Le dernier paradis de Manolo
Un mendiant
J’ai refermé le guide puis l’ai glissé dans une poche de ma veste. Je me suis levé, en prenant grand soin de laisser le verre de café presque plein sur ma table, plutôt que de le rapporter sur le comptoir. Ce cinglé de propriétaire aurait donc à contourner le bar pour débarrasser la table. S’il s’en donnait la peine.
Bien que de toute évidence je ne fusse pas un touriste, Alléluia a grommelé, pris son chiffon et avec un bout de craie a griffonné un 150 inversé sur le bois du comptoir pour que ce nombre me fît face. J’ai regardé le prix, puis haussé les sourcils d’un air sévère ; il semblait marmonner à voix basse. J’ai fait sortir de mon portefeuille un autre « cinq mille » (que les habitants de notre ville appellent un billet de cinquante euros) et je l’ai lentement posé sur les chiffres tracés à la craie.
« Alléluia ! » a braillé le patron.
Comme si ce cri m’avait le moins du monde intimidé, les lecteurs des pages sportives ont pouffé bêtement, tandis que le patron faisait tinter le tiroir-caisse, le bloquait de son ventre, en tirait quatre « mille » et y puisait quelques pièces. Il a posé ma monnaie sur les chiffres du comptoir. J’ai pris les billets de « mille », je les ai rangés dans mon portefeuille, puis j’ai récupéré avec soin les pièces de monnaie, les classant selon leur valeur pour qu’elles forment un tube au creux de ma paume, tout en manifestant clairement mon intention de ne laisser aucun pourboire. Dès que j’eus saisi la dernière pièce, le vieil Alléluia s’est emparé d’un torchon mouillé et brûlant pour lui faire décrire un arc de cercle sur le comptoir, oblitérer les chiffres de craie et produire cet étrange phénomène où l’humidité brillante s’évapore et se dissipe, telle une pensée à jamais oubliée, abandonnant à lui-même le comptoir sec au vernis écaillé.
J’ai glissé le tube de pièces dans ma poche de pantalon, mais leur poids, avec une insistance désagréable, s’est mis à tirer en biais sur le tissu léger et la boucle de ma ceinture.
J’ai fait un pas vers la porte donnant sur la rue, puis je me suis arrêté et j’ai levé les yeux vers le perroquet empaillé dans la cage. M’adressant à l’animal, j’ai dit à voix haute, en dialecte : « Le café est infect ici. » Les deux amateurs des pages sportives ont éclaté de rire, en proie à une liesse apparemment sincère et enthousiaste.
« Alléluia ! » s’est esclaffé le patron cinglé, et je suis vite sorti de cet endroit avant que derrière moi les clochettes du plafond ne se mettent à sonner plus fort que jamais. Comme, ai-je alors pensé, une eau folle éternellement piégée dans une caverne marine.
Sans raison, j’ai regardé à droite et à gauche dans le Major. Je soupesais machinalement le fouillis des pièces dans ma poche. J’ai sorti celles de un euro pour les examiner. Toutes ces pièces provenaient de mon seul pays. Selon la propagande qui accompagnait le passage à l’euro, ces pièces originaires de tous les pays européens et frappées à leurs symboles respectifs se mêleraient à travers toute la population de l’Europe – comme chaque été notre propre sang dans nos discothèques côtières quand nous couchons ensemble ! Dans l’esprit délirant des eurobanquiers, une poignée de monnaie devait contenir des pièces de tous les autres pays de la zone euro, et ces pays devaient eux-mêmes avoir des exemplaires de la pièce frappée dans mon propre pays. Mais en dehors des hôtels de luxe européens où vivent nos politiciens, ce n’était pas le cas – y compris dans une ville touristique comme la nôtre, dotée d’un aéroport international, sans parler d’un village perdu dans les montagnes, les pièces de un euro, comme les Européens, refusaient de se mêler de manière significative. Même les reçus et les relevés de comptes des banques de mon pays incluaient toujours, comme un défi, l’ancienne devise – Sagrana, mon comptable, fournissait ses statistiques annuelles dans les deux monnaies. Tous les citoyens de notre ville calculaient dans l’ancienne devise. L’histoire et les modes de pensée populaires ne changent pas si aisément pour plaire aux politiciens.
Je me suis retourné afin de jeter un coup d’œil au café d’Alléluia. Horriblement, j’ai compris que j’y reviendrais avant qu’on ne m’emmène au cimetière de la Colline du Paradis, car j’avais pitié de ce vieux. Je n’ai jamais compris comment les cafés peu populaires gagnaient de l’argent. Le mystère de leur lumière bleue, métallique, fluorescente, dans leur espace froid par les nuits d’hiver créait une perspective envoûtante à travers leur austère vitrine géométrique. Des silhouettes solitaires se tenaient désespérément au comptoir. J’ai frissonné d’excitation. Autrefois, je dépensais jusqu’à mon dernier sou dans ces troquets répugnants qui appartenaient à des veufs convaincus de faire faillite dans l’année et incapables de cuisiner ou de tenir une comptabilité. Lorsque, rarement, un enfant entre pour demander une glace, les parents remarquent que tous les produits issus du frigo ont largement dépassé la date de péremption. Je déborde de compassion pour ces hommes qui se sont laissés aller et qui mangent directement dans la casserole quand ils sont seuls. En fait, ils s’occupent d’un café triste parce qu’ils sont solitaires et que c’est leur seule manière de trouver de la compagnie.
J’ai traversé la Grande Avenue, en fumant toujours des cigarettes, et j’ai avisé un jeune Maure assis sur le trottoir, adossé à l’arrière du restaurant Le Dauphin, qui mendiait. Un très joli garçon. J’ai senti toute cette monnaie dans ma poche, qui m’encombrait. J’ai rejoint le trottoir du mendiant dans la ruelle.
« Un petit quelque chose ? » fit-il dans ma langue, en souriant.
Je lui ai répondu lentement et très distinctement pour qu’il me comprenne bien :
« Vous pensez être la seule âme damnée, mais nous sommes exactement semblables.
— Je parie que les contenus respectifs de nos estomacs diffèrent, répondit-il spirituellement, en manifestant une maîtrise parfaite de notre langue.
— Vous parlez bien ! N’avez-vous donc aucun ami sur le plancher duquel vous pourriez dormir ? Votre présence regrettable doit-elle vraiment nous donner mauvaise conscience ? Mmm ? Tenez. »
J’étais las d’aborder sans arrêt les mêmes problèmes avec les mendiants de ma nationalité ou en situation irrégulière.
Quand j’ai sorti mon portefeuille, le visage du mendiant s’est illuminé ; il portait une main gracile à son front pour se protéger les yeux du soleil, il avait les paumes toutes roses. Plié en un carré compact tout au fond de mon portefeuille, derrière une épaisse rangée de billets de cinq mille, il m’en restait un. J’ai pris le carré de papier blanc méticuleusement plié, puis je l’ai tendu au Maure. Toujours assis, sans même avoir la courtoisie de se lever, il a vite tendu un bras mince, des morceaux de laine colorée noués au poignet, pour saisir le papier.
J’ai repris ma route – il s’agit de faire attention à leurs réactions – en faisant tintinnabuler les pièces de monnaie dans ma poche de pantalon. Me retournant, je l’ai vu déplier avec grand soin le morceau de papier, comme s’il contenait quelque espèce précieuse de drogue en poudre. Alors qu’en réalité c’était un formulaire de demande d’emploi du McDonald de l’esplanade. J’en avais fait une trentaine de photocopies à mon agence, dans le seul but de les distribuer aux mendiants de nos rues.
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