Le dernier paradis de Manolo

Alan Warner · Chapitre 34 sur 42

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Le dernier paradis de Manolo

Les Solielian

 

 

J’étais à mon agence quand ma mère a téléphoné, hystérique. J’ai aussitôt appelé une ambulance, puis Tenis, mais il était en salle d’opération. J’ai donc rappelé le service des ambulances. Dans notre ville et à cette époque, mieux valait appeler plusieurs fois une ambulance. Il était plus rapide pour moi de remonter le Major au pas de course jusqu’à l’appartement de la place de l’Hôtel-de-Ville que d’envisager un autre moyen de transport, et j’ai donc couru.

Je haletais autant que lui. Habillé de pied en cap, mon père était allongé sur leur grand lit vieux et sombre que nous avions fait transporter de l’hôtel Impérial. Son aspect général m’a inquiété : il avait les bras levés vers le ciel – comme s’il se battait contre un invisible djinn – et il répétait, en hurlant si fort que ma mère a dû fermer la fenêtre : « Vous allez me perdre, vous allez me perdre tous les deux, qu’allez-vous faire sans moi, tous les deux ? La douleur est atroce, je veux qu’elle s’arrête. Vous allez me perdre, l’argent, prenez l’argent et occupez-vous de l’argent, vous allez me perdre ! »

Au début de sa pratique médicale, alors qu’il faisait un stage horrible aux urgences d’un grand hôpital de la capitale, Tenis m’a dit : « Notre pays est impressionné par le drame, les médecins aussi. Quand des patients arrivent en hurlant et en criant à tue-tête – même s’ils viennent de perdre une jambe –, j’ai remarqué que tous ces connards de brailleurs survivent toujours. Ce sont les salauds bien tranquilles, qu’infirmières et médecins remarquent à peine, qui clamsent. C’est toujours ceux qui passent inaperçus, qui n’ont même pas l’énergie de crier, qui courent le plus grand danger. J’ai appris à m’occuper d’eux en premier ; et à laisser les gueulards faire la queue devant mon cabinet. Depuis que j’ai commencé de bosser dans ce service, le taux de mortalité a été divisé par deux. Tant qu’ils crient, ils ne vont pas te claquer entre les pattes. »

Mon père hurlait et rugissait. J’étais convaincu qu’il allait s’en tirer.

« Qu’est-il arrivé ? demandai-je.

— Il est tombé dans le salon. Une douleur à la poitrine. Oh, la bagarre pour l’amener ici, fit ma mère.

— Bon. Papa, du calme. J’ai téléphoné à Tenis, qui travaille, et deux fois pour avoir une ambulance.

— Rien à foutre de Tenis. Trouve-moi Jesús.

— Jésus ne te sera d’aucune aide. Tu n’as pas été à la messe depuis...

— Mon comptable Jesús, espèce de crétine.

— Jesús Deux Cœurs est à des kilomètres d’ici.

— Trouve-moi le comptable de Lolo, alors ; ce Sagrana.

— Sagrana ? dis-je.

— Il a du plomb dans la cervelle, lui. Pas comme toi.

— Ah bon ? Je doute que tu approuves toutes ses habitudes.

— Tu vas me perdre, mon garçon. Appelle Sagrana.

— Je m’en occupe. Essaie de te détendre. »

J’ai téléphoné à Sagrana qui a aussitôt paniqué et je l’ai entendu renverser des objets sur son bureau.

« Il désire te parler.

— Pourquoi ?

— Dieu seul le sait, mais il a l’air plutôt remonté.

— J’arrive tout de suite. »

J’ai encore rappelé le service des ambulances, mais la standardiste s’est montrée désagréable : « Vous avez déjà téléphoné deux fois.

— Alors elle est où cette ambulance, espèce de garce ? »

J’ai raccroché violemment, puis j’ai encore essayé de contacter Tenis, mais il était toujours en salle d’opération. Je me suis demandé si je pourrais obtenir son numéro secret et j’ai donc téléphoné à Lupe qui n’a pas cessé de répéter « Sainte hostie, sainte hostie » d’une voix saccadée que j’ai soudain trouvée incroyablement sexy. Elle m’a assuré posséder un numéro secret qui bipait Tenis jusque dans la salle d’opération ; elle allait donc le contacter sans plus attendre.

« Tenis à la rescousse », annonçai-je de retour dans la chambre. Ma mère pleurait. Sagrana est arrivé quelques secondes plus tard (avant l’ambulance, notez-le bien), il s’est solennellement agenouillé au chevet de mon père, comme un prêtre, et il lui a pris la main. Mon père s’est nettement calmé.

« Monsieur Follana, vous devez rester tranquille jusqu’à ce qu’un médecin vous examine. Ce n’est pas le moment de s’inquiéter de problèmes financiers.

— C’est sacrément le moment, petit gars. Il y a deux semaines, j’ai siphonné le compte joint et mis tout l’argent sur mon compte personnel – le taux d’intérêt est plus élevé d’un point cinq. »

Le visage de Sagrana s’est brusquement assombri. « Oh », a-t-il lâché.

Je suis intervenu : « Et alors ? »

Sagrana m’a regardé, ennuyé.

Mon père a ordonné : « Aide ces deux demeurés, fais-moi descendre à la banque et nous allons remettre tout cet argent sur le compte joint.

— Monsieur Follana, c’est l’heure de la sieste, chuchota aussitôt Sagrana. La banque n’ouvrira pas avant demain matin.

— Aidez-moi à y descendre pour parler au directeur.

— La banque est fermée. Pour l’amour du ciel ! s’écria ma mère. Pas maintenant. Ce n’est vraiment pas le moment de parler d’argent, alors que nous avons besoin d’un médecin.

— Explique, explique », haleta mon père, exaspéré, ses yeux jaillissant presque hors de leurs orbites vers Sagrana.

Lequel s’est tourné vers nous et a parlé d’une voix calme : « En cas de... disparition dans une famille, la banque bloque tout l’argent si la victime est titulaire d’un compte individuel à son seul nom, mais légalement elle ne peut pas le faire avec un compte joint détenu par un couple marié.

— C’est vraiment important ?

— Oui. Cet argent reste parfois bloqué là très longtemps – des années dans certains cas – pendant qu’on règle tous les problèmes d’imposition de la personne concernée. »

Une atmosphère pesante, déprimante, a envahi la chambre obscure. Je ne gagnais pas beaucoup d’argent à l’époque et même moi, j’ai ressenti tout à trac le besoin égoïste d’avoir accès à l’argent de mes parents.

Sagrana a poursuivi d’une voix prudente : « Si cette démarche pouvait ôter un peu de stress à M. Follana en cette heure difficile, de toute évidence il serait parfaitement inoffensif de...

— Voui, voui, explique-leur, petit... ouvre-leur les yeux.

— ... transférer cet argent sur le compte joint de M. et Mme Follana dès l’ouverture de la banque demain matin.

— Voui. Voilà qui est raisonnable. »

Tenant toujours la main de mon père – la caressant bel et bien –, mon comptable a levé l’autre main pour consulter sa montre. « Il est presque trois heures maintenant. La banque ouvrira à huit heures trente demain matin. Afin de prendre toutes précautions utiles, j’accompagnerai M. Follana demain matin. »

J’étais donc assis d’un côté du lit, ma mère de l’autre, et nous caressions chacun une main de mon père, couverte de taches de son. Les ongles des pouces si semblables aux miens. Sagrana s’est déplacé pour s’asseoir au pied du lit sur une des chaises en ébène à dos mince qui provenaient du salon de télévision de l’Impérial, et il s’est approché du montant du pied de lit.

« Sagrana, a fait mon père en grimaçant.

— Oui, monsieur ?

— Fume si tu en as envie. Inutile de sortir de la chambre.

— Franchement, monsieur, ce ne serait pas bien alors que vous vous sentez mal. Je vais sortir.

— Fume, mec ! commanda-t-il. Toi aussi, Cendrillon, grommela-t-il du coin de la bouche à mon intention. Je constate que tu es trop bien élevé. Mais c’est pas moi qui t’ai appris ça. » Il a pouffé de rire, puis dégluti. La sueur dégoulinait sur son visage.

Penaud, Sagrana a sorti son paquet de cigarettes et je l’ai imité.

« Quelle marque fumes-tu, Sagrana ? » demanda mon père.

Sagrana lui a montré les cigarettes de pêcheur qu’il achetait trois fois rien.

« Excellent tabac. Un tabac d’homme. Regarde un peu ce que fume Lolo. Des cigarettes nord-américaines pour filles. Tu sais pourquoi ? Parce qu’il a vu les actrices nord-américaines les fumer et il croit qu’en fumant la même marque il va pouvoir sauter la première starlette à se pointer sur notre plage !

— Père, Lolo est aujourd’hui un homme marié », aboya ma mère.

J’ai ri pour essayer de feindre l’indifférence.

« Comme si une actrice célèbre risquait de venir ici, a sournoisement marmonné mon père en comprenant mon manège.

— En fait, cette... Ava Gardner », n’ai-je pu m’empêcher d’ajouter.

Mon père a éclaté de rire avant de tousser, puis à ma grande horreur j’ai vu une jambe de Sagrana tressauter au-dessus de l’autre : lui aussi pouffait et se moquait de moi.

« Pauvre, pauvre Lolo, hein ? J’ai jamais eu envie d’avoir une fille, mais on m’en a fourgué une en pantalon, hein ? Tu parles d’un garçon... Mon argent qu’il a pu dépenser dans cette capitale, Sagrana.

— Oh non, monsieur Follana. Lolo n’est pas dépensier, a objecté Sagrana.

— En tout cas il jette mon argent par les fenêtres. Seigneur ! Qu’a-t-il bien pu faire de tout cet argent à la capitale ? J’en sais fichtrement rien. Je crois qu’il l’a flambé sur des bouquins de luxe. Des livres. Il avait déjà bien assez de livres pour construire une maison avec... Pourquoi diable désirait-il encore posséder d’autres bouquins ? Tu sais ce que tu es, Lolo ?

— Quoi donc, papa ?

— Les Français ont un mot pour ça. Un bohémien. Tu sais ce que c’est ?

— Oui, papa.

— C’est ce que tu as toujours été. Un bohémien dans un somptueux costume qu’il m’a fallu payer. J’imagine que tu fumais du haschisch là-bas avec les autres bohémiens.

— Je n’ai jamais touché à la drogue, papa, et tu le sais très bien.

— Jamais ? Jamais ?

— Je t’ai déjà dit que j’ai essayé le haschisch une fois et que j’ai eu l’impression d’être chez le dentiste. Je suis beaucoup trop hypocondriaque pour essayer quoi que ce soit d’autre.

— Alors comme ça tu n’as pas claqué tout mon fric avec les jeunes Maghrébins qui vendent du haschisch ? Je croyais que toutes tes idées de cinglé venaient de là. L’urbanisme, tiens donc. Un type incapable de ranger sa propre chambre dessine une ville ! »

Il a eu un rire cruel. Puis il a regardé Sagrana et lui a adressé un clin d’œil.

« Chuuut, fit ma mère.

— Hé, Sagrana. Ouvre cette armoire là-bas et jette un coup d’œil en bas. Vas-y, mon vieux, n’aie pas peur. »

Sagrana a rejoint l’armoire et l’a ouverte.

« En bas, mon vieux, sors ça. »

Dans l’ombre, Sagrana a trouvé une bouteille de vin.

« Apporte-la ici. Regardez ça, vous autres. Latour 1961. Ces Français sont pas bons à grand-chose, mais ils s’y connaissent en pinard. Les bohémiens aussi, pas vrai, Lolo ? »

J’ai acquiescé.

« Sagrana. J’ai volé ça aux imbéciles qui ont acheté l’hôtel Impérial, juste à côté d’ici. Ça figurait sur cette saleté d’inventaire : trois caisses de Latour 1961, mais ces crétins n’ont pas émis la moindre protestation. Comment veux-tu respecter des types pareils ? C’étaient pas des hôteliers, rien que des idiots. Regarde un peu ce qu’ils ont fait de cet établissement. Ils l’ont bradé ! »

Il criait et toussait.

« Père, un peu de calme.

— Pauvre maman. » Il a passé les doigts dans les cheveux de ma mère. « Pauvre idiot de Lolo et pauvre maman. Beaucoup trop bons pour ce monde, tous les deux, dit-il calmement. Sagrana, va dans la cuisine chercher un tire-bouchon et quatre verres.

— Père », lui reprocha ma mère.

Mon père n’a pas eu pour nous une seule parole chaleureuse ou aimante. Alors que nous entendions Sagrana semer le chaos dans la cuisine et laisser tomber des objets, mon père m’a regardé et dit :

« Mal, fiston. Vraiment mal.

— Tiens bon, papa. » Je lui ai serré la main. « Tenis arrive. Et cette putain d’ambulance. Je vais encore les rappeler. »

J’ai fait mine de me lever. Mais de la main il m’a signifié de rester assis.

Il a grimacé. « Je sais que je ne suis pas une oie blanche, mais je ne mérite pas de souffrir ainsi.

— Je sais, papa, je sais. » À la seule idée qu’il souffrait vraiment, les larmes me piquaient les yeux, mais je n’ai pas pleuré car Sagrana est revenu dans la chambre.

« Par ici, garçon ! » a lancé mon père, aussitôt égayé par l’arrivée de Sagrana. « Donne ça à Lolo, fils. C’est moi qui lui ai appris à ouvrir une bouteille de vin. Il a toujours été très fortiche pour ça. Surtout quand c’est papa qui régale. »

J’ai débouché la bouteille avant de verser un peu de vin dans les quatre verres dépareillés.

« Papa, tu ne peux pas boire avant l’arrivée du médecin, chuchota ma mère.

— Écoute un peu ça, Sagrana. Ne te marie pas trop tôt. Tu es un garçon raisonnable. Lolo s’est marié, comme tu sais. Elle est très agréable à regarder. Une fille ravissante, mais aucun sens des affaires. La tête dans les nuages comme lui. Santé, tout le monde. »

Solennellement, nous avons tous bu une gorgée du vin fort et parfumé, en regardant l’homme allongé sur le lit. Il a essayé de relever le buste, mais seulement réussi à s’humecter les lèvres. Malgré tout, j’ai vu sa langue jaillir hors de la bouche pour goûter le vin.

« Oh oui », soupira-t-il. Un long silence a suivi. Ma mère a eu un mauvais pressentiment : elle a quitté son siège pour s’allonger sur le lit à côté de mon père, un bras posé sur son torse.

« Bois, mec, fit-il en m’adressant un signe de tête. Qui donc gagne de l’argent dans notre ville, Sagrana ? »

Mon comptable a toussé. « Les agents immobiliers venus de l’extérieur s’en mettent plein les poches, monsieur Follana. Pusol et son équipe.

— Que fait maintenant ce salopard de Seraini ?

— Il a tout vendu.

— Ah. Toujours détesté ce con. J’espérais qu’il était dans la merde. »

La sonnerie de la porte a résonné.

« Dieu merci », dis-je à voix haute avant de rejoindre le couloir et l’interphone.

« Oui.

— C’est vous qu’avez appelé l’ambulance ?

— Montez ici, troisième étage, mon père vient d’avoir une crise cardiaque. Pourquoi êtes-vous aussi en retard ? »

J’ai raccroché violemment le combiné de l’interphone et j’ai laissé la porte d’entrée ouverte, avant de retourner dans la chambre.

Quand j’y ai pénétré, l’état de mon père semblait avoir empiré. De l’angle où je me trouvais maintenant, il paraissait constamment s’efforcer de se lever du lit.

« Détends-toi, papa. C’est les infirmiers.

— Ne me dis pas de me détendre, gamin. Faut que je tienne le coup jusqu’à demain matin. Me donne pas le moindre conseil sur ce que je dois faire. J’ai un boulot sur les bras. Je te maudis, Lolo. Je te maudis vraiment. Va te faire voir, Lolo. Tu me voles mon argent et maintenant tu me dis quoi faire.

— Ce type va t’aider. »

Il a fondu en larmes. Je ne savais plus quoi dire.

Ma mère a gémi. « Oh, papa. Ne pleure pas. Pourquoi donc pleures-tu ? »

J’ai entendu les ambulanciers crier dans le couloir et je me suis précipité hors de la chambre. Il y avait un seul type et il n’avait pas de sacoche.

« Où est tout votre matériel ?

Le type m’a regardé.

« J’essayais de dire... » Il a baissé la voix. « Le patient est toujours vivant ? » demanda-t-il d’une voix incrédule. « Je suis l’ambulance des macchabées. Je suis pas infirmier. Je récupère seulement ceux qu’ont passé l’arme à gauche.

— Vous plaisantez, sifflai-je. Allumez votre radio et trouvez-moi tout de suite un médecin.

— Lolo ! » a crié ma mère.

Je suis retourné dans la chambre. Mon père semblait dormir. Sagrana était assis près de lui sur le lit et il essayait de relever un peu les épaules de mon père. À l’aide de deux doigts, il ouvrait légèrement la bouche de mon père pour vérifier que la langue ne bloquait pas le conduit respiratoire. Mon père a toussé et paru retrouver un peu de vie.

Sagrana s’est tourné vers moi, son visage épanoui débordant d’une passion et d’une excitation que je ne lui avais pas vues depuis les heures innombrables passées ensemble au cimetière alors que nous étions de souples écoliers – la panique semblait avoir gommé les valises violacées sous ses beaux yeux. « Ça ne va pas du tout. Il faut absolument trouver un médecin. Je crois qu’il est en train de perdre conscience. Tu as été surveillant de plage, peut-être que tu pourrais vérifier sa respiration.

— C’était il y a des années, murmurai-je. Ce sale connard s’occupe de l’ambulance des morts. Ils se sont gourés. Qu’allons-nous faire ?

— Trouve Tenis. Dis-lui d’organiser quelque chose en vitesse.

— J’ai essayé. J’ai appelé Lupe. » La panique s’entendait clairement dans ma voix. « Elle lui a envoyé un message sur son biper, mais il est en salle d’op. »

Mon père a ouvert les yeux, je me suis senti soulagé. Il semblait avoir repris des forces et il m’a fait signe d’approcher.

« Au nom du Seigneur, fais-toi couper les cheveux, mon gars », m’a-t-il chuchoté, puis il a paru sombrer dans le sommeil, mais de légers spasmes l’agitaient et puis ses yeux se sont rouverts, brièvement. Ils semblaient horriblement lointains. Ils ne voyaient plus rien de ce monde – ils étaient partis vers le suivant.

Alors il s’est figé. Sagrana s’est mis à gémir, en posant sa douce chevelure sur la chemise de mon père.

« Je n’entends plus sa respiration. »

Je me suis débattu avec la fenêtre de la chambre pour crier vers le toit orange de l’ambulance. Je voyais vaguement quelque chose en bas, mais je n’arrivais pas à ouvrir cette fenêtre et j’ai couru dans le couloir. Le conducteur était toujours là, debout et immobile dans la cuisine.

« Aidez-nous. Aidez-nous. Il est inconscient. Vous avez bien fait une formation ?

— Je débute dans ce boulot. »

Le conducteur de l’ambulance est entré dans la chambre, Sagrana lui a fait place.

À ma grande surprise le conducteur a aussitôt réagi, tenté diverses mesures d’urgence, dont le baiser de la vie. Il l’a fait avec beaucoup de sang-froid et d’efficacité. Tandis que sa paume appuyait rythmiquement sur le buste de mon père – les deux bras joints en une sorte de colonne –, le conducteur de l’ambulance avait un regard lointain, absent, qui englobait toute la pièce et qui m’a rappelé les yeux d’un chien en train de copuler avec une chienne qu’il venait de monter, tandis que je les observais, sur un terrain vague tout proche des Phases Zone 1.

D’instinct je me suis rapproché de ma mère pour lui enlacer les épaules ; elle avait porté à sa bouche les phalanges d’une main et elle les mordait en contemplant le spectacle vraiment horrible des gestes violents du conducteur de l’ambulance qui pompait au-dessus du buste inerte de mon père dont il avait déchiré la chemise pour dégager la partie supérieure du corps (il avait néanmoins pris soin d’écarter la médaille en or de saint Christophe que mon père portait au cou), révélant une riche toison de poils gris. (Je suis moi-même étrangement dépourvu de poils. Comme Sagrana.) Le matelas gémissait selon un rythme suggestif. Je me suis alors trouvé incapable d’empêcher mon esprit de détaler vers le souvenir délectable du jour lointain de mon adolescence où, agenouillé sur ce même lit, j’enfilais très proprement Madelaine par-derrière, son uniforme de femme de chambre remonté très loin au-dessus de ses reins.

Mon père ne réagissait pas.

Ma mère éplorée est tombée sur le lit à côté de lui en répétant son nom. Sagrana criait au conducteur de l’ambulance d’aller chercher de l’aide. Le conducteur de l’ambulance a acquiescé d’un air entendu avant de filer hors de l’appartement.

Étonnamment, quelques secondes plus tard, il s’est rematérialisé avec trois authentiques infirmiers aux gilets réfléchissants très colorés, qui ont semblé éclairer la chambre obscure.

Ils ont aussitôt signifié à Sagrana, à ma mère et à moi-même de quitter la pièce, puis ils ont entouré mon père d’un complexe équipement électronique dans des caisses métalliques brillantes – y compris ces coussinets à électrochocs qu’on place sur la poitrine. Par ailleurs, ils criaient dans des talkies-walkies. J’ai remarqué la bouteille de vin renversée sur le luxueux tapis disposé près du lit, une bouteille qui se vidait en glougloutant sur la laine, mais le moment était mal choisi pour la remettre d’aplomb.

Durant dix minutes nous avons tenté de calmer ma mère – qui était hystérique dans la cuisine –, et puis les infirmiers sont arrivés, la tête basse.

J’ai été pris par surprise. Je tremblais de la tête aux pieds.

« Écoutez. Rien à faire. C’était trop tard. Je suis désolé. Si nous l’avions transporté à l’hôpital, nous aurions fait exactement la même chose. La loi stipule maintenant que nous ne pouvons pas le déplacer sans qu’un médecin vienne ici pour signer le certificat de décès. Nous ne pouvons pas signer de certificat de décès, nous avons donc besoin qu’un toubib vienne faire ça ici. Vous comprenez ? Toutes mes condoléances, monsieur. »

Ses deux assistants nous ont adressé un signe de tête avant de sortir.

J’avais les lèvres toutes engourdies. J’ai étreint ma mère dans la cuisine, puis je l’ai lentement guidée vers le salon où je l’ai assise puis laissée se remettre un peu. Je suis retourné dans la cuisine, mais soudain le premier conducteur d’ambulance est revenu dans le couloir avec son chariot.

« Que faites-vous ? demanda Sagrana.

— Si y a pas de toubib ici pour le rédiger, suffit que j’aille faire un tour à l’hôpital avec votre père.

— Ce n’est absolument pas mon père.

— Pour faire signer le certificat de décès là-bas, mais je vous le ramène dans la foulée, c’est promis. Maintenant faut que je l’installe sur le chariot. Je vais faire rouler le chariot jusque dans la chambre.

— Laissez la dame de la maison en paix avec son époux, a grondé Sagrana. Pour l’amour du ciel ! »

Ma mère et moi sommes allés ensemble voir mon père et nous nous sommes très calmement étendus de part et d’autre de son cadavre. J’ai constaté qu’allongé dans cette position, avec le corps de mon père mort entre les deux nôtres, il était difficile de ne pas penser à Thinh et à Quynh étendues de part et d’autre de mon propre corps au-dessus de la présence aquatique du réservoir d’eau.

Puis j’ai accompagné ma mère, en larmes, hors de la chambre, je l’ai réinstallée au salon et je pleurais pour rejoindre d’un pas chancelant la cuisine où Sagrana s’est précipité vers moi : « Nom de Dieu, a juré mon comptable. Est-ce que ça va, mon vieux ? »

Ses bras m’ont entouré et nous nous sommes étreints avec force.

« Seigneur, Sagrana. Je n’arrive pas à y croire. Si vite.

— Là, dit Sagrana. Ne fais pas trop attention à ce que ton père t’a sorti avant de mourir. Mon paternel était pareil. Ils essaient de tout déballer, ils essaient d’être durs avec toi, parce que toute leur génération a vécu avec cette dureté et ils veulent que nous aussi on soit des durs.

— Oui », fis-je, mais il voyait bien que la crise cardiaque foudroyante de mon père m’avait complètement anéanti.

Nous avons entendu un heurt en provenance de la chambre. Ce crétin d’ambulancier y faisait entrer son chariot de force comme s’il était sur un parking de supermarché.

Nous avons soudain perçu une présence sur notre droite, alors que Sagrana et moi étions dans les bras l’un de l’autre. Toujours enlacés, nous avons tourné la tête. Debout et nous regardant, Tenis portait un long imperméable et il avait toujours ses lunettes de soleil sur le nez – qu’il a aussitôt enlevées. La porte d’entrée était sans doute restée ouverte, telle a été ma seule conclusion.

« Tenis. » Sagrana et moi nous sommes séparés, en nous sentant vaguement coupables, me semble-t-il. « Dieu merci, tu es là, dit Sagrana. Son père », ajouta-t-il laconique, avec un signe du menton dans ma direction.

Tenis est parti dans le couloir en lançant derrière lui : « Navré d’avoir mis autant de temps. » Puis il est entré dans la chambre et nous l’avons entendu dire : « Qu’êtes-vous en train de faire ? »

La voix du conducteur de l’ambulance : « J’attends qu’un médecin signe le certificat de décès.

— Dehors, DEHORS !

— Vous êtes le médecin ?

— Oui. Je suis le médecin. Tenis. J’exerce les fonctions de chirurgien à l’hôpital général et je suis le médecin traitant de cette famille.

— Bon, eh bien j’ai besoin de faire signer le certificat.

— Il s’agit toujours d’une urgence médicale et maintenant c’est moi le responsable. Sortez ! Vous n’avez rien à faire ici. »

Le conducteur de l’ambulance est sorti ventre à terre de la chambre, mais pour aussitôt traîner dans le couloir, avant de décamper d’un air gêné vers l’entrée.

« Oh, Dieu », ai-je entendu Tenis gémir.

Sagrana et moi nous sommes approchés – en nous faufilant non sans mal devant l’ambulancier dans le couloir – et arrêtés à la porte de la chambre. Mon père avait déjà été installé sur le chariot, qu’on avait abaissé pour faciliter l’opération.

« Quand a-t-il manifesté les premiers symptômes ? a demandé Tenis, en s’agenouillant vivement à côté du chariot et de mon pauvre géniteur.

— À trois heures, répondit Sagrana d’une voix crispée.

— Seigneur, Lolo. Désolé. Je te prie de sortir, Lolo. J’ai besoin d’examiner ton père tout de suite, juste au cas où. Où est ta pauvre mère ?

— Au salon.

— Ici ? Elle a tout vu ? Oh, va lui tenir compagnie, Lolo », chuchota-t-il.

J’ai quitté la pièce, mais Sagrana est resté et je les ai aussitôt entendus murmurer ensemble. Je suis allé au salon et j’ai vu le conducteur de l’ambulance qui traînait, embarrassé, dans la cuisine.

« Mon ami, il y a des boissons fraîches dans le réfrigérateur, à moins que vous ne préfériez vous faire un café.

— Non, non, monsieur. Merci. C’est juste que...

— Quoi ?

— J’ai besoin de récupérer mon chariot. Si vous n’en avez pas besoin.

— Vous allez le récupérer. Le docteur Tenis procède en ce moment même à son examen. »

J’ai poursuivi vers le salon. « Tenis est là, maman, mais il ne peut rien faire. »

Elle était assise là, au salon, et tout à coup ma mère a paru très seule. Elle a simplement hoché la tête. Je me suis assis à mon tour, nous nous sommes étreints et elle m’a caressé les cheveux.

« Qu’allons-nous faire pour l’argent ? demanda-t-elle alors.

— Pas maintenant. Tu ne peux pas t’inquiéter pour ça.

— Mais je suis inquiète. Il a tout perdu.

— Il n’a pas tout perdu. Cet argent est à la banque.

— Ces vautours le garderont tant qu’ils le pourront. Ou les socialistes.

— Nous ne pouvons rien y faire, maman.

— Tu ne peux pas subvenir à mes besoins. Tout s’est envolé. Et bientôt tu auras des enfants à nourrir. Les Follana sont ruinés, une fois de plus. »

Tenis est entré à grands pas dans le salon, il s’est dirigé droit vers ma mère, les bras tendus dans sa direction : « Madame Follana, acceptez toutes mes condoléances. Si j’avais pu être d’un quelconque secours – mais je vous assure que personne n’aurait pu changer le cours des choses, ni moi ni aucun autre médecin. »

Tenis avait retiré son long imperméable (je crois qu’il m’avait dit l’avoir acheté à Londres) et il portait en dessous un costume très chic. On aurait presque pu le soupçonner de s’être changé et pomponné avant de venir ici. Ma mère s’est effondrée dans les bras du médecin, comme si c’était mon frère, ai-je pensé.

« Désirez-vous que je m’arrange pour qu’on fasse immédiatement porter ici un petit quelque chose ? Un cachet pour calmer vos nerfs ?

— Non, non, docteur. Je vais tenir le coup.

— Très sage, madame Follana. C’est très sage. Je n’approuve pas l’emploi des tranquillisants contre la douleur. Une douleur terrible, mais naturelle. Nous devons tous la supporter, madame Follana. Est-ce que vous buvez du café, tous les deux ? M. Sagrana et moi-même allons vous préparer un café. Non, non. N’essayez surtout pas de vous lever, madame. Vous n’approcherez pas de cette cuisine. Ordre de votre médecin ! Mais si vous désirez un petit quelque chose de plus fort que le café, eh bien nous partagerons tous un verre très bientôt. Vous deux, restez assis là où vous êtes. »

De retour dans la cuisine, j’ai encore entendu la voix coléreuse de Tenis :

« Vous êtes encore là, vous ? C’est moi qui suis aux commandes maintenant.

— Oui, monsieur, j’étais sur le point de partir. Mais puis-je récupérer mon chariot ? J’ai besoin de mon chariot. »

J’ai entendu Tenis rejoindre la chambre à grands pas, puis revenir en poussant le chariot. « Avez-vous votre radio ? J’ai besoin de m’en servir. » Tous deux sont sortis.

Sagrana se démenait bruyamment dans la cuisine.

Alors il y a eu des bruits de voix étouffés dans la cage d’escalier. Des cliquetis et des chuintements de tubes métalliques qu’on faisait coulisser. Ils démontaient le chariot. J’ai entendu le conducteur de l’ambulance dire : « Il ne passe pas dans l’ascenseur. »

Tenis a répondu quelque chose, puis disparu en compagnie de l’autre.

Après un laps de temps bizarrement long et d’autres messes basses dans la cuisine, Tenis et Sagrana sont revenus au salon.

« Si vous acceptez de rester tous les deux avec ma mère, dis-je, je pourrais téléphoner à Veroña. »

Tenis a levé la main. « Lolo. Juste avant que tu le fasses. Quand tu auras téléphoné à Veroña et que tu lui auras appris ce qui vient d’arriver, quelque chose aura changé.

— Comment ça ?

— Sagrana vient de m’expliquer la situation délicate où vous êtes. Les comptes bancaires. Si tu appelles Veroña, soudain quelqu’un en dehors de nous quatre, ici présents dans cette pièce, saura ce qui s’est passé. »

J’ai regardé autour de moi. « Que veux-tu dire ? Les ambulanciers aussi sont venus ici.

— Et alors ? Ils ont des appels toute la journée. Ils notent leur compte rendu sur papier libre. Ils ont prouvé qu’ils n’étaient pas très forts sur les adresses. Personne ne regarde jamais leurs rapports. Seule une chose importe : la cause et l’heure du décès figurant sur le certificat que je suis habilité à délivrer. Moi seul, je puis confirmer légalement un décès.

— Je ne suis pas.

— Oh, Lolo », m’a réprimandé ma mère.

Tenis a poursuivi : « Imaginons que j’aille à la banque avec ta mère demain matin – pour annoncer au directeur que ton père a été... disons, très mal durant toute la soirée. Que son état de santé nous préoccupe tous un peu et qu’en ma qualité de médecin de la famille, je ne le considère pas assez bien pour aller apposer sa signature sur des papiers à la banque. Sagrana est convaincu que, ton père étant client de cette banque depuis quarante ans, le directeur autorisera aussitôt le transfert de l’argent à partir du compte personnel de ton père vers le compte joint de tes deux parents. Et même si le directeur de la banque exige une signature, nous rapporterons les papiers ici.

— Bonne idée, docteur. Ou simplement dans un café », a enchaîné ma mère avec un haussement d’épaules.

Tenis l’a regardée en acquiesçant : « Mais oui, dans un café, madame Follana. Ce ne sera pas la première fois, je pense, que dans un couple pratiquant un honorable commerce depuis quarante ans l’un imite la signature de l’autre. »

Ma mère a opiné du chef.

« Il s’agirait seulement d’un acte illégal après l’heure du décès de ton pauvre père et... » Tenis a dévisagé ses auditeurs l’un après l’autre. « Selon les documents officiels, ton père ne nous a pas encore quittés. »

Sagrana m’a regardé en ajoutant : « Tu prends le problème par le mauvais côté de la lorgnette, Lolo. Pourquoi veux-tu que demain le banquier se méfie de quoi que ce soit ? N’importe qui ferait ce que ta mère fera, si un parent âgé donnait des signes de faiblesse. Et c’est une procédure parfaitement légale. Par ailleurs, ce stratagème n’affecte en rien la véracité de mes livres de comptes.

— Nous nous contentons de... retenir un peu le temps, Lolo, fit Tenis en souriant.

— Alors, comment procède-t-on ?

— Eh bien d’abord, nous n’en parlons à personne. Même pas à Veroña. Chacun de nous appelle sa famille pour la prévenir que ton père est malade et que nous allons passer la nuit ici. » Il a levé la main vers moi. « Et pas de visite, s’il vous plaît. Puis nous restons ici à veiller et à prendre soin de ta mère. À huit heures trente, moi-même – en ma qualité de médecin de la famille – et ta mère nous rendrons à la banque afin de transférer les économies de tes parents – qui ont travaillé d’arrache-pied pour les réunir – depuis le compte de ton père vers le compte joint de ta mère et de ton père. Nous reviendrons ensuite ici et je rédigerai alors le certificat de décès en donnant comme heure du décès... disons, quatorze heures demain. Ensuite, nous appellerons une ambulance. »

Il a écarté les bras en souriant.

« Est-ce que tu ne... risques pas ta carrière ?

— Aucune loi n’aura été transgressée, Lolo. C’est moi la loi ici. C’est moi qui signe le certificat de décès. Là-haut dans les villages de montagne, le certificat est signé deux ou trois jours après un décès dû à un infarctus du myocarde. À une crise cardiaque, à une cause naturelle de ce genre. Et il n’y aura aucune autopsie pour remettre en cause l’heure de la mort. Dès que j’aurai rédigé le certificat de décès, il sera accepté comme étant la vérité. Personne, madame Follana, n’ouvrira derrière votre dos le sac à fermeture Éclair contenant votre défunt mari, avant qu’on ne le mette dans son cercueil. »

J’ai regardé ma mère. J’ai vu que son visage était ouvert à toutes les propositions.

Tenis s’est penché vers nous deux pour ajouter : « J’ai annulé le médecin qui était en route pour venir rédiger le certificat. Maintenant c’est moi qui suis aux commandes. Il n’y a que nous quatre. Sagrana et moi pouvons résoudre tous vos problèmes en... (il a consulté sa montre de luxe)... seize heures. »

J’ai encore regardé ma mère.

« Sois courageux, Lolo », me dit-elle en me serrant la main.

Tenis a repris la parole : « Nous avons une seule chose à craindre. »

Nous l’avons tous regardé.

« Les Solielian. » Il a encore consulté sa montre. « Et à mon avis, ils vont sonner à votre porte d’une minute à l’autre. »

M. Solielian, propriétaire des deux crématoriums de notre ville, et son épouse entrepreneur de pompes funèbres s’occupent de toutes les affaires relatives à la mort dans notre ville et ont quasiment mis sur la paille leurs rivaux, les vieux Rosa, et bientôt les Solielian goûteront à leur ultime triomphe dans l’industrie funéraire locale : ils enterreront très littéralement le vieux Rosa.

Les Solielian ont à leur solde de nombreuses infirmières de l’hôpital général ainsi que des conducteurs d’ambulance, dont ils graissent la patte pour qu’ils leur téléphonent discrètement quand une victime vient de connaître une mort violente ou qu’un patient est sur le point de trépasser. M. ou Mme Solielian, accompagné d’un fils ou d’une fille lugubre, portant des vêtements immaculés, arrivent toujours en premier – parfois au moment précis où Dieu commence à prendre l’âme –, avant même que les familles ne sachent que leur parent bien-aimé est décédé ou sur le point de l’être.

Les Solielian battent presque toujours leurs rivaux. Qu’ils sont loin, les jours affreux des années soixante-dix où l’on surprenait les vieux Rosa et les Solielian en train de se disputer un cadavre frais sur les marches de l’hôpital ou à la morgue. Ou encore, on voyait souvent les Solielian suivre l’ambulance après un accident de voiture, dans leur Coccinelle Volkswagen.

Les Solielian sont devenus d’une efficacité si redoutable qu’un jour ils ont téléphoné à une famille pour demander où elle désirait que le corps lavé et maquillé fût présenté, et leur interlocuteur a répondu : « Quel corps ? » Les membres de cette famille ne savaient même pas que leur père venait de décéder dans l’après-midi. Cette gaffe a abouti à un procès contre l’hôpital, mais les Solielian, qui avaient quasiment kidnappé le cadavre, en sont sortis blanchis de tout soupçon.

Mme Solielian, l’entrepreneur de pompes funèbres, rend visite aux Anciens, aux hommes et aux femmes des maisons de retraite. Elle les flatte. Elle interroge les femmes sur leurs préférences capillaires. Il est glaçant de surprendre la voix calme de Mme Solielian – un présage de mort certaine : « Quelle marque de fard à paupières employez-vous ? Je ne le reconnais pas » et enfin « Vous étiez sans doute très jolie / ravissante du temps de votre jeunesse. Auriez-vous une photo de cette époque ? Auriez-vous quelque chose de plus récent ? »

Si les frêles Anciens ont bonne mine ce jour-là et qu’elle peut approcher seule les vieillards séniles, elle sort discrètement de son sac à main toujours du dernier chic son appareil photo numérique et elle les photographie pour qu’après leur décès elle puisse les faire ressembler à ce qu’ils étaient de leur vivant.

Mme Solielian écume les brocantes et les magasins d’occasion de notre ville, dans ses vêtements extravagants et avec son maquillage outré, car dans ces endroits elle peut enrichir son énorme collection de cosmétiques obsolètes et démodés, utilisés par les dames âgées. Mme Solielian vous expliquera ceci : « Un maquillage exact est crucial : personne ne veut que sa mère ressemble à quelqu’un d’autre quand on la veille au funérarium. Sans parler de l’éternité à venir. J’ai aussi beaucoup d’accidents de voiture. Des jeunes filles au visage reconstruit. Pour elles, j’ai besoin des derniers maquillages à la mode – différents gels pour cheveux et les bons after-shave bas de gamme pour les jeunes gens. »

En voyant le fils et la fille sinistres de Mme Solielian de part et d’autre de leur mère, on se demande quand ils vêtiront et dupliqueront avec précision le maquillage criard de leur propre mère, prête à entamer son voyage personnel vers l’autre monde.

Depuis toujours, tous les habitants de notre ville vivent dans la terreur des Solielian, mais si ces derniers ne mettent pas la main sur notre cadavre, ce sont leur fils et leur fille sinistres qui le feront.

Une quinzaine de minutes après la déclaration de Tenis, la sonnerie de la porte d’entrée a retenti.

« Tu sais ce que tu dois faire, Lolo, me dit Tenis. Dès que tu en auras fini avec eux, appelle-moi. O.K.? »

J’ai acquiescé.

« Tu peux le faire », m’a encouragé ma mère.

J’ai lentement suivi le couloir en tremblant, puis, à contrecœur, j’ai ouvert la porte. En hideuse tenue d’apparat, M. et Mme Solielian se tenaient debout, tels des corbeaux de malheur, sur le palier.

« Monsieur et madame Solielian. » J’ai feint la surprise. « Par bonheur, il doit y avoir un malentendu. »

Ils ont froncé les sourcils avec une parfaite synchronisation et un dégoût prononcé.

« Votre père..., a commencé la canaille.

— Mon père vient de passer un moment difficile. Il est actuellement examiné par le médecin de famille, il est très fatigué, mais il se sent beaucoup mieux.

— Oh ? »

Ils étaient stupéfaits. Ils ne pouvaient pas dénoncer leurs sources – de toute évidence le nouveau conducteur d’ambulance était déjà à leur solde –, qui étaient devenues de plus en plus flagrantes au fil des ans. Je m’attendais presque à les voir sortir une hache bien aiguisée pour achever mon père, ce survivant.

« Notre médecin, le docteur Tenis, est ici. Vous pouvez lui parler, si vous le désirez.

— Oh vraiment, ce n’est pas la peine, je vous prie de nous excuser pour le... » Solielian manœuvrait déjà pour rejoindre l’ascenseur et je m’amusais presque.

« Docteur Tenis ! » ai-je appelé en refermant la porte avant de retourner vers la chambre.

Tenis est aussitôt arrivé. Il m’a assené une petite tape sur l’épaule en passant, après quoi il a ouvert la porte d’entrée.

« Que faites-vous ici ? attaqua-t-il sans plus attendre.

— Il y a eu un malentendu, docteur. Nous pensions avoir appris une information sur la radio de l’ambulance, et nous espérions pouvoir vous venir en aide. Je suis vraiment désolé...

— Allez-vous-en d’ici ! Si Mme Follana découvre vos pitreries, vous serez tous deux responsables de son traumatisme. Pour ce qui vous intéresse, mais vous n’avez pas à le savoir, M. Follana vient de subir ce qui ressemble à une légère attaque. Toutes sortes de cataclysmes ont été perpétrés par ces ambulanciers – un véritable chaos. Une honte absolue. À votre place, monsieur Solielian, je ferais davantage attention à mes sources d’information.

— Je vous prie de transmettre mes plus plates excuses à Mme... », gémit Solielian.

Tenis, le héros, venait de leur claquer la porte au nez et de nous rejoindre sur la pointe des pieds.

Ma mère et Sagrana, qui assis l’un près de l’autre avaient tout écouté, ont mimé des applaudissements joueurs et silencieux, frappant dans leurs mains sans le moindre contact des paumes. Tenis s’est incliné.

Ainsi a débuté cette nuit macabre. J’ai téléphoné et menti à Veroña, lui annonçant que mon père était au plus mal et que nous restions à son chevet. Tenis a appelé Lupe et lui a dit que mon père n’allait pas bien. Qu’en sa qualité de médecin et de vieil ami de la famille, il tenait à passer la nuit auprès de ma mère et de moi-même. Lupe m’a même brièvement parlé avant de me souhaiter le meilleur pour mon père et ma mère. Puis Sagrana a téléphoné en chuchotant à son petit ami. Enfin, ma mère a appelé une amie dont elle redoutait vaguement la visite pour une partie d’échecs.

Puis ma mère et moi avons lavé le visage de mon père et remis de l’ordre dans sa tenue. Je me rappelle que toutes les rides et la tension avaient disparu du visage du défunt durant ce bref intervalle de temps, après toute sa vie d’homme actif. J’ai essuyé son front pâle et frais en murmurant « Si calme, papa, si calme maintenant », puis malgré les récentes injures je me suis penché pour embrasser ce front glacé.

Ensuite, selon la coutume de notre pays, nous nous sommes assis : moi d’un côté du lit, ma mère de l’autre, qui sanglotait souvent et caressait la main froide de mon père. Tenis a adopté une posture désinvolte sur ma droite, Sagrana installé tout près de lui. Nous avons alors consacré des heures aux réminiscences, ma mère a versé des larmes, Tenis et Sagrana ont rivalisé de hochements de tête solennels et approbateurs, et moi aussi à plusieurs reprises j’ai failli pleurer, mais parfois une anecdote déclenchait un rire bref – suivi d’un silence dès que l’absolue autorité de la mort s’imposait de nouveau à nous tous.

Le choc causé par le décès de mon père ainsi que la véhémence de ses attaques dirigées contre moi me laissaient hébété. Néanmoins, Tenis et Sagrana nous ont sans cesse remonté le moral, à ma mère et à moi, avec une foule d’histoires tirées du passé et d’anecdotes piquantes relatives à ma jeunesse.

On m’a envoyé acheter du riz pour quatre au Dauphin (ou était-ce aux Rivières Calmes ?) et j’ai ensuite porté la casserole recouverte d’une feuille d’aluminium le long de la promenade, allant jusqu’à saluer une ou deux connaissances, comme s’il s’agissait là de la chose la plus naturelle du monde.

Nous avons mangé tous les quatre autour de la table de la cuisine. Puis nous avons réussi à convaincre ma mère de se reposer un moment, mais ça lui était impossible, si bien que nous nous sommes de nouveau installés autour du cadavre de mon père, jusqu’au moment où, incapable de se retenir plus longtemps, ma mère a insisté pour que nous emportions le tapis taché de vin à la buanderie afin d’essayer de le nettoyer.

Vers une ou deux heures du matin, non sans une certaine timidité à mon avis, ma mère est venue demander si Sagrana ou Tenis accepterait de faire une partie d’échecs avec elle ; hélas pour moi – je ne jouais pas à ce jeu –, je suis resté sur la touche d’un tournoi passionné qui a duré toute la nuit, scandé tous les quarts d’heure par le carillon de la cloche de la place de l’Hôtel-de-Ville.

Ce tournoi a commencé au salon, mais selon une certaine logique inévitable l’échiquier et la table ont bientôt été transportés dans la chambre et les parties se sont déroulées à côté de mon père, qui même dans la mort devait continuer à subir ce maudit jeu qu’il avait toujours détesté.

Après avoir triomphé de Sagrana, puis enfin de Tenis (mais je soupçonne qu’il a volontairement laissé ma mère gagner la dernière partie grâce à un échec et mat surprise), ma mère a désiré se reposer. Elle a émis le souhait de s’allonger auprès de mon père, mais Tenis l’en a alors dissuadée : « Madame Follana, j’ai déjà été le témoin d’une scène semblable. Vous pouvez vous endormir en paix, mais au moment de vous réveiller à côté de votre mari, vous risquez de vivre un choc terrifiant et de sombrer de nouveau dans le désespoir. »

Ma mère est donc montée se reposer à l’étage, je me suis allongé un moment auprès d’elle et je lui ai embrassé le front. À mon retour, Tenis a désigné mon père d’un geste du menton et dit : « D’un simple point de vue hygiénique, ce n’est pas une bonne idée. Il risque d’y avoir quelques problèmes au cours des heures qui vont suivre. Les intestins risquent de se relâcher, et ainsi de suite. Il vaudrait mieux que je m’occupe tout de suite de ces petites affaires. »

Terrifié, je suis aussitôt sorti de la chambre pour rejoindre Sagrana au salon et boire une autre tasse de café corsé. Malgré tout, je n’ai pas pu m’empêcher, alors que je me rendais aux toilettes, de remarquer par la porte entrebâillée Tenis qui semblait avoir redressé le buste de mon père en position assise, et je suis certain qu’il manipulait les jambes du vieillard d’avant en arrière. Et lorsque, au retour, j’ai passé la tête dans l’ouverture de la porte, Tenis avait adossé mon père contre la tête du lit et il lui avait noué une cravate en soie autour du cou.

Tenis a jeté un coup d’œil par-dessus son épaule et dit : « C’est mieux comme ça, Lolo. Les sucs gastriques risquent de s’écouler ; j’espère que tu comprends.

— Oh oui », fis-je aussitôt avant de m’enfuir.

Quand peu de temps avant l’aube les oiseaux se sont remis à chanter sur les branches nues des frênes de la place de l’Hôtel-de-Ville, Tenis, Sagrana et moi sommes allés à la salle de bains nous éclabousser le visage au-dessus du lavabo, puis coiffer en arrière nos cheveux mouillés.

Une lueur métallique gris-bleu envahissait le ciel. Ma mère s’est levée, élégante et alerte, mais le visage fatigué. J’ai découvert avec stupéfaction qu’elle portait la jupe courte et la veste en daim couleur feu, ainsi que ces chaussures à hauts talons, ornées de babioles en verre, qui à son insu avaient jadis été les préférées des deux adolescentes Thinh et Quynh.

La nostalgie m’a serré la gorge et j’ai alors été submergé d’une bouffée de désir incongrue en repensant à leurs jambes graciles dressées à la verticale au-dessus de ces mêmes chaussures, tant d’années auparavant. Toute une palette de culpabilités diverses et d’émotions confondues se sont alors emparées de moi. Ma mère avait une allure magnifique, je dois le dire, je ne lui avais jamais vu autant de prestance depuis des années.

Tenis a conclu à juste titre que se présenter à la banque à huit heures trente précises risquait de faire naître quelques soupçons, si bien que neuf heures un quart a paru une heure plus crédible. Je devais les accompagner jusqu’au Cena’s et les attendre là. Une sorte de personnage de relais. Sagrana devait rester à la maison pour garder le corps de mon père, et seulement aller à la banque comme une seconde vague d’assaut, en cas de résistance. Ma mère, bras dessus, bras dessous avec Tenis, s’est donc dirigée droit vers la banque, tandis que je suivais à quelques mètres derrière, avant d’entrer au Cena’s.

Apparemment, tout s’est passé sans anicroche. Ma mère et Tenis, très excités, m’ont relaté toute l’affaire en détail. Le directeur a multiplié les souhaits de prompt rétablissement pour mon père, après que le formulaire eut été signé et l’argent transféré, sous les yeux de ma mère, vers le compte joint de mes deux parents. Tenis avait mimé une expression soucieuse à l’intention du directeur de la banque, comme pour signifier que tout n’allait pas pour le mieux chez les Follana.

Ma mère et Tenis ont franchi en sens inverse les nouvelles portes vitrées modernes de la banque, ils sont passés me prendre à la terrasse du Cena’s, que j’ai été légèrement déçu de devoir quitter aussi vite, sans avoir eu le temps de savourer jusqu’au bout mon orange pressée et mon toast beurré. Puis nous sommes retournés tous ensemble à l’appartement situé au-dessus de la place de l’Hôtel-de-Ville.

Ma mère est montée s’allonger un moment et Tenis a fait un brin de toilette. J’ai traîné, en fumant une cigarette, devant la porte de la chambre où gisait mon père, maintenant allongé sur le lit. Sagrana s’est penché en avant et d’un signe de tête a désigné un objet dans l’angle opposé. Je ne l’avais pas remarqué. C’était une sorte de structure métallique pliée comme le chariot, mais plus petite.

« Un fauteuil roulant que Tenis a emprunté au type de l’ambulance, a chuchoté Sagrana, en levant la tête vers l’étage supérieur et ma mère. Dieu merci, tout s’est bien passé, parce que si le banquier avait refusé le transfert de compte à compte, Tenis était prêt à installer ton père dans le fauteuil roulant avec des lunettes de soleil et un chapeau, après quoi tu l’aurais promené sur l’esplanade et arrêté devant la banque. Tu étais censé agiter la main et sourire au directeur – montrer ton père, puis le faire redémarrer gaiement sur l’esplanade, pendant que ta mère expliquait qu’il s’était endormi, qu’elle ne souhaitait pas le faire entrer dans la banque pour qu’il rejoigne la queue des clients, mais était-il possible qu’elle signe maintenant à sa place ? Tenis s’est montré intraitable. Mais ce matin, ton père a soudain été très raide sur le lit et Tenis a constaté avec fureur que ses membres refusaient de se plier pour entrer dans le fauteuil roulant. Maintenant, on dirait bien que ton père est définitivement coincé. »

Tenis a signé le certificat de décès en fin de matinée, puis il a passé quelques coups de fil pour commander une ambulance susceptible d’accueillir un défunt – un véhicule de l’hôpital régional plus éloigné afin qu’aucun ambulancier de l’équipe précédente ne soit présent.

Lorsque les nouveaux ambulanciers sont arrivés, tout semblait normal : mon père mort, ma mère en larmes, Tenis très professionnel, Sagrana et moi éplorés. Ils ont monté la civière, mais quand ils ont transporté mon père dans la cage d’escalier, cette civière ne passait pas dans la spirale spectaculaire de notre escalier.

« Ouah, ce type a raidi en un rien de temps », s’étonna alors le plus jeune ambulancier.

Ils ont dû installer mon père debout dans l’angle de l’ascenseur, mais quand ils y ont ajouté la civière verticalement près de lui, il ne restait plus de place pour aucun des ambulanciers – ils ont donc envoyé mon père tout seul au rez-de-chaussée, et bien sûr à cet instant précis l’un des petits-enfants de Mme Cardell est sorti sur le palier du premier étage et a appuyé sur le bouton d’appel, si bien que l’ascenseur s’est arrêté avec un à-coup, le gamin a ouvert la porte, la civière est tombée, et voilà mon père appuyé dans un angle, exactement comme s’il venait de se dresser brusquement dans l’église et que la menue monnaie lui jaillissait des yeux.

J’ai entendu dire que durant toute la semaine suivante ce gamin s’était remis à porter des couches.

Après mon père, le cancer m’a bientôt enlevé ma mère. Ses yeux écarquillés et ses délires dus à la morphine m’ont à jamais marqué, alors que semaine après semaine je restais assis à son chevet à l’hôpital général.

Lorsque les infirmières lui faisaient sa toilette deux fois par jour, je descendais fumer une cigarette dans le hall principal et visiter cette boutique étrange et unique, qui me fascinait – elle proposait seulement les produits qu’on pouvait imaginer vendre dans un hôpital et nulle part ailleurs : pyjamas et chemises de nuit, serviettes, fleurs, fruits emballés comme des cadeaux, papier à lettres, livres et revues, trousses de couture, radios portables, bouillottes et autres objets en caoutchouc ou en latex (rigoureusement aucun préservatif), un lit de camp pliant, des dictionnaires des maladies et des bibles, du maquillage, des shampooings, des savons, des parfums. Toutes les marchandises proposées là avaient quelque chose de sombrement honnête.

De mon côté, il me fallait acheter beaucoup de parfum. Vers la fin, j’en vaporisais toutes les deux ou trois heures sur la poitrine décharnée et affamée de ma mère. Elle ne s’alimentait plus, la diarrhée envahissait son corps. J’aurais pu la porter au-dessus de ma tête.

Une femme si fière, si tatillonne sur la propreté à cause de l’hôtel. Les infirmières avaient beau lui faire sa toilette très souvent, nous avions beau lui couper les ongles très court, elle a connu sur la fin une grande détresse, le beige et le kaki de ses déjections s’accumulaient sous ses ongles – et elle grimaçait à cause de sa propre odeur. Mille fois j’ai maudit Dieu.

Puis, Veroña à mon bras, j’ai effectué mon retour inévitable parmi les mausolées et les murs de tombes de la Colline du Paradis. Résignés à leur victoire tout aussi inévitable, nous avons laissé les Solielian nous conduire sur ces hauteurs et à travers les rangées de cyprès jusqu’au lieu du dernier repos de ma mère, où elle a été enfermée dans le mur, comme je le serai très bientôt.

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