui lui chantait.
Ce fut donc au tour de Lucie, qui s’excita sur la sonnette, immanquablement impatiente dans ses paroles et dans ses actes. Elle était, cette année encore, accompagnée d’un « Plus Un » dont personne ne prenait plus la peine de s’enquérir du prénom.
À peine entrée, la jeune sœur abandonna son sac et son manteau sur le sol, estimant que quelqu’un les ramasserait, ce en quoi elle n’eut pas tort : « Plus Un » se dépêcha de les accrocher au porte-manteau.
– Rappelle-moi, ça fait combien de temps que tu es dans notre famille, Antoine ? Dix ans au moins ? Et tu fais toujours la bise à l’envers… dit la nouvelle venue, qui aimait attaquer avec une pichenette.
– Et toi, Lucie, rappelle-moi combien d’amours de ta vie tu m’as présentés en dix ans ? renvoya-t-il du tac au tac.
Elle lui fit un beau sourire d’hypocrite et lui tourna le dos, dans un mouvement qui réveilla ses cheveux longs non peignés, aux ondulations molles, sûrement entortillés du bout des doigts, doigts qu’elle n’avait jamais cessé de ronger depuis l’enfance.
Pour ce dîner de fête, Lucie arborait une salopette beige vaguement dorée en chanvre, et un débardeur blanc. Nadine la détailla de la tête aux pieds.
– Du chanvre, ma fille ?
Anne s’arrêta net et regarda sa mère, guettant une désapprobation inédite envers sa sœur.
Nadine poursuivit.
– Tu sais que c’est une matière noble… Ça te va très bien, la silhouette de Jane Birkin ou de Kate Moss. Et puis, tu as pris quelques kilos : tu es SU-BLIME !
Anne prit sa mère à part.
– Parce que sa tenue, c’est OK pour Noël, Maman ?
– Ta sœur, elle, est dans le thème. Rouge et or.
Du rouge ? Où ça ? Le rouge à lèvres ? Mais surtout, quel thème ? Fallait-il maintenant s’habiller sur commande comme pour Halloween ou pour le Carnaval ? Et puis, Nadine était en noir et blanc !
Sans attendre l’invitation d’Antoine à passer au salon et à se mettre à l’aise, Lucie et son ami entrèrent, s’assirent au centre du canapé, prenant machinalement la place qu’elle s’était toujours octroyée, la plus au centre.
– Et toi, tu es… ? demanda Antoine qui essayait tant bien que mal d’accueillir le nouveau venu avec un minimum d’intérêt et de politesse.
– Je suis le copain de Lucie.
Ah bah si c’est comme ça qu’il se présente, le « Plus Un ». On ne risque pas de faire de gaffes cette année .
– Antoine, tu viens m’aider en cuisine, s’il te plaît ? demanda Anne.
Dans la vie, on n’a qu’une seule occasion de faire bonne impression, et la première chose qu’on se disait en voyant le compagnon de Lucie, c’était qu’il avait une bonne tête de vainqueur. Avec son jogging irisé, assorti en haut et en bas, dans une jolie teinte vert pomme, ce grand machin maigre passait de justesse sous les portes. Sa bouche béante d’incompréhension du monde et son regard vide de merlan frit ne respiraient pas l’intelligence.
– Où est-ce qu’elle l’a pêché celui-là ? C’est de pire en pire ou c’est moi ? chuchota Anne.
– Non, je ne serais pas aussi catégorique. Il me faudrait un deuxième ressenti pour avoir un avis aussi tranché que toi…
Lucie salua Patrick d’un signe de tête, manifestant d’emblée une réserve quant à sa présence surprise. Elle sortit de sa poche un paquet d’amandes grillées bio qu’elle picora en mâchant fort.
– J’vous en propose pas, je prends des réserves pour le dîner le moins végétarien de l’année.
– Je ne suis pas granivore, merci bien, maugréa Patrick.
Anne retourna au salon. Sa mère lui lança un regard ardent. Elle avait les joues en feu.
– Anne, tu ne veux pas baisser le chauffage ? Il fait une chaleur à crever, chez toi. On va tous y passer, s’indigna-t-elle.
– C’est le but… marmonna Antoine.
OceanofPDF.com