La Ritournelle

Aurélie Valognes · Chapitre 6 sur 44

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La Ritournelle

Chapitre 6

6

 

 

13 h 30

 

Patrick n’était pas le convive le plus simple à ajouter à un dîner. Surtout dans la famille d’Anne.

Avec sa mère Nadine, sa sœur Lucie et sa tante Caroline, il y avait des sujets sensibles qu’il valait mieux éviter et sur lesquels on savait par avance qu’on n’arriverait pas à se mettre d’accord. Il existait un arrangement tacite entre elles pour ne pas les aborder, de telle manière que les dîners se passaient bien, du moins sans laisser place à des rancunes tenaces, ni à des haussements de ton excessifs.

Antoine avait promis que la présence de Patrick ne changerait rien, sauf que, d’avance, ils savaient tous les deux que cela changerait tout.

– Tu te souviens du dernier déjeuner ?

– Oh que oui…

– Ma mère n’est pas facile, mais ton père n’a fait aucun effort… Ce n’est pourtant pas compliqué d’éviter les sujets interdits !

Parmi les pentes savonneuses, on trouvait les élections et la politique en général, l’environnement, les écolos, le bio, les bobos, les bobos-bios, les bobos-bios-écolos, les gauchistes, les végans, les vaccins, la fin de vie, l’éducation des enfants, le programme scolaire, les religions, la Chine, le nucléaire, les éoliennes, le plastique, le made in France , les voies sur berge, la circulation en ville, les vélos et les trottinettes, l’avion, le football, les JO, les réseaux sociaux, les GAFA, les impôts, la retraite, les voitures électriques, les radars, la limitation de vitesse, les permis de construire, les réfugiés, les chômeurs, les féministes, Me Too , la cancel culture , la peine de mort… Et les colis livrés à domicile.

Année après année, la liste des sujets tabous s’allongeait, réduisant celle des conversations possibles.

Antoine le savait, son père était limite, mais il n’avait plus que lui. Anne avait ses deux parents, séparés certes, mais bien présents. Elle avait « la chance » de pouvoir réveillonner le 24 au soir avec sa mère et le lendemain midi avec son père. Antoine méritait bien qu’on fasse une petite place à sa seule et unique famille.

– Ma mère ne peut pas l’encadrer !

– Et c’est réciproque.

– On les met loin l’un de l’autre à table.

– Pour le meilleur et pour le pire, dit Antoine.

– Et que les choses soient claires, une parole de travers et ton père s’en va. Tu le briefes et tu le surveilles toute la soirée comme du lait sur le feu. Je ne veux pas que ce réveillon tourne au fiasco.

– Tu as ma parole, chérie.

– Et surtout, ne dis rien à ma mère avant. Sinon, elle va être insupportable.

Antoine esquissa un sourire.

– Tu veux dire, comme d’habitude ?

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