La Ritournelle
Chapitre 16
16
19 h 10
La première fois qu’elle avait reçu toute sa famille, Anne avait ressenti une certaine fierté. Sa mère lâchait enfin la bride et lui accordait sa confiance pour reprendre le flambeau du réveillon. C’était il y a trois ans. Juste après la naissance de Léo.
Nadine en avait fait des Noëls, des réceptions réussies, et depuis que sa fille aînée avait pris le relais, elle remarquait quelques relâchements qui nuisaient à sa vision de la magie de Noël. Et cette magie, elle y tenait.
Nadine arrivait en avance, supposément pour donner un coup de main, mais elle n’aurait jamais pris le moindre risque d’abîmer sa manucure faite spécialement pour l’occasion. En rouge laqué. La tradition, c’était la tradition.
Et puis, elle voulait arriver la première pour marquer son territoire. Être là avant cet « abruti de Patrick ». Pour qu’il ne se sente pas trop chez lui, à son aise. Il était toléré, pas invité.
Ça lui laissait par ailleurs le temps de reprendre la déco de la soirée. Laissée seule dans le salon, Nadine en avait profité pour faire les choses à son goût, à l’aide des décorations qu’elle avait apportées. Sur la nappe, trois soldats de bois, un chemin de table, quelques bougies, une guirlande lumineuse sous cloches et une famille de rennes joufflus avaient évincé les branches d’eucalyptus, baies rouges et autres fleurs fraîches qu’avait pris soin de composer Anne pour l’occasion. Exit la table aux harmonies naturelles, Nadine avait tout remplacé en bordeaux et or. Le thème, c’est le thème.
Le sapin n’y avait pas échappé non plus : de grosses sphères transparentes furent ajoutées et le malheureux pencha encore davantage. Nadine fit une moue sceptique : jamais le sapin ne tiendrait debout toute la soirée, elle aurait mieux fait d’apporter son trépied à elle.
Elle chaussa ses lunettes et commença à déchiffrer le plan de table orchestré par sa fille quand Anne la rejoignit dans le salon.
– Maman, tu n’y touches pas, s’il te plaît. Ça m’a pris des heures ! dit-elle avant de filer en cuisine retrouver son mari.
– Antoine, tu peux rester auprès de ma mère, s’il te plaît. Ça ne me rassure pas de la savoir seule. Elle est comme Léo, quand elle s’ennuie, elle fait des bêtises.
– Mais elle va voir que je l’espionne.
– Tu n’as qu’à faire semblant de mettre de la musique. Du jazz, du classique, ce sera très bien. Mais, surtout pas ta soupe de chants de Noël !
Nadine s’arrêta devant le grand miroir du salon. Il lui faisait un teint verdâtre. Avec un bout de sa manche, elle frotta une trace sur la glace. Voilà qui était mieux.
Antoine arriva au moment où sa belle-mère, deux chevalets dans les mains, terminait de refaire le plan de table à sa convenance.
– Vous avez tout ce qu’il vous faut, Nadine ?
– Tutoie-moi, bon sang, je te le dis chaque fois, Antoine !
– Je ne préfère pas.
– Tant que tu restes poli et courtois, tutoiement ou vouvoiement, ça ne change pas grand-chose…
– Justement… la regarda-t-il, droit dans les yeux, avec un petit sourire en coin.
À cet instant précis, on sonna à la porte. 19 h 30. Pile.
Anne leva des yeux étonnés. Dans sa famille, la ponctualité et la précision n’étaient pas de mise. Ça ne pouvait être qu’une personne.
Patrick, son beau-père.
Une véritable horloge suisse. La précision d’un fonctionnaire qui pointe.
– Déjà ? s’indigna Nadine en collant son œil dans le judas. Il ne connaît pas le quart d’heure de politesse, celui-là.
– C’est l’hôpital qui se fout de la charité ? souffla Antoine à l’oreille de son épouse.
– Non, elle est très sérieuse : rappelle-toi qu’elle se sent ici chez elle.
Antoine rejoignit sa belle-mère dans l’entrée.
– Il va nous gâcher la soirée, cet abruti ! dit-elle, scrutant toujours à travers l’œilleton.
– Nadine, il s’agit de mon père… dit Antoine en levant les yeux au ciel.
– Et ? Les chiens ne font pas des chats… De toute façon, les hommes sont tous les mêmes, ils ne respectent rien, ni personne. Encore moins leur épouse. Alors fais attention, Antoine, je t’ai à l’œil ! Je vois bien comment tu regardes les belles femmes…
– Vous parlez de qui ?
Nadine lui lança un regard entendu, suivi d’un sourire sans équivoque.
Antoine la détailla à nouveau. Nadine était maquillée comme une voiture volée. Réminiscence de ses jeunes années de coiffeuse esthéticienne où, entre forcer les yeux et la bouche, on ne choisissait pas. Elle était particulièrement apprêtée ce soir, à croire que la présence d’un autre sexagénaire suffisait à réveiller un certain esprit de compétition.
Nadine poursuivit.
– Je sais bien qu’Anne se laisse aller, mais ce n’est pas une raison pour partir avec une midinette sous le bras ! Une midinette ou une plus âgée… Tu sais qu’un gamin de ton âge m’a fait du gringue l’autre jour. C’est que j’ai encore la cote ! On ne dirait pas comme ça, mais…
– Non, on ne dirait pas…
Anne les rejoignit et s’épousseta. Nadine attrapa abruptement sa fille par le bras.
– En tout cas, si Patrick m’attaque, je te préviens, Anne, et je suis sincèrement désolée pour Antoine – sa voix laissait entendre qu’elle ne l’était pas du tout –, je lui soufflerai dans les bronches. Esprit de Noël ou non !
OceanofPDF.com