Le dernier paradis de Manolo

Alan Warner · Chapitre 8 sur 42

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Le dernier paradis de Manolo

Mes petites cloques

 

Mon père, alors qu’il était ivre, m’a dit que j’avais été conçu le jour de l’assassinat du président nord-américain, J.F. Kennedy.

Je suis né avec un toupet de cheveux sur la tête, le signe d’une chance exceptionnelle dans notre minuscule région. La chance ne m’a jamais abandonné, mais, comme pour rétablir l’équilibre, j’ai aussi reçu en partage à la naissance une peau à la cicatrisation si étrange et si sensible aux allergies que je suis devenu une curiosité scientifique dans le monde mystérieux de la dermatologie.

Selon la mode des années soixante et sans doute pour conserver toute sa séduction au buste féminin, je n’ai pas été allaité par ma mère et seulement brièvement par une nourrice. Enfant de mon temps, j’ai eu droit au lait en poudre. J’ai été l’un des premiers de ma génération à être exposé aux produits chimiques et à la pollution. Ma peau, aujourd’hui drapée de soie, de lin délicat et des meilleurs cotons, me cause de rares problèmes, elle est aussi satinée et douce que celle d’une riche écolière. Mes anciennes femmes, petites amies et même d’autres hommes remarquent son aspect lisse et soyeux. Mais, comme si je m’étais jadis dressé vaillamment face à une bombe à hydrogène sur un atoll lointain, les vestiges de ma sensibilité cutanée provoquent toujours chez moi, une ou deux fois par an, des cloques isolées. Une bulle, du diamètre d’un cigare numéro 3, gonfle sur mon menton ou parfois sur une oreille. Je n’ai jamais réussi à identifier la cause de ces cloques. Est-ce le stress ou le contact physique avec quelque chose ? Ou suis-je simplement trop vulnérable à toute la rudesse d’un monde que nous avons ruiné ?

Quand mon oreille exhibe une telle cloque, je peux la cacher sous un chapeau de paille, en été ; quand j’ai une cloque au menton, je peux toujours m’absenter du bureau et me laisser pousser la barbe durant une semaine.

Je suis allergique – et non phobique – à l’herbe coupée et à l’odeur des tondeuses à gazon, aux fragments de laine de verre et à certains types de fromages bon marché qui m’irritent le palais. Je suis allergique à toutes les fibres artificielles (et au prêt-à-porter classique, râlerait Veroña, ma première femme), même si je supporte les chaussettes en coton mélangé ! Je peux porter de la laine rêche, voire de la laine d’agneau, au-dessus du coton. Seules me plaisent les écharpes en cachemire. Si du polyester ou du nylon entre en contact avec ma peau, des rougeurs se forment très vite au creux du coude. Ma peau se desquame, puis se met à saigner quand je me gratte : au poignet, sur le mollet, en travers des épaules, sur le dos des mains. Ma mère poussait alors une exclamation saisissante qui réussissait à me faire grimacer : « Sa peau vient de s’ouvrir ! »

Mes petites cloques sont tout à fait intéressantes. Elles ne sont pas particulièrement douloureuses, mais elles commencent par une sensation acérée de brûlure. Il faut que j’évite de les toucher, mais je le fais toujours, en proie à un pressentiment lugubre : la minuscule protubérance rouge apparaît et, dans l’heure, en suinte un liquide clairet. Ces cloques en forme de têtes d’épingle se répandent, semblent encourager une irritation contiguë, si bien que l’inflammation se propage, tête d’épingle après tête d’épingle, durant l’heure qui suit, comme l’anthrax, puis, par bonheur, elle s’arrête. Lorsque la cloque est établie et qu’on la fait éclater, il s’en échappe une faible quantité d’un liquide orangé, et tout s’achève trois ou quatre jours plus tard par une petite croûte couleur terre cuite. J’ai repoussé d’une semaine la cérémonie civile de mon second mariage, avec Aracelli, pour permettre à une petite cloque au menton de disparaître. Je suis un homme vaniteux qui s’épie dans le miroir. Bizarrement, car ces cloques sont profondes, elles ne laissent jamais la moindre cicatrice sur ma peau guérie.

Quand j’étais un bébé de six mois, ma première cloque, l’unique cadeau offert par Dieu, prospéra. Elle se répandit dangereusement et plus de cinquante pour cent de ma peau fut cloquée, comme si dans les cuisines de l’hôtel Impérial on m’avait baptisé dans une des plus grandes casseroles à homard du chef.

Je fis un séjour à l’hôpital des Enfants Malades. Dans les années soixante, notre ville ne comptait aucun spécialiste, si bien qu’une dermatologue réputée dut prendre le train à la capitale pour rejoindre ma salle provinciale et m’examiner. Mon cas fascinait cette spécialiste. Aujourd’hui encore, il n’existe pas le moindre diagnostic officiel de mon état dermatologique, ni aucune explication satisfaisante de l’absence de toute cicatrice sur ma peau. Je reçois toujours des demandes de la part de futurs docteurs en dermatologie qui ont étudié mon cas dans les archives de la capitale et sont tout prêts à me rendre visite si j’accepte de me soumettre à une batterie de tests afin de les aider dans leurs recherches. Malgré tout, il faudrait synchroniser leur venue avec la rare apparition d’une de mes petites cloques, et puis toutes ces lettres sont signées exclusivement par des étudiants de sexe masculin, alors à quoi bon ?

Au cours de l’hiver 1964-1965, la dermatologue, fascinée par mon cas, vint presque toutes les semaines de la capitale en train, durant les mois de mon hospitalisation ; elle m’examinait et procédait à des tests. Des années plus tard, ma mère m’expliqua que la doctoresse dormait sur un lit dans ma chambre individuelle, avant de retourner à la capitale. Elle lisait souvent ses manuels de médecine dans ma chambre, sur un bureau équipé d’une lampe électrique, tout près de mon lit. Ma mère me confia que le mari de la dermatologue fut bientôt convaincu qu’elle avait une liaison dans notre ville de bord de mer, et un jour lui aussi prit le train pour la surprendre. On l’installa dans l’une des suites de l’Impérial qui faisaient face à la mer, tandis que son épouse dormait tout près de moi à l’hôpital. Toujours insatisfait, le mari passa également une nuit sur un lit de camp dans ma chambre d’hôpital. Il commençait à y avoir beaucoup de monde chez moi.

Enfin convaincu de la fidélité de son épouse, il repartit pour la capitale. Déjà, bébé, je rendais les maris jaloux, plaisanta ma mère.

Je n’ai jamais été un pleurnicheur. Je restais parfaitement tranquille malgré mon petit corps tout luisant de vaseline, mes membres courtauds et grassouillets remuant sans cesse sur le coton gras d’un blanc immaculé, arrachant des plaques entières de peau desquamée.

Adolescent, je demandai un jour à ma mère si cette doctoresse était réellement blonde, car chez nous très peu de femmes le sont naturellement. En imagination, je la vois dénouer et laisser tomber ses cheveux dorés, s’asseoir sur l’unique châlit en fer à côté de ma couche, se pencher pour me parler, s’approcher, mais bien sûr pas pour me prendre dans ses bras. Incapable de m’étreindre, incapable de toucher. Ces mois cruciaux expliquent-ils pourquoi dans mon âge mûr je suis invinciblement attiré par les égards que peuvent me manifester les femmes ? Suis-je toujours allongé dans la fraîcheur de cette chambre d’hôpital, en compagnie de cette doctoresse blonde qui se penche vers moi d’un air adorateur, moi qui désire tant qu’elle me touche, sa frange dorée oscillant vers ma chair cloquée, les doigts de cette femme toujours réticents à entrer en contact ?

Puis, tout d’un coup, j’ai été guéri de mes démangeaisons nocturnes. Au fil des ans, ma peau est devenue plus ou moins normale, hormis une petite cloque par-ci, par-là. Lorsque j’ai ensuite accordé ma confiance au docteur Tenis, je lui ai montré une cloque. Tenis l’a observée avec gravité, puis il m’a griffonné une ordonnance. Une fois sorti de son cabinet de consultation, tandis que je marchais dans le grand soleil vers la pharmacie, j’ai enfin jeté un coup d’œil à son ordonnance qui, ainsi que j’aurais dû m’en douter, se résumait à :

Job II, 8

L’érudition biblique de Tenis m’a vraiment impressionné, car elle semblait contredire son goût des apparences et son mode de vie passablement immoral – les petites amies plus jeunes, les vestes en cuir, le hors-bord noir.

En rentrant vers mon appartement aux Phases, il m’a fallu passer chez ma mère sur la place de l’Hôtel-de-Ville pour chercher Job II, 8 dans sa vieille et énorme bible.

Et il choisit lui-même un tesson pour se gratter ; et il s’assit parmi les cendres.

J’ai ensuite fait un saut jusqu’à la terrasse du café de l’Impérial où l’on gardait un gros dictionnaire derrière le bar pour les amateurs de mots croisés. J’y ai cherché « tesson ».

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