La Ritournelle
Chapitre 18
18
19 h 47
Sur le long canapé du salon, Nadine et Patrick étaient chacun assis à l’une des extrémités. Sans échanger un regard ni un mot. Ils s’ignoraient froidement, mutuellement indisposés par la présence de l’autre.
Nadine n’osait plus déambuler, son visage était fermé, crispé, et ses lèvres pincées. Patrick, droit comme un piquet, lissait son pardessus gris du plat de la main, et attendait.
Il régnait un silence de mort. À leur âge, on ne faisait plus semblant. Le fond musical choisi par Antoine ne réchauffait en rien l’atmosphère.
Les rares fois où Nadine et Patrick s’étaient croisés, l’animosité avait été immédiatement réciproque. Certains ont des coups de foudre, eux avaient eu un coup de croc. Ils avaient autant envie de se revoir que de se planter une fourchette dans le gosier. Quoique, la planter dans le gosier de l’autre eût pu être distrayant.
– Vos amis ont annulé leur dîner ou uniquement votre invitation ?
Patrick ne répondit pas et sortit son téléphone portable. Nadine poursuivit.
– Et vous n’avez pas eu le temps de repasser chez vous pour vous changer après votre travail ?
Le sexagénaire avait mis un vieux gilet marron en laine. Le seul qu’il avait acheté lui-même, depuis le décès de sa femme quelques mois plus tôt, celle-ci ayant toujours pris soin de choisir ses vêtements.
Nadine le fixa de manière ostentatoire pour le faire réagir. Patrick ne répondit pas davantage. D’habitude, quand Nadine parlait, on l’écoutait et on acquiesçait. Elle avait un charisme naturel, qui imposait le respect malgré sa petite taille.
– Moi, c’était la folie hier au salon de coiffure. Tout le monde voulait être beau pour Noël. Vous n’avez pas eu envie de rafraîchir votre coupe ?
Patrick passa lentement la main dans ses cheveux clairsemés pour replacer sa longue mèche transversale sur son crâne chauve. Il lui jeta un œil par-dessous, et garda le silence. Nadine ne put s’empêcher de pianoter d’agacement de ses ongles rouges pointus.
Patrick l’observa de la tête aux pieds, sans retenue. Il était prêt à parier qu’elle était le genre de coiffeuses qui shampouinait du bout des doigts pour ne pas abîmer ses mains. Du genre aussi à planter ses griffes dans le crâne.
– Vous ne répondez jamais quand on vous parle ?
– Pas pour ne rien dire.
Nadine aurait pu esquiver ce moment embarrassant et aller en cuisine discuter avec sa fille, mais pour rien au monde elle n’aurait cédé sa place près du radiateur à ce malotru. Elle était tout de même arrivée la première !
Intrigués par le silence inhabituel, les enfants sortirent de leur chambre.
– Le Père Noël est passé ? s’enquit Tom qui espérait avoir enfin la preuve de son existence cette année.
– Non, les enfants, répondit Anne depuis la cuisine. Mais venez dire bonjour à Papy Patrick qui est arrivé !
Les enfants rejoignirent leurs grands-parents dans le salon. Léo vint déposer un baiser entre les lunettes et la moustache de Patrick, Tom, lui, tendit son front. C’était le maximum qu’il pouvait faire, lui qui détestait les effusions d’amour, les épanchements excessifs ou autres débordements affectifs. Comme Patrick et Nadine d’ailleurs.
Tom observa longuement les deux sexagénaires, qui lui semblaient inhabituellement silencieux. Ça cachait sûrement quelque chose. Il se sentit obligé de rappeler les règles de la soirée.
– Vous savez, Papy et Mamie, il faut que vous soyez très sages et très polis ce soir, sinon le Père Noël ne passera pas pour vous !
Les enfants firent demi-tour et filèrent dans leur chambre, croisant Antoine qui revenait au salon auprès de ses deux convives avec une boîte pleine de sachets.
– Vous voulez un thé, une tisane, en attendant ?
– C’est festif, dis donc ! Et après on arrose le dîner avec du lait-fraise ? se moqua Patrick.
Il déclina, et Nadine hésita longuement, avant de choisir un sachet rouge et or. Antoine revint quelques minutes plus tard en apportant la tasse fumante accompagnée d’un petit carré de chocolat, délicate attention pour sa belle-mère. Les deux n’avaient pas bougé d’un iota.
– Et voilà, dit-il, impérial, comme s’il l’avait fait lui-même.
Antoine prit soin de chercher un récipient où Nadine pourrait déposer son sachet de thé après infusion. Pour satisfaire sa belle-mère – et donc sa femme –, il était prêt à tout.
Nadine but deux gorgées, grimaça et reposa sa tasse très loin devant elle, laissant le sachet de thé détrempé sur la table.
– Humm, je m’attendais à ce qu’il soit plus « fruits rouges ».
– En même temps, le Lapsang Souchong n’est pas vraiment connu pour son goût fruité. C’est plutôt fumé, comme une…
Antoine revint au salon au moment où Patrick s’adressait à Nadine :
– … Grosse saucisse de Morteau.
Nadine tourna la tête, vexée. Antoine déglutit.
OceanofPDF.com