Le dernier paradis de Manolo
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Mon esprit stupéfait et surexcité m’a radicalement privé de sommeil. Pelotonné sur moi-même, j’ai pleuré pendant une heure. Je suis descendu et j’ai bu deux whiskies, fumé six cigarettes – mes mains s’agitaient comme deux moulins à vent – en me servant des allumettes humides de la cuisine, écrasant chaque mégot sur le sol en marbre, portant pour cette raison précise une seule chaussure à un pied autrement nu. Puis je me suis habillé entièrement et dans une garde-robe j’ai trouvé le long manteau gris de mon père, en laine et cachemire, ce même vêtement qu’il avait jadis porté à Madère quand j’avais dix ans et qu’il avait blagué au sujet du corbillard. Les manches étaient trop courtes de deux ou trois centimètres, mais sinon il m’allait parfaitement.
J’ai vivement glissé deux paquets de cigarettes et la grosse boîte d’allumettes de cuisine dans les poches latérales. J’ai rempli un verre de whisky et vérifié que j’avais bien mes cigarettes. J’ai gravi l’escalier, puis dépassé la chambre vers le débarras.
Les clefs des cadenas se trouvaient au fond du tiroir de la table située sous la trappe. J’ai ouvert le premier cadenas et abaissé le panneau intérieur. J’ai retiré le rectangle d’isolant et vérifié qu’il n’y avait aucun signe de chauves-souris en hibernation – car une fois elles s’étaient installées là. Puis j’ai utilisé l’autre clef pour ouvrir le cadenas qui fermait la trappe du toit. Un peu de neige est entrée quand j’ai fait basculer cette trappe. J’ai fait passer en premier mon verre de whisky, en tâtonnant à l’aveuglette au-dehors, la main soudain plongée dans l’air froid de la nuit, et je me suis servi de la couche de neige pour poser le verre en sécurité sur le toit. En ahanant sous le poids des ans, je suis ensuite monté sur la table et je me suis hissé avec maladresse pour franchir la courte distance qui me séparait du toit de l’appartement vide de ma mère au-dessus de la place de l’Hôtel-de-Ville, sous un ciel bas et violet.
Je me suis relevé, puis j’ai regardé autour de moi les toits tout blancs : les formes plus sombres des conduits de ventilation et des installations diverses dominaient le manteau neigeux qui retenait magnifiquement la lumière de la ville. Je suis resté à l’écart du bord des toits de l’immeuble, car il avait beau se trouver à dix mètres de moi, contrairement à celui de l’hôtel Impérial aucun mur ne protégeait d’une chute vers la place située en contrebas. La cloche de l’hôtel de ville a sonné un quart d’heure bruyant, désespérément optimiste et cristallin.
Tenant mon verre de whisky avec grand soin, j’ai enjambé le muret qui sépare les toits. Une fois encore sur le toit de l’hôtel Impérial – pour la première fois depuis la mort de Thinh. J’ai bu une dernière gorgée de whisky, mais je n’ai pas pu le finir et j’ai posé le verre sur le haut d’un châssis de vieux panneaux solaires. Le verre était enfoncé dans plusieurs centimètres de neige croûtée qui garderait très bien au froid le restant du liquide, ai-je conclu. J’ai levé les yeux vers le château et les plaques de neige coincées dans les fissures de la haute falaise – les nuages bas qui avaient apporté toute cette neige s’effilochaient maintenant et laissaient de nouveau visible la lune aux trois quarts pleine. C’était toujours splendide ici, et surtout ce soir-là.
Malgré le froid, je sentais une pellicule de sueur sur ma peau. J’ai tendu le bras vers mon verre de whisky et l’ai repris en main.
Alors que je m’approchais un peu plus du bord du toit de l’hôtel, je me suis soudain figé et renfrogné. Mon corps s’est raidi sous le coup de la stupeur. Je n’en croyais pas mes yeux : ces fichus lycéens qui séjournaient à l’hôtel Impérial et qui avaient fait une invraisemblable nouba la nuit précédente se surpassaient maintenant ! Des gamins avaient réussi à accéder, par la « trappe secrète » que j’utilisais dans ma jeunesse, au toit de l’hôtel. Je me suis senti personnellement offensé et un peu jaloux, car ils venaient de violer le sanctuaire privé de ma propre adolescence.
Il y avait longtemps que notre appartement du dernier étage de l’hôtel avait été transformé en chambres ordinaires, mais les pérégrinations, que, poussé par la curiosité, j’avais entreprises dans les couloirs de l’hôtel au cours des années postérieures à la vente de l’établissement par mes parents, m’avaient appris que la pièce donnant accès à la trappe du toit n’était plus une buanderie équipée d’une batterie de machines à laver allemandes flambant neuves, mais désormais un local d’entrepôt de linge pour les femmes de chambre.
Ces jeunes trublions en échange scolaire, qui un peu plus tôt s’étaient montrés si turbulents à la terrasse du café de l’Impérial, avaient sans doute découvert la trappe secrète puis s’étaient faufilés sur le toit pour y répandre le chaos et faire des bagarres de boules de neige, car sur la droite ils avaient bel et bien allumé un petit feu de joie, avec des bouts de papier ou autre chose. Et ce feu brûlait toujours, sans la moindre surveillance !
La chaleur des modestes flammes avait fait fondre la neige tout autour, une neige très épaisse partout ailleurs. L’ocre foncé de la surface du toit était visible sur une couronne bien délimitée autour du feu, et la lumière – cet orange saturé des flammes – éclairait la neige nouvelle, la colorait, montrant comment ces quelques centimètres blancs n’étaient pas tout à fait horizontaux, car le vent avait créé de petites plaines et des congères miniatures où des ombres se formaient au rythme vacillant des flammes.
Cette scène étrangement paisible s’offrait à mes yeux ébahis comme un tableau parfaitement mystérieux. Pourquoi ces gamins auraient-ils allumé un feu de joie pour l’abandonner aussitôt après, à moins que leur ouïe affûtée n’ait perçu mon approche ? J’ai scruté les modestes cheminées et les boîtes métalliques des climatisations, ainsi que les ombres situées derrière l’abri de la machinerie de l’ascenseur, mais il n’y avait pas âme qui vive, et pas davantage de traces de chaussures révélatrices.
J’ai traversé d’un pas prudent le toit lunaire vers le feu de joie, en prévoyant de prendre de gros paquets de neige dans les mains – celle qui était presque fondue, tout près du feu – pour les lancer dans les flammes jusqu’à l’extinction complète, après quoi il me faudrait informer la direction de ce qui venait de se passer.
J’anticipais déjà le froid qui allait m’engourdir les mains, à force de saisir toute cette neige fondue, comme Ahmed avait écopé l’eau au fond de son bateau en train de sombrer. J’avais presque atteint les flammes quand, entendant soudain un bruit familier, je me suis figé sur place. Et voilà le résultat, ai-je pensé. Je percevais même la vibration combinée à travers le toit et jusque dans mes pieds.
Les sonneries d’alarme d’incendie venaient d’être déclenchées par la convection de chaleur émanant du feu allumé sur le toit, à travers le plâtre du plafond jusqu’à un détecteur de fumée dans une chambre ou un couloir inférieur de l’hôtel.
En baissant les yeux, j’ai remarqué qu’il n’y avait pas de neige autour de mes pieds, mais quelques bons centimètres d’eau piquetée des perles à demi fondues de gros grêlons – comme les points blancs d’œufs de grenouille agglutinés dans la vase. J’ai froncé les sourcils. Pourquoi les alarmes d’incendie étaient-elles plus bruyantes ? Ce bruit strident semblait émaner du cœur même du brasier. J’ai cligné. Étais-je victime d’une hallucination auditive ?
C’est alors que j’ai vu – à l’intérieur du cœur blanc des flammes – la petite traverse du toit, réduite en cendres, détruite. Ce n’était pas un feu de joie allumé par des adolescents sur le toit. Ces flammes montaient à travers le toit de l’hôtel Impérial – elles venaient d’en dessous.
« Au nom du ciel », murmurai-je à voix haute.
J’ai alors senti sur mon visage la chaleur catastrophique de l’incendie, qui émergeait de ce trou chauffé à blanc.
Aussitôt ma mémoire s’est mise à calculer : 91. La chambre 91. Le feu faisait rage dans la chambre d’angle, juste en dessous de cette brèche du toit, et il devait être très intense pour avoir réussi à traverser ainsi le plâtre du plafond, les poutres en bois et les couches de goudron du toit.
Si la neige fondait pour se transformer en gadoue miroitante, c’était parce que sous mes pieds l’incendie chauffait tout simplement le toit, mais la zone de neige fondue était beaucoup plus vaste que la seule surface de la chambre 91 en dessous.
Je me suis retourné. La neige fondait tout du long jusqu’à l’arrière de l’hôtel. L’incendie devait être bien établi dans au moins deux ou trois chambres situées dans cette direction.
Peut-être le feu risquait-il même de se propager par-derrière jusqu’à mon appartement ? Je n’ai pas pu empêcher mon esprit mesquin et prosaïque d’osciller du choc initial à cette conviction, aussitôt rassurante, que ma police d’assurance habitation rédigée grâce à Sagrana était valide et mes primes dûment payées. J’ai aussitôt été écœuré par ma timidité et mon indécrottable attachement à la normalité. J’ai aussi remarqué que je ne ressentais aucune peur.
Alors j’ai entendu le cri. Reconnaissable entre tous : de même qu’on ne peut reproduire le scintillement du clair de lune sur la neige, j’ai entendu un authentique cri de terreur, poussé par une adolescente. Ces cris montaient du trou brûlant – non pas les jeunes gens de la fournaise infernale du Livre de Daniel, mais directement sous mes pieds, une lycéenne de quinze ans dans les chambres en feu de l’hôtel Impérial.
Au bord du toit j’ai mis les mains dans la neige pour regarder le kiosque tout en bas. La lueur bleue de l’enseigne inversée de l’hôtel Impérial colorait la neige le long des créneaux.
« Hé ! criai-je. Des enfants ! Piégés ! » Puis j’ai murmuré : « Au dernier étage. »
Tout en bas je voyais des silhouettes humaines courir en tous sens, puis j’ai avisé une voiture de la police locale et des gens qui s’agitaient.
Je suis retourné vers la trappe que, tout jeune, j’avais utilisée pour nous faire monter jusqu’à mon royaume secret sur le toit. Je n’ai pas remarqué de neige dessus et, quand j’ai posé la main à plat sur le métal, j’ai senti de la chaleur. Cette trappe ressemblait à un aménagement de bateau de pêche, la moitié fixée au toit saillait de dix centimètres et était de niveau avec la partie mobile, si bien que la pluie – même torrentielle – ne pouvait pas pénétrer par cette ouverture pour inonder l’hôtel.
D’instinct, ma main a jailli vers le cadenas sur lequel elle a tiré. Il était fermé. Je me suis laissé tomber à genoux, mouillant ainsi tout le bas de mon pantalon, mes mains ont palpé les deux boulons en aluminium qui amarraient la trappe à la partie cimentée et surélevée du toit. La trappe était toujours fixée par quatre boulons courts, chacun doté d’une clavette à son extrémité, mais sans aucun petit cadenas pour protéger ces boulons. J’ai retiré les clavettes et fait glisser les boulons, puis j’ai ouvert la trappe du côté opposé à la normale et je l’ai faite basculer bruyamment.
Aussitôt la chaleur et la sonnerie de l’alarme d’incendie sont montées vers moi avec une légère bouffée de fumée qui sentait le bois. Jetant un coup d’œil en bas, j’ai discerné le gris terne de ce qui ressemblait à des serviettes soigneusement rangées sur des étagères.
Je me suis agenouillé et j’ai crié dans ce placard à linge, presque avec colère : « Ici ! Par ici ! Il y a une sortie ! »
À mes pieds la porte du couloir était fermée – peut-être à clef –, et puis comment aurait-on pu entendre mes cris, avec le vrombissement du feu, la torsion des matériaux, les sonneries d’incendie dans les couloirs – sans compter ces autres cris ?
J’ai couru, parmi les éclaboussures soulevées par mes chaussures, jusqu’à la porte de l’enceinte du réservoir d’eau et j’ai tiré dessus une seule fois, d’un coup sec et violent ; je m’attendais à une résistance têtue, mais la porte s’est brutalement ouverte et a failli me heurter la face. Elle n’était pas verrouillée. Comme pour m’approprier sans plus attendre un talisman porte-bonheur, j’ai tendu le bras et laissé ma paume courir près de la porte le long du plâtre extérieur, jusqu’à ce que je trouve la petite dépression longiligne tracée à un mètre trente du sol par mon père, du temps de ma prime jeunesse, afin de mesurer ma taille.
J’ai pénétré dans l’enceinte du réservoir d’eau et tendu la main vers l’interrupteur familier et peu commun, de style militaire : le tube saillant qui abritait les fils protégés dans leur gaine, la rotule souple et verticale – son claquement rassurant, presque silencieux. Les ampoules se sont allumées derrière leur grillage métallique de protection marine et je me suis retrouvé une fois encore debout parmi l’aigre goutte-à-goutte, les menus échos du réservoir d’eau et les souvenirs de tout ce que nous y avions fait, Thinh, Quynh et moi. On avait repeint à la va-vite la structure en bois suspendue au-dessus de l’eau sur la gauche du réservoir, et grossièrement inséré sous la plate-forme la base d’un cric mécanique, dont l’essentiel était submergé dans l’eau du réservoir. Sinon, l’endroit était aussi parfaitement conservé que dans ma mémoire.
Contrairement aux recommandations de mon père, j’ai coincé en position ouverte la porte de l’enceinte du réservoir d’eau, puis je me suis déplacé rapidement entre les vannes rondes ou linéaires et la tuyauterie multicolore, comme trente ans plus tôt. J’ai fermé, au lieu de les ouvrir, les cinq évacuations du sol, dont les bondes grillagées m’avaient toujours légèrement horrifié quand j’étais enfant. Puis j’ai brisé le minuscule sceau en plomb et à deux mains j’ai tourné le volant de la grosse vanne de vidange, peinte en rouge brillant, qui contrôlait l’évacuation de l’eau par un tuyau incurvé en cuivre brillant et poli, aussi large et obscur que la lippe ourlée de quelque dieu de rivière sur une fontaine baroque ; ce tuyau comportait une dérivation filetée en cuivre poli, assez grande pour qu’on pût y visser l’embout d’un gros tuyau de pompier afin de vider le réservoir en cas de fuite soudaine.
Sans que je prenne vraiment garde aux positions « marche » et « arrêt », l’eau du réservoir a soudain jailli du tuyau de cuivre pour inonder mes chaussures en cuir et tremper tout un côté du beau manteau gris de mon père, qui a viré au noir. Je suis sorti en courant de l’enceinte du réservoir.
Derrière moi un flot tumultueux, qui me montait aux genoux, s’est rué par la porte du réservoir, en balayant devant lui la neige fondante. Dans son enthousiasme, la vague a envahi le toit plat et contourné tous les obstacles pour se répandre en une flaque moins rapide et peu profonde.
« Allez ! » me suis-je écrié en serrant les poings, alors que l’eau avançait vers les flammes.
Le trou percé dans le toit par l’incendie s’était élargi et maintenant les flammes montaient plus haut, tandis qu’une fumée violette s’étendait dans le ciel au-dessus de notre ville. J’ai observé avec angoisse la progression de la marée que je venais de créer. Elle avançait vers le feu, mais à mesure que la flaque s’étendait sur le toit plat et se rapprochait des flammes, sa vitesse diminuait. Elle s’est presque arrêtée. J’ai jeté un coup d’œil vers la porte de l’enceinte : il y avait toujours autant d’eau qui en sortait, elle jaillissait avec une profusion régulière hors de la salle du réservoir, mais lorsqu’elle débouchait sur l’énorme toit plat, elle se dispersait et l’on voyait bien qu’il n’y en aurait pas assez. L’eau s’est arrêtée à une petite distance du feu.
J’ai regardé derrière moi. Mon inondation refluait loin du trou de l’incendie pour s’accumuler le long du mur opposé, au-delà de la trappe. Des milliers de litres d’eau pesaient sur le toit bordé d’un mur, mais du mauvais côté, et sans le moindre effet.
« Sainte hostie ! » ai-je pesté en courant jusqu’au bord du toit.
Toujours pas de voiture de pompiers, mais il y avait une foule plus nombreuse que précédemment, les gens levaient la tête, leurs visages intermittents semblables à des flocons de neige. Je me suis passé la langue sur les lèvres, j’ai regardé autour de moi avec désespoir.
Et si je me glissais par cette trappe dans le placard à linge de l’hôtel... Mon imagination en proie au délire a évoqué des destins atroces. Même si je réussissais à descendre le long de ce mur de serviettes et de draps d’hôtel, je risquais fort de trouver la porte du placard fermée de l’extérieur, donnant sur un couloir où l’incendie faisait rage... L’eau accumulée sur le toit et celle qui arrivait toujours du réservoir pouvaient très bien dépasser la lèvre de la trappe et se mettre à me dégringoler sur la tête... Je me retrouverais alors coincé dans ce placard à linge, probablement incapable d’en ressortir par la trappe. Peut-être que l’eau du toit se mettrait à remplir cette pièce exiguë ? L’inondation me permettrait alors de flotter vers la trappe et les somptueuses étoiles nocturnes du ciel, aspiré vers le fond par l’épaisse soupe tourbillonnante des serviettes trempées et des draps de lit marqués du sang séché de cent vierges, puis à cause de l’intense chaleur inférieure je finirais ébouillanté vif avec le linge indigent, tel un homard rose.
Je me suis rapproché du mur du toit en lui tournant le dos. Si jamais le toit s’effondrait, j’allais y passer. Mais je désirais vivre. À quoi bon risquer ma vie ?
Il y a eu un sifflement qui m’a fait sursauter et tourner violemment la tête, mais j’ai compris que c’était seulement l’inondation qui atteignait l’extrémité opposée du toit, rencontrait la neige et en emportait de fragiles plaques à sa surface.
J’ai commencé à retraverser le toit vers mon appartement. J’allais rejoindre l’entrée de l’hôtel pour expliquer que je venais d’entendre des enfants toujours prisonniers au dernier étage.
Alors je l’ai entendu, abandonné et presque beau dans son phrasé – aussi clair et puissant que précédemment. Un unique cri de jeune fille montant d’en dessous. Cette fois j’ai été certain qu’il venait de la façade de l’hôtel où elle s’était sans doute réfugiée sur un balcon.
J’ai tapé du pied. Une nappe liquide a jailli autour de ma chaussure. J’ai rejoint la trappe et une fois encore jeté un coup d’œil à l’intérieur. Il y faisait très noir. Je me suis accroupi, j’ai ajusté mes paumes sur la lèvre métallique de la trappe, j’ai transféré tout mon poids sur mes bras, je me suis ainsi suspendu, puis j’ai abaissé mes jambes dans le vide. Mes pieds pendaient, le bout de mes chaussures a rencontré des draps ou des serviettes, mais à cause des étagères installées très loin contre le mur, je n’avais aucun moyen de faire basculer tout le poids de mon corps en avant pour prendre pied sur une étagère qui m’aurait alors soutenu.
Mes bras tremblaient convulsivement. Avec mes pieds, j’ai fait tomber le plus grand nombre possible de draps et de serviettes vers le sol, sous moi, afin d’amortir ma chute.
J’ai essayé de me suspendre à bout de bras, en me retenant seulement avec les mains, mais mes doigts n’arrivaient pas à supporter tout le poids de mon corps, sans parler de celui du lourd manteau trempé. Presque aussitôt, mes doigts douloureux ont glissé sur le métal et je suis tombé comme une pierre dans le puits obscur. J’ai raté les étagères de serviettes et tous les tissus que je venais de précipiter par terre, mais mes jambes ont bien amorti l’impact et je me suis laissé rouler sur le côté avant de percuter quelques aspirateurs rangés verticalement. Je suis resté un instant assis par terre. Je voyais la lumière intense des flammes orange qui se reflétaient sous la porte, tout près de moi. J’ai bondi sur mes pieds et tenté d’évaluer mes chances d’escalader les étagères jusqu’à la trappe. J’ai appuyé sur l’interrupteur électrique. À ma grande surprise, l’ampoule électrique nue s’est allumée et j’ai soudain été assiégé par les piles brillantes des serviettes et des draps amidonnés, mais j’ai aussi aperçu de minuscules grains de poussière, des flocons noirs de cendre impalpable qui se détachaient parfaitement sur le fond du linge blanc et propre.
Rangée dans un angle, une échelle extensible, moderne, en aluminium, brillait. J’ai bondi en avant, m’en suis emparé, je l’ai tirée et installée pour que le haut repose contre l’étagère supérieure, tout près de la trappe ouverte.
Je me suis retourné vers la porte du placard. Je savais que je ne devais poser la main sur aucune poignée de porte en métal. J’ai touché le panneau de bois de la porte pour voir s’il était chaud, et j’en ai aussitôt retiré mes doigts. J’ai saisi une serviette sur une étagère, je m’en suis enveloppé la main, j’ai abaissé la poignée et j’ai poussé.
J’ai été surpris. Je n’ai pas été confronté à un terrible mur de chaleur, ni à une boule de feu, ni à une fumée affreusement âcre – et puis il y avait toujours de la lumière dans le couloir.
Honteusement, pathétiquement, m’a-t-il semblé, j’ai seulement aventuré la tête hors du placard à linge – tel un fornicateur coupable. Je me suis mis à hurler à pleins poumons : « Les enfants ! Les enfants ! Les filles ! Ici. Ici. Ici. »
Je n’ai pas pu ignorer l’accent d’hystérie dans ma voix – voire une sorte de splendide et gaillarde insistance pour que les enfants jusque-là piégés se présentent immédiatement devant moi.
J’avais moins peur, car l’échelle de secours était en position derrière moi, mais mon adrénaline s’est mise à faire des siennes : mes bras saisis de spasmes incontrôlables étaient la proie de mouvements désordonnés dès que je tendais la main vers quelque objet. Je n’avais pas oublié le danger d’un effondrement possible du toit sur ma tête. J’ai crié encore, puis tendu l’oreille.
Les sonneries des alarmes d’incendie s’étaient tues, mais je n’avais pas remarqué quand. Il n’y avait pas de bruit en dehors du bois qui se brisait et des étranges grondements, vrombissements et chuchotis du sauvage incendie par lequel l’hôtel se dévorait lui-même. Je tenais mon visage grimaçant tourné vers le sol et j’ai hasardé un coup d’œil au-delà de la porte ouverte.
Le couloir n’était pas éclairé, mais les chambres 93, 94, 95 et 96, très loin vers le haut de l’escalier, étaient toutes en train de brûler. C’était fascinant, je l’avoue. Je me suis attardé quelques instants pour observer deux portes de chambre dont le cadre complet et réduit en cendres était tombé dans le couloir ; de grasses flammes orange se déversaient par le rectangle parfait et fidèle de leur chambranle, pour lécher les corniches du plafond. Les anciennes lampes murales, qui dataient de mon époque, avaient perdu leur tissu roussi, dont les cendres recroquevillées pendaient. J’ai vu une ampoule électrique noire comme du charbon de bois. Les rideaux de la fenêtre médiane étaient en feu et ils s’agitaient de gauche et de droite dans les courants d’air créés par les flammes ; j’ai entendu tinter les gros anneaux de cuivre des rideaux.
Une vitre a volé en éclats, une cascade de verre a cliqueté sur les pierres du sol. J’ai cru qu’il s’agissait d’une fenêtre, mais c’était le verre d’une des gravures du couloir : j’ai vu le papier fixé sous le verre s’enflammer simplement à cause de la chaleur dégagée par un seuil embrasé, puis s’incurver et se racornir férocement. Une copie de Botero est tombée verticalement dans la cage d’escalier blanche, le cadre aspirant le mur.
Choisissant de prendre la direction opposée, je suis sorti du placard à linge, puis j’ai légèrement dépassé l’angle des chambres de la façade.
« Les filles ! Les filles ! » ai-je crié, maintenant furieux d’être moi-même en grand danger.
Je suis passé devant la suite d’angle 91 ; une épaisse fumée crachait sous la porte – soumise à une violente pression – et j’ai remarqué que le vernis noircissait sur tout le panneau de cette porte et jusqu’au chambranle. Ces saletés de fenêtres étaient ouvertes à l’intérieur et elles alimentaient le brasier.
J’ai poursuivi vers la porte de la 92 et je me suis servi de la serviette pour abaisser la poignée, prêt à bondir en arrière. J’ai senti une résistance inégale, spongieuse – signifiant des fenêtres ouvertes à l’intérieur, une sensation de ma jeunesse que j’ai parfaitement reconnue –, mais aucune chaleur, aucune flamme, aucune fumée n’a jailli par l’entrebâillement. J’ai poussé et ouvert la porte en grand :
Une jeune fille se tenait dehors sur le petit balcon – seize ans tout au plus –, le dos tourné vers moi, les fenêtres de la chambre grandes ouvertes et attisant les flammes, les panneaux de verre délicatement encadrés en position d’ouverture maximale sous les longs rideaux verts, encourageant ainsi la combustion à l’intérieur de l’hôtel ; la jeune fille était debout, les avant-bras posés sur le garde-fou en métal, penchée au-dessus du vide, et elle criait en agitant la main ; elle concentrait toute son attention vers les gens qui étaient en bas, sa voix m’était inaudible.
Elle était presque nue. Elle portait seulement un T-shirt un peu long, dont le dos arborait l’image infantile d’un ours en peluche endormi. Elle n’avait aucune conscience de ma présence derrière elle tandis que je l’observais. Malgré ces circonstances périlleuses, j’ai constaté avec stupéfaction qu’il m’était toujours impossible de ne pas codifier et comparer certains aspects de l’anatomie adolescente de cette fille – les jambes, les fesses aux formes soulignées par sa posture penchée au-dessus du garde-fou du balcon – et jusqu’à ma propre réaction codée, masculine, personnelle.
J’étais conscient de quelque chose dans mon champ visuel, à gauche. Le féroce brasier de la chambre voisine venait de créer une fissure, longue de plusieurs mètres mais large de quelques millimètres seulement, entre le plâtre du plafond et les décorations de la corniche ; de petits friselis vivaces d’une fumée sale et noire, qui se détachaient parfaitement sur la peinture blanche, poussaient et palpitaient pour traverser le mur compact.
J’ai soudain compris la précarité de notre situation. Je ne sais pas pourquoi ni comment, mais quand j’ai vu cette fumée due à l’intense chaleur de la chambre voisine, et puis cette lycéenne à la peau si fraîche, aux cuisses bronzées et aux pieds nus derrière la fenêtre grande ouverte, j’ai compris qu’il allait se passer quelque chose – une catastrophe aux conséquences infinies.
Lorsqu’elle s’est enfin tournée vers moi, la jeune fille était belle et elle pleurait, un brillant et durable lacis de larmes striait ses joues. Elle a hésité un moment sur le seuil entre le balcon et la chambre. Je suppose que ma présence inopinée a engendré chez elle une étrange hallucination : ses yeux ahuris venaient de passer de l’obscurité du balcon, avec les gyrophares en bas, à la boîte intérieure de lumière artificielle jaunâtre et nette, projetée par les ampoules brillantes du petit lustre de la chambre.
Avec mon long manteau détrempé et mes cheveux hirsutes, je devais constituer une apparition inquiétante. Ma présence l’effrayait, malgré les dangers beaucoup plus évidents qui l’entouraient ! J’ai été vexé. Après tous les dangers que je venais d’affronter pour elle, cette manifestation d’un rejet violemment dubitatif m’a ramené à ma conviction juvénile d’être un outsider.
J’ai dit d’une voix forte, en tâchant d’imiter le ton d’un professeur : « Ferme cette fenêtre immédiatement. » Je l’ai montrée du doigt. « Tu attises l’incendie. »
Une fois encore, je l’ai vue regarder sombrement en arrière et en bas. Elle faisait davantage confiance à ces inconnus tout en bas sur le trottoir, qu’à moi.
La fille aux jambes nues a tendu un bras osseux derrière elle.
« La voiture des pompiers est là avec les échelles », dit-elle d’une voix qui tremblait, mais où j’ai aussitôt reconnu l’accent de la capitale.
Je l’ai rejointe sur le balcon et, jetant un coup d’œil sceptique vers l’esplanade, j’ai avisé une voiture rouge de pompiers qui manœuvrait encore à côté de la fontaine, un tuyau sinueux déjà lancé dans le bassin peint en bleu, afin de l’assécher.
« Nous n’avons pas besoin de tuyaux, nous avons besoin d’échelles. Ce toit va nous tomber dessus d’une minute à l’autre. »
Elle a gémi.
Je lui ai montré le plafond. « Tout ce côté-ci de l’hôtel est en feu. Viens avec moi. J’ai une échelle, nous pouvons rejoindre l’immeuble d’à côté en passant par les toits. » Alors j’ai remarqué ses pieds. « Tu t’es brûlé les pieds ?
— J’ai essayé de marcher sur le sol, mais ça brûlait. Regardez comme il est chaud. »
J’ai baissé les yeux vers mes chaussures en cuir. Je me suis accroupi pour poser la main sur le carrelage de pierre noir et blanc. J’en ai aussitôt écarté mes doigts. Seigneur. Cette chaleur signifiait-elle que l’incendie était aussi sous nos pieds ? L’adolescente avait de minces jambes nues, mais qui se terminaient par des pieds enflés, le rebord des talons violacé et sanguinolent, là où de grosses ampoules avaient éclaté.
« Tu n’as pas de chaussures ?
— Trempées à cause de la neige, je les ai mises à sécher sur un radiateur. Elles ont brûlé. Tout le monde s’est enfui.
— Je te porterai si le sol est trop chaud. S’il te plaît. Ferme cette fenêtre et suis-moi. »
À contrecœur, elle s’est retournée pour fermer les deux battants de la porte-fenêtre. Dès qu’elle a mis en place les barres de sécurité, immédiatement, comme un réchaud à gaz dont on tourne le bouton, la fumée sous pression qui entrait en sifflant par la fissure de la corniche a hésité, oscillé avant de dériver sans but.
J’ai tendu une main protectrice et touché l’épaule de la fille selon mon habitude insinuante et en même temps rassurante. Mes doigts se sont légèrement arrondis autour de la courbe de son épaule lisse et je l’ai guidée vers le couloir que j’ai rejoint juste derrière elle, avant de refermer la porte de la chambre. J’ai alors remarqué que la porte de la 91, tout près de nous, était désormais une plaque verticale de braise orange pulsatile.
Nos déplacements ou le fait que je venais de fermer la porte derrière nous, une aspiration en provenance du fond du couloir ou même une soudaine bourrasque à l’intérieur de la chambre 91 où toutes les vitres des fenêtres avaient sans doute volé en éclats, ont fait tomber vers nous la moitié supérieure de la porte transformée en braises, et la fille a poussé un cri. Aussitôt l’odeur : ces samedis matin avec mon père dans la boutique, carrelée en blanc, du barbier, quand Tomás posait ses ciseaux près du lavabo puis approchait des oreilles de mon père la bougie allumée afin de lui roussir jusqu’au dernier cheveu récalcitrant.
Après les braises effondrées de la porte a jailli de la chambre un mur de chaleur invisible qui m’a fait siffler entre les dents ; la fille en T-shirt et moi avons instinctivement reculé.
J’ai vivement ôté le manteau gris et trempé de mon père pour le mettre sur les épaules de l’adolescente.
« Mets-le sur ta tête et puis cours, mais ne trébuche pas. Allez vas-y, petite, fais vite. »
Elle a relevé le manteau pour se protéger de la fournaise aveuglante qui faisait rage à l’intérieur de la chambre 91 – tel le vampire s’abritant de l’aube estivale qui dissipe les ombres du château.
J’ai grimacé en voyant les pieds enflés de la jeune fille marcher sur les braises rougeoyantes, mais elle n’a pas réagi. J’ai retiré puis brandi mon veston de costume pour me protéger le visage et j’ai seulement perçu à travers ma chemise l’intensité de la chaleur. À l’angle du couloir, la fille en T-shirt a lancé devant elle le manteau gris de mon père sur le carrelage noir et blanc du couloir et elle a posé les pieds dessus. J’ai vu la vapeur monter instantanément du tissu mouillé. Une fois arrivé à sa hauteur, j’ai plaqué mes paumes contre la peau douce et lisse derrière ses deux genoux et je l’ai soulevée dans mes bras. Elle ne m’a pas paru très lourde sur le moment, mais quand j’ai fait un pas en avant j’ai senti croître le poids de mon fardeau. Lorsque ses doigts de pied ont cogné contre l’angle du couloir, elle a grincé des dents.
J’ai fait un brusque signe de tête et crié : « Là-bas, l’échelle. »
Tout m’a semblé beaucoup plus bruyant.
Mes impressions de ce qui s’est ensuite passé sont subjectives. J’ai abaissé les bras pour faire descendre la fille à terre et préparer l’échelle. J’ai pris conscience de ses pieds gonflés à côté de mes chaussures en cuir et tout d’un coup elle m’a attrapé la main – elle paraissait trembler, puis j’ai compris qu’elle hurlait, mais je ne pouvais pas l’entendre. Sous mes yeux le sol s’est effondré. Je me rappellerai toujours – tel un échiquier soudain soufflé – le carrelage noir et blanc du sol qui a semblé se soulever, osciller sur des vagues joueuses. Peut-être la chaudière du sous-sol venait-elle d’exploser ? La lumière électrique s’est éteinte.
J’ai tourné les talons et fait pivoter la jeune fille choquée près de moi. Je me suis retourné une seule fois, pour découvrir ce que je redoutais : les murs penchés vers l’intérieur projetaient méthodiquement, étagère après étagère, les piles impeccables de linge à travers les poutres visibles et enflammées vers l’incinérateur inférieur où j’ai seulement entraperçu l’épure infernale des chambres dévastées.
J’ai aidé la fille à battre en retraite de quelques pas jusqu’au manteau de mon père étalé dans le couloir. Elle criait sans discontinuer, parfaitement hystérique. Je m’attendais sans arrêt à ce que le plancher s’effondre sous nos deux corps. La terreur lui emplissait les yeux. Prenant une voix pleine de colère, je lui ai montré le couloir et j’ai crié : « Cours. Maintenant. »
Et comme si j’étais un fantôme, elle s’est enfuie.
J’ai ramassé le manteau de mon père et imité l’usage qu’elle venait d’en faire, le tenant tel un bouclier en passant devant la porte rugissante de la 91 avant de rattraper la fille. On aurait pu penser qu’elle serait retournée sur le balcon de sa chambre, mais ce n’était pas le cas. Elle donnait des coups de pied, une lanière de peau brûlée accrochée à la cheville, sur la porte de la 89, pour essayer d’y entrer.
Je me suis agenouillé devant elle et, de la main, j’ai frappé le carrelage.
« Arrête ça. Le feu est en dessous de nous dans toute cette partie du bâtiment. Tu l’as vu. Mais derrière cette porte il y a un escalier de service qui mène un étage plus bas.
— Je croyais que c’était une chambre, cria-t-elle. L’ascenseur marchera pas.
— Pas d’ascenseur. Plus d’électricité. Il faut que nous prenions cet escalier en vitesse pour descendre d’un étage. Si ça brûle et qu’il y a de la fumée, nous pourrons faire une seule chose. Écoute-moi.
— Quoi ?
— Y aura pas le temps de parler là en bas. Si nous rencontrons des flammes, nous remonterons ensemble en courant. OK. Prends ma main.
— Pourquoi ne pas attendre ici ? Les pompiers, murmura-t-elle.
— À l’étage inférieur ils nous sauveront plus facilement. Tout l’hôtel s’effondre. Nous devons descendre. »
Elle a acquiescé plusieurs fois.
De ma poche j’ai sorti un paquet de cigarettes ouvert et je l’ai tendu à la fille. « Tu veux fumer ? » lui ai-je proposé avec nonchalance.
Comme je l’espérais, elle a eu un rire bref ; puis avec la nervosité fulgurante d’une envie de vomir, elle a rejeté la tête en arrière et tout le haut de son corps a été saisi d’un spasme avant de se détendre. J’ai pris une cigarette dans le paquet et, par pure bouffonnerie, je l’ai pliée pour qu’elle se brise à angle droit et je l’ai placée entre mes lèvres. La fille a souri. Je n’avais pas encore vu ses dents.
J’ai saisi durement son bras gracile. J’ai perçu la souplesse de l’os sous mes doigts. De ma vie, je n’avais jamais rien senti de plus beau. J’ai soudain eu envie d’être le père d’une gamine.
« Retiens ta respiration tout du long, car tu vas avoir besoin de cet air si nous devons remonter ici. Garde les yeux fermés autant que possible. »
L’escalier de service était plein de fumée blanche, pâle et tumultueuse. J’ai descendu les marches plié en deux derrière le manteau que je tenais tel un bouclier, comme si je redoutais la collision d’une cavalcade de gens gravissant l’escalier quatre à quatre.
Je n’avais pas besoin de mémoriser les coudes de l’escalier, le premier, le deuxième, le troisième autour de l’axe central. Je m’en souvenais parfaitement. Et puis il y avait le bras que je tirais derrière moi pour contraindre la fille à suivre mon rythme.
Nous avons atteint la porte. Elle a refusé de s’ouvrir. J’ai laissé l’air s’échapper de mes poumons et j’ai reculé d’un pas, faisant valser la fille contre les marches derrière moi, où elle est restée vautrée dans l’obscurité. Je me suis jeté de tout mon poids contre la porte et quelque chose a cédé. Je suis aussitôt tombé dans un océan de flammes. J’ai entendu la fille hurler derrière moi. J’étais tombé mais je me suis relevé. La chambre située en face de l’escalier de service avait entièrement brûlé et là encore tout le chambranle s’était écroulé, bloquant la porte de l’escalier. Mon coup d’épaule avait enfoncé le bois brûlé, mais s’il avait été moins fragilisé par le feu, il n’aurait pas cédé. Un pan de mon veston était en feu. Sans réfléchir davantage j’ai assené de grandes tapes sur le tissu dont les flammèches ont bientôt disparu.
J’ai cherché le manteau de mon père, mais en vain. Mauvais signe. J’ai fait deux pas en avant, je me suis tourné, puis j’ai ouvert les yeux. Ainsi que me l’avait promis ma mémoire, la porte de la 71 était devant moi. Chaque chose demeurait à sa place dans mon univers. J’ai même souri. J’ai donné un violent coup de pied pour ouvrir la porte de la 71 et j’y ai entraîné la fille derrière moi.
Nous sommes entrés d’un pas chancelant, mais la disposition de la pièce n’était pas conforme à mon attente.
Ma petite compagne s’est renfrognée.
« Le sol est brûlant », dit-elle sombrement.
Elle s’est tenue sur une jambe et il y a eu un craquement. J’ai bondi sans réfléchir pour la saisir. Je l’ai attrapée comme si elle venait d’être happée par un alligator et je l’ai agressivement hissée jusqu’à moi. J’ai vu du sang sur sa jambe.
Nous étions apparemment au-dessus d’un mur porteur de l’hôtel, car à travers le plancher effondré on distinguait une couche de sable et de gravats, mais à droite j’ai vu une ligne de briques nues, puis, de l’autre côté, des câbles et des chaînes qui s’enfonçaient dans le plâtre mince d’un plafond – un plafond si transparent que j’apercevais les ombres théâtrales des grandes flammes qui l’illuminaient par en dessous. Le balcon – notre seule chance de sauvetage – se trouvait de l’autre côté de ce plancher dévasté. Nous ne pourrions jamais l’atteindre.
J’ai essayé d’inhaler entre les dents, car un air brûlant se ruait dans notre coquille.
« J’ai peur. » Elle m’a regardé droit dans les yeux avec désespoir.
Je me suis retourné, puis j’ai serré l’adolescente très fort contre moi pour que les flammes imminentes ne la touchent pas. Je me sentais si calme que j’ai juré de ne plus jamais la lâcher.
« Je ne te lâcherai pas », ai-je promis. J’ai senti de violents picotements sur mon cuir chevelu, puis comme des piqûres sur le bas du dos et j’ai crié en attendant l’odeur de la boutique du barbier de mon père. Ma seule pensée a été : au moins dans mon cas Solielian n’aura pas grand-chose à se mettre sous la main.
Le toit s’est incurvé au-dessus de nous, le plancher a basculé en grognant. Des débris enflammés ont percuté le plâtre gondolé du plafond et l’ont fendu ; il y a eu un grondement féroce quand le feu a giflé notre peau nue comme un insupportable coup de fouet. Puis quelque chose s’est mué en une vapeur sifflante et une irruption soudaine s’est engouffrée à travers le plafond pour m’emplir la bouche d’un liquide chaud et grumeleux tandis que je levais les yeux. Je pouvais voir le toit à travers le plancher supérieur, et le réservoir d’eau lui-même accroché tout là-haut dans l’espace, qui déversait sur nous sa miséricordieuse cascade brûlante ! Alors le sol s’est dérobé sous nos pieds.
Je suis donc tombé moi aussi à travers les planchers incinérés de l’hôtel Impérial. Je n’ai pas été soutenu par ces tapis volants de feu dévorant qui se transformait en vapeur, et nous avons chu.
En descendant j’ai aperçu le tube carré en béton de la cage d’ascenseur mise à nu où une tornade brûlante se ruait vers le haut, traversait l’abri de la machinerie pour se dissoudre dans le ciel nocturne au-dessus de notre ville.
Nous sommes tombés comme ces corps désespérés et abandonnés par la technologie, qui sous les avions détruits volent vers la terre. Je me suis aperçu que je serrais de toutes mes forces le corps de l’adolescente contre moi. J’ai senti le dos de mes mains plaquées contre ses fines omoplates frapper durement des objets terrifiants.
À travers les corniches et les lattes carbonisées des plafonds, comme le vieillard mort en 1934 dans sa lourde baignoire, la fille et moi embrassés sommes tombés jusqu’à la salle à manger en feu.
Mais une pression m’a soudain écrasé le dos, suivie d’une oscillation nauséeuse et de la complainte musicale de fragiles morceaux de verre agités – notre chute venait d’être arrêtée par le col de cygne métallique et les pendeloques en verre prises d’une frénésie tintinnabulante du lustre malmené, toujours suspendu à la poutre centrale de la salle à manger – et auquel le DC-8 stretch series avait jadis été accroché.
Nous nous balancions follement, pendus à cette plate-forme rococo. Les bras métalliques du lustre se sont brièvement collés à la peau de mon dos, mais je n’ai pas relâché mon étreinte sur la jeune fille. Cette fois je suis resté fidèle et nous avons accompagné un brusque effondrement de morceaux de plafond qui nous a libérés du lustre penché sur le côté.
Je n’ai jamais cru en aucun dieu, mais j’ai fait confiance à une étrange intuition. J’ai seulement vu les choses avec lucidité à ce moment-là, suspendu dans un lustre en plein milieu d’un hôtel en feu ! J’ai vu le beau visage d’Ahmed Omar et je me suis rappelé ses paroles à l’instant où il allait être projeté dans la terrifiante mer nocturne. Ahmed avait dit : « Je n’avais rien à perdre. »
Il y avait trop de flammes en dessous de nous. Je n’avais pas la force de crier pour avertir la fille, mais ignorant le nom de cette enfant, j’ai prononcé à voix haute celui de « Ahmed », j’ai craché un filtre de cigarette oublié entre mes dents et j’ai bel et bien pensé : Ce truc-là aurait pu m’étouffer.
Enfin la voix humaine a résonné, modeste et belle parmi tout ce vacarme et cette destruction – ce drame gigantesque vaincu par le tendre écho moelleux d’un prénom humain articulé tandis que nous descendions à travers les couches d’air intermédiaires de cet empire embrasé, fabuleusement lumineux.
De vieux rideaux qui montaient jusqu’au plafond frémissaient d’une sorte de ravissement, excités à l’idée de leur propre destruction. À croire qu’ils étaient enfin affranchis de leur forme matérielle après tout ce temps et qu’ils se réjouissaient de cette soudaine et exaltante dématérialisation.
Nous avons heurté le sol alors que je serrais toujours l’enfant de toutes mes forces. Durant quelques secondes, j’ai senti que je recommençais à brûler. Puis le torrent en provenance du réservoir d’eau nous a rattrapés pour s’effondrer sur moi dans un mélange de plâtre, de bois et de clous arrachés, de cendres et de poutres carbonisées, noires et argentées, leurs extrémités brisées affûtées comme des pieux, le tout s’écroulant en un terrible chaos fumant et détrempé.
J’ai réussi à me lever. C’était comme si, tel Jonas, nous étions debout à l’intérieur de la gueule noircie de la baleine, des ruisseaux et des cascades de salive s’écoulant du sombre palais défoncé et béant du toit au-dessus de nous. Des colonnes d’eau se brisaient en vagues formes circulaires sur les tas noirs de débris.
En état de choc, l’écolière avalée – inondée d’eau et de cendres au point de sembler aussi noire qu’Ahmed – s’est relevée d’entre les gravats, puis elle a tendu ses longs bras devant elle. Sans un mot, sous mes yeux, elle s’est éloignée de moi. Au cours de notre chute commune de vingt mètres, nous venions d’accomplir un long voyage jusqu’à ce palais vénitien moisi et submergé – le toit avait déversé ses canaux sur nous.
« Comment t’appelles-tu ? » ai-je alors crié, et les échos de ma question se sont répercutés dans la salle à manger dévastée.
Elle n’a pas répondu. J’ai encore grimacé quand elle a soulevé sa jeune jambe nue au-dessus des dents d’une fenêtre explosée pour se hisser vers le trottoir civilisé.
J’ai rejoint les fenêtres en boitant à travers les cascades, miroirs déformant d’eaux vives chutant de très haut, puis j’ai enjambé le bas d’un châssis et j’ai quitté pour toujours l’hôtel Impérial.
J’ai entendu l’énorme lustre, qu’un siècle plus tôt il avait fallu transporter par bateau jusqu’à notre ville, se pulvériser sur le sol de la salle à manger, puis l’orchestre tonitruant du réservoir d’eau qui accélérait à travers les planchers supérieurs réduits en cendres avant d’anéantir la réception de l’hôtel.
Il n’y avait personne dehors de mon côté de la rue. Mon imagination m’avait présenté une succession d’images d’applaudissements, les flashes des photographes, Paz Vermici se ruant vers moi, son calepin à la main. Des vivats plus nourris que pour ce satané maître nageur français au bord de la piscine.
Mais il n’y avait personne, seulement une neige sale. Je me suis rappelé, incrédule, quel temps il faisait dehors après la chaleur de l’hôtel en feu.
L’enfant avait survécu et je me suis appuyé contre le mur de l’hôtel. Personne d’autre n’aurait pu accomplir cela. Personne d’autre ne connaissait ce bâtiment aussi bien que moi et je l’avais sauvée.
J’ai frissonné parmi les ombres du trottoir, à côté de l’entrée de l’hôtel réservée jadis aux diligences. Sans doute s’attendait-on à ce que tout l’immeuble s’effondre, car on avait évacué la rue, mais j’entendais un grand vacarme à gauche, devant la façade de l’hôtel. Un peu plus loin, près de la station de taxis, j’ai avisé un cordon de sécurité qui maintenait les spectateurs à distance, mais selon un angle extrême, si bien qu’ils ne pouvaient pas me voir. Un policier a traversé la neige crasseuse vers la fille souple au T-shirt trempé et il l’a aussitôt prise dans ses bras. Des gens très excités ont fait cercle autour d’eux. Elle semblait maintenant ne plus avoir le moindre lien avec moi.
Je me suis aplati contre le mur, en souriant pour moi seul et avec tristesse dans ma présente solitude. J’ai fait volte-face, puis j’ai boitillé sur le trottoir dans la direction opposée.
« Éloignez-vous d’ici. Éloignez-vous.
— Oui. »
J’ai acquiescé docilement et continué de marcher. De l’autre côté de la rue, à l’endroit où commençait le Major, un policier m’a considéré d’un air soupçonneux ; mais parce que sous cet angle on ne voyait pas bien l’incendie de l’hôtel, seulement la fumée qui sortait des fenêtres des chambres latérales, il n’y avait pas de spectateurs, seulement ce policier et sa voiture garée en travers de la rue.
« Hé. Vous allez bien ? » m’a-t-il lancé, mais j’ai continué d’avancer en agitant un bras en l’air avec nonchalance.
Deux autres voitures de la police locale bloquaient la rue devant l’appartement de ma mère au-dessus de la place de l’Hôtel-de-Ville. Des policiers appuyés sur les capots parlaient dans des radios quand je suis sorti des ombres.
« Je suis résident », annonçai-je en criant presque, à cause de la nouveauté brutale de ma voix – et j’ai montré le portail de l’immeuble.
« Impossible d’entrer. L’hôtel Impérial est en feu juste à côté. Vraiment en feu. Le toit vient de s’effondrer. On pense qu’il y a des enfants à l’intérieur. »
J’ai encore acquiescé, puis j’ai continué, mon bras serrant mon veston pour essayer de dissimuler l’état déplorable de mes vêtements, ensuite j’ai franchi le coin de la rue et j’ai disparu.
Par-dessus les immeubles, d’innombrables sirènes allaient et venaient à toute vitesse. J’ai boité plus vite dans la neige ; j’ai soudain glissé et je suis tombé, j’ai poussé un cri de douleur, mais me suis immédiatement relevé.
Je me suis arrêté sous un lampadaire, j’ai regardé à gauche et à droite pour m’assurer qu’il n’y avait personne. Je tremblais déjà. Mon veston était entièrement brûlé à certains endroits et je sentais une douleur terrible envahir plusieurs parties de mon corps, comme le jour où une méduse m’avait piqué alors que je faisais de la plongée sous-marine. J’ai relevé les pans de ma chemise en grinçant des dents et j’ai senti la chair de poule envahir mon torse.
J’étais grièvement brûlé, de la marque de ma ceinture, sur le côté droit, jusqu’à proximité du mamelon. La peau s’était soulevée en une mince pellicule couverte de bulles, comme une feuille de plastique froissée. Et il s’assit parmi les cendres. Quel souvenir !
Je me suis agenouillé pour prendre une poignée de neige froide et en tamponner ma peau brûlée. J’ai frissonné, mais connu un moment de répit, après quoi la douleur a été pire qu’avant. Pas d’hôpital. J’allais guérir. J’étais immunisé contre les brûlures, c’était un fait médical avéré, l’expérience de cette nuit le prouvait. À l’avenir, je traverserais pieds nus les feux de jasmin des fêtes de mai, pour le simple plaisir d’y allumer ma cigarette.
Aussitôt j’ai tapoté les poches à demi carbonisées de mon veston à la recherche d’un paquet de cigarettes, mais – sainte hostie ! – elles étaient sans doute restées dans le splendide manteau immolé de mon père.
J’ai descendu la ruelle en boitillant vers l’esplanade. J’ai vu trois chats errants enfermés sur le seuil d’une maison, complètement abasourdis par la neige et un peu nerveux. Ils m’ont regardé d’un air envieux, mais j’ai poursuivi mon chemin.
La police avait fermé la route nationale à proximité de la fontaine, laquelle ne fonctionnait pas et avait sans doute été vidée de son eau. Comment faire pour trouver un taxi dans tout ce désordre ?
Malgré l’heure, la circulation sur la nationale était détournée le long de la plage, derrière les cafés de l’été. Aucun véhicule ne roulait dans l’autre sens, si bien que les trois voies étaient étrangement désertes, à l’exception des conducteurs qui venaient d’y abandonner leur véhicule et de retourner en arrière à pied pour regarder l’incendie de l’hôtel Impérial.
« Z’auriez une cigarette ? demandai-je à un jeune type et à son amie qui restaient immobiles, tandis qu’elle parlait sur un téléphone portable.
— Va te faire voir », dit-il.
J’ai failli réagir et puis j’ai compris : je ressemblais à un mendiant des rues. Je ressemblais à Ahmed autrefois.
Ce type à l’air méfiant me regardait maintenant, un bras soudain passé autour des épaules de son amie. Il m’examinait d’un air dégoûté.
« Hé. Votre visage ! » fit-il.
J’avais déjà poursuivi ma marche en secouant la tête.
« Z’auriez une cigarette ? » lançai-je à deux types, avant de remarquer sur leur chemise le badge du chauffeur de taxi. J’avais les cheveux tellement hirsutes que j’ai vu l’un des deux hommes porter machinalement la main vers son crâne pour vérifier qu’il n’était pas aussi follement décoiffé que moi. L’autre, un moustachu, a failli m’envoyer paître avec une expression menaçante, en me prenant pour un junkie des rues, mais il a alors identifié la sombre dévastation de mon costume. Puis il a regardé mon visage.
« Sainte hostie ! Vous étiez dans cet incendie ? Bonne mère ! Vous avez la face toute brûlée.
— Pas de problème, je m’en suis sorti.
— Seigneur, vous êtes trempé par-dessus le marché. » L’autre type a fait mine d’ôter son blouson.
« Non merci, mon ami. Une simple cigarette me ferait du bien.
— Bien sûr, tenez, tenez. Vous devriez pas aller à l’hôpital ? Toutes les ambulances sont de l’autre côté. Sur l’esplanade. » Il m’a tendu son paquet. Des mauvaises Fortune !
J’ai fait claquer mes paumes contre mon veston brûlé. « Je fumais pour de bon il y a une minute. » J’ai souri.
« Hé. Vous êtes O.K.? » L’autre chauffeur de taxi a doucement posé le bras sur mes épaules. J’ai acquiescé en gardant la tête baissée. Puis je l’ai relevée. « Il y a d’autres rescapés ?
— Y a plein de rumeurs. Le toit s’est effondré, alors personne sait ce qu’il se passe. Z’auriez dû voir les étincelles monter dans le ciel. »
Je me suis penché vers le briquet protégé d’une main et j’ai inhalé la fumée.
« Vous avez le visage salement brûlé, mon vieux. Z’êtes couvert de... cloques. Et vous avez du sang sur la jambe. » Les deux chauffeurs de taxi ont baissé les yeux comme pour examiner un pneu. Je me suis dit qu’ils allaient sans doute me flanquer un bon coup de pied dans la jambe pour voir si elle était solide.
« C’est sans importance. Écoutez, pourriez-vous m’emmener aux Phases Zone 1, très vite. C’est vraiment urgent. J’ai... de la famille là-bas. Ils ont besoin de moi. Cinq mille la course. »
J’ai sorti mon portefeuille et glissé la cigarette entre mes lèvres afin de pouvoir l’ouvrir et montrer mes billets à ces deux types.
« Nous, on est coincés ici, mais on peut appeler. »
Ils ont regardé autour d’eux d’un air désespéré. « On n’a pas d’idée sur l’état des routes tout là-bas, sur la nationale, avec cette neige... »
Je suis reparti en boitant et j’ai levé un bras :
« Pas de problème, les gars. Merci pour la cigarette. Gratitude éternelle.
— Vous devriez voir un médecin ! » m’a lancé le chauffeur de taxi.
J’ai continué en riant, très fort.
Le dernier satané citron express de la journée fonctionnait normalement malgré la neige, l’incendie, l’apocalypse derrière moi. Il attendait, moteurs tournant au ralenti à côté du quai couvert de neige fondue. J’ai serré mon veston déchiré autour de moi et parcouru la partie couverte. Les quelques passagers assis – pour la plupart des jeunes déjà ivres – m’ont observé et sans la moindre pudeur ils ont laissé leur tête suivre ma progression. Comme le premier wagon était vide, je me suis allongé par terre et j’ai senti la vibration des moteurs sous mon corps tandis que nous longions la côte plongée dans la nuit, la sirène mugissant à intervalles réguliers. Le chauffage électrique hostile et sec marchait à fond. Je me suis hissé sur une banquette, car je désirais voir mes paysages familiers recouverts d’un manteau blanc, le spectacle toujours désespérément irréel de la neige accumulée sur les feuilles incurvées des palmiers, le monde tout entier entraîné par le sillage laiteux posé sur la mer limpide, dans les déferlantes éclairées par la lune.
Je savais que le contrôleur allait remonter le train jusqu’à mon wagon pour vérifier les billets. À ce moment précis, personne au monde n’aurait pu supporter ma vue. Je le savais. Je sentais les cloques gonfler sur mon visage. Je suis descendu du citron express à Disco, puis j’ai marché sur la voie pour éviter les piétons, les deux lumières rouges du train disparaissant devant moi peu à peu, après quoi ma progression a été aidée par le bruit du train qui roulait vers le Kilomètre 4.
J’ai dépassé en boitant toujours ma résidence des Phases Zone 1, les pieds désormais complètement engourdis par le froid, dans la lueur électrique beurrée de mon entrée du rez-de-chaussée.
Mais je n’ai pas franchi cette porte d’entrée. J’ai continué vers le nouveau mur grillagé du terrain vague.
« Ahmed. Ahmed ! » ai-je crié dans la nuit paisible, longtemps avant d’atteindre mon but.
Je me suis faufilé dans le trou du grillage que j’avais précédemment aménagé avec mes pinces coupantes et j’ai crié vers le bateau : « Ahmed, s’il te plaît. Tu es là ? »
Quelques chats effrayés ont fait le gros dos en regardant alentour, au-dessus du niveau du pont – à la dérive sur leur océan de neige, trop prudents pour sauter dans toute cette blancheur et venir à ma rencontre, très courroucés de me voir chanceler bruyamment vers leur épave, seulement capable de me fier au clair de lune sur la neige, éthéré, bleu, éternel.
« Ahmed. »
Sur ma gauche, j’ai senti des appartements s’éclairer, de brusques carrés de lumière sur le sol hivernal.
J’ai posé les mains sur le plat-bord du bateau. Je suis monté sur le baril dont les chats infirmes se servaient comme d’un marchepied pour grimper et descendre, j’ai fait pivoter ma jambe sur le pont, qui a craqué.
J’ai plissé les yeux et scruté l’intérieur obscur – comme des rats, les chats s’agitaient et tout le bateau a légèrement bougé sous mon poids. Ça sentait là-dedans – et ça sentait mauvais.
« Ahmed. Tu n’as pas d’autre endroit où aller.
— Bienvenue à bord », fit soudain la voix faible d’Ahmed, qui parlait si bien notre langue.
D’un seul coup, j’ai été heureux.
« Hé. »
Je suis descendu à l’intérieur du bateau. Il était allongé le long d’un trou de la coque et dehors la neige brillait d’une lueur radioactive. La chemise violette était curieusement ouverte sur son torse nu. Il caressait plusieurs chats à l’endroit où il avait cherché à s’abriter de la neige. J’ai écarté ces chats pour le serrer contre moi. Il tremblait comme la jeune fille que je venais de tenir dans mes bras à l’intérieur de l’hôtel en feu.
« Qu’est-il arrivé à ton beau costume, Follana ? demanda-t-il, avant d’être obligé de reprendre son souffle. Les gens du McDonald ont-ils enfin essayé de te lyncher ? »
J’ai éclaté de rire. Mais j’ai discerné dans sa voix un halètement que je n’avais jamais remarqué. « Je ne savais pas que tu étais malade, mon vieux. Excuse-moi.
— Qu’est-il arrivé à ton visage ?
— Peu importe. Allez viens, il faut que nous sortions d’ici.
— Mais nous allons reprendre la mer, Follana. J’ai enfin trouvé un bon bateau.
— Oui, dis-je. Mettons le cap sur les casinos de Monaco, mon ami. Je suis vraiment désolé. Tu étais obligé de traverser la mer. Pas de médicaments à l’endroit d’où tu venais. Tu aurais dû arriver sur un vaisseau doré, mon vieux ; nous nous serions agenouillés pour t’accueillir. »
J’étais retourné sur le terrain enneigé et Ahmed Omar m’a suivi quand je lui ai pris la main ; sa peau était si sombre qu’à mon avis il demeurait invisible pour la vieille pie qui nous regardait du haut de son satané appartement. Je crois qu’elle m’a seulement vu, moi, en train de hurler, de gesticuler et de contourner d’un pas chancelant mon bateau en ruine, comme si j’étais tout seul dans le clair de lune.
Un grand frisson m’a parcouru tout le corps, mais j’ai aidé Ahmed à effectuer le bref trajet jusqu’à la clôture ; nous avons marché côte à côte, puis l’un après l’autre nous avons franchi la brèche du grillage. Ensuite, nous avons traversé ce mystérieux pays des merveilles qui tintait, scintillait et crissait autour de nous.
Ahmed a passé un bras sur mes épaules, puis nous avons avancé ensemble vers la lueur de l’entrée de ma résidence.
« Je vais te trouver des médecins, des spécialistes. Je peux tout vendre. Tu n’aurais pas dû me laisser aussi longtemps te raconter toutes ces histoires dans mon appartement.
— J’avais peur. Tes Solielian vont m’avoir et ils vont m’emmener sur cette colline hantée ! » Il a secoué la tête. « J’étais fichu avant de faire la traversée. Des médecins m’ont examiné là-bas.
— Non. Non. Il y a des médicaments ici. Tu es en Europe maintenant.
— Voilà désormais plusieurs jours que je sens l’esprit en moi.
— Non. Je ne me doutais de rien jusqu’à ce soir. Je te le promets.
— Ton visage ? murmura-t-il encore en secouant la tête.
— Viens. Nous allons te mettre au chaud. »
J’ai détourné mon visage où la peau se décollait et cloquait, et j’ai regardé dans la direction où nous devions aller. L’un de mes yeux me semblait comprimé par en haut et en bas. Ahmed a dit quelque chose. Peut-être m’a-t-il pardonné ? Un grand frisson m’a encore saisi. J’ai vu ses lèvres remuer, mais il avait beau s’exprimer dans ma propre langue, je ne saurai jamais ce qu’elles m’ont dit.
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