Le dernier paradis de Manolo

Alan Warner · Chapitre 35 sur 42

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Le dernier paradis de Manolo

Ann Green et la jeune-femme-qui-surveillait

Ann Green

 

et la jeune-femme-qui-surveillait

 

« As-tu le sentiment d’avoir bien vécu, Ahmed ? » lui demandai-je un jour.

Il a souri avec timidité.

« D’avoir profité de toutes les occasions. Cette fichue obligation de profiter de tout ce qui se présente à toi, et qu’on t’impose en tant qu’homme. Les femmes, les filles. Alors, tu peux dire que tu as vécu... »

Il m’a montré la blancheur de ses dents, puis dit : « Chaque homme essaie de tirer le maximum de ce qui s’offre à lui – comme tu sais, tous n’obtiennent pas ce qu’ils désirent, mais oui, j’ai vécu. Davantage que certains, et moins que d’autres.

— Tu as eu... des maîtresses ? »

Il a incliné la tête à gauche, puis à droite. « Je suis heureux de ce que la vie m’a offert », a-t-il conclu en hochant la tête.

J’ai raconté à Ahmed comment, un après-midi à la terrasse du Cena’s, j’ai rencontré deux jeunes femmes : une brune, la jeune-femme-qui-surveillait, dotée d’un sac à bandoulière au cuir magnifique, que j’avais déjà vaguement repérée, comme on remarque les jolies femmes de notre ville ; et puis son amie blonde, qui était pâle et de toute évidence parfaitement étrangère à notre pays.

La jeune-femme-qui-surveillait m’a seulement demandé si elle pouvait prendre une chaise de ma table, car elles attendaient de la compagnie. Je les ai un peu draguées, comme une sorte d’obligation sociale, et encore plus quand leurs amies ne se sont pas manifestées. Je leur ai offert un verre – rien d’extravagant – mais pour la tournée suivante je leur ai demandé si elles désiraient du champagne français, une boisson qui provoque chez moi tous les symptômes de l’indigestion et que je ne supporte donc pas – « Du champagne français, pour ces dames. Un whisky pour moi ! » lançai-je gaiement à Franco. C’était très amusant – un après-midi vraiment distrayant.

La blonde au teint pâle était anglaise, elle parlait à peine un ou deux mots de notre langue, si bien que son amie au sac en cuir devait traduire toutes mes paroles ; inversement, toutes ces choses anglaises que disait la blonde, qui répondait au nom d’Ann Green, se trouvaient métamorphosées dans notre langue par les lèvres mauves de la jeune-femme-qui-surveillait.

Toutes deux étaient coiffeuses. Les parents d’Ann Green possédaient leur propre salon dans son pays natal et elle était arrivée quelques semaines plus tôt pour s’installer dans notre ville. J’ai appris l’endroit d’où Ann était originaire en Angleterre : cela s’appelait Darlo ou Darlow(e). Durant des années j’ai cherché et cherché encore dans des atlas de l’Angleterre pour tenter de localiser cette grande ville du nord, mais toujours en vain. « DARLO ? Bien sûr que c’est une grande ville. Elle figure sur toutes les cartes », insista-t-elle d’une voix forte, en acquiesçant vivement de ses yeux bleus.

Quand nous avons tous trois été ivres, j’ai frappé dans mes mains :

« Hé. Écoutez-moi. J’ai un défi à vous proposer : j’ai besoin de me faire couper les cheveux, s’il vous plaît. »

À ma grande surprise, la jeune-femme-qui-surveillait a plongé la main dans son beau sac en cuir à bandoulière pour en sortir un étui noir qu’elle a ouvert : il contenait toute une variété de ciseaux et de peignes, parfaitement rangés.

En riant, nous sommes descendus tous trois sur la plage devant l’hôtel Impérial. Il y avait encore beaucoup de monde dans l’ultime lueur miellée du jour. J’ai déclaré qu’il fallait toujours se laver les cheveux d’abord, puis – à leur ravissement – sans enlever ma chemise je me suis passé la tête sous la douche de la plage, j’ai appuyé sur le bouton-poussoir et mes doigts ont fait semblant de me shampooiner les cheveux. Elles ont trouvé mon manège irrésistible. Ma tête a quitté le jet d’eau – j’avais le visage trempé et j’ai fait bien attention de ne pas perdre mes lentilles de contact. J’ai secoué la tête comme un chien ; les deux femmes ont hurlé de rire et reculé en s’esclaffant. J’ai soudain repensé à ces jours heureux avec les deux jeunes Vietnamiennes, tant d’années plus tôt. Ma chemise bleue était toute noircie par l’eau. Des baigneurs et des groupes de gens sur la plage nous regardaient et souriaient avec une ironie désabusée, mais je m’en fichais.

Je me suis assis en tailleur dans le sable, j’ai retiré mes lunettes de soleil, puis Ann Green s’est agenouillée derrière moi avec ses ciseaux et ses peignes. Ses seins se pressaient parfois contre mes épaules lorsqu’elle se penchait pour me coiffer les cheveux en arrière. Le plus souvent Ann Green ne parlait pas en travaillant, elle tenait le haut du peigne entre ses incisives. Sa bouche était si proche de mon crâne que je sentais le parfum de son chewing-gum, même si j’étais incapable de voir son visage.

Des mèches de mes cheveux sombres, striées d’un gris de mauvais augure, tombaient sur le sable pâle tout près de mes jambes.

Les deux filles racontaient des anecdotes relatives à leur métier de coiffeuse. Certains hommes se touchaient sous leurs vêtements tandis qu’Ann leur coupait les cheveux. La jeune-femme-qui-surveillait s’est souvenue de l’époque où la mode était aux cheveux courts, quand des gamines de quatorze ans se faisaient faire la première coupe de leur vie, et elles pleuraient en réclamant qu’on mette dans un sac plastique leur très longue queue-de-cheval pour la rapporter chez elles et la conserver jusque dans leur grand âge.

La jeune-femme-qui-surveillait a traduit une histoire racontée par Ann Green – qui marquait de longues pauses judicieuses après chaque phrase pour faire place à la traduction, un rythme d’élocution que, je le remarque aujourd’hui, nos politiciens américains globalisés et partisans forcenés de l’ingérence utilisent à la télévision afin qu’on puisse traduire leurs déclarations délirantes à l’intention du monde non anglophone.

Ann nous a parlé de l’homme aux cheveux très longs tombant jusqu’aux épaules qui est un jour entré dans le salon de coiffure de ses parents. Il voulait qu’on lui coupe tous ses cheveux, il voulait aussi qu’on lui rase le crâne. Ann a coupé aux ciseaux les longues mèches de sa chevelure, puis, alors qu’elle lui rasait le crâne, sa tondeuse électrique a mis au jour un splendide tatouage bleu et rouge de Jésus-Christ en croix, la tête inclinée du Sauveur au ras du front viril, Ses bras aux mains trouées allongés vers le haut des deux oreilles, Ses jambes croisées incurvées tout le long de l’arrière du crâne vers la nuque plissée et les pieds troués du tatouage, au moment où les dernières mèches de l’homme tatoué tombaient sous la tondeuse d’Ann.

Quand j’ai eu les cheveux coupés – et même si je souffrais le martyre à cause des cheveux qui, en l’absence de toute serviette protectrice, avaient glissé sous le col de ma chemise –, je n’ai en aucune manière trahi mon inconfort. Je les ai entraînées toutes les deux loin du sable, vers la bonne vieille terrasse de l’hôtel Impérial.

Lorsque de nouvelles flûtes de champagne français sont arrivées sur notre table, nous avons porté un toast à ma nouvelle coupe. J’ai bu du whisky. Je me suis rendu aux toilettes afin d’ôter ma chemise dans un des W.-C. et d’essayer d’en retirer le plus de fragments de cheveux que je pouvais. Tout cela pour vous montrer jusqu’à quelles extrémités je suis prêt à aller quand il s’agit de jolies filles, car face à cet inconfort vraiment terrible j’ai gardé une expression impassible.

Longtemps, nous n’avons pas quitté la terrasse de l’Impérial. Un pouvoir subtil nous contraignait tous trois à y demeurer pour boire encore d’autres verres. Et me revoilà en train de bambocher avec deux autres femmes, vingt ans après avoir fréquenté ce même endroit en compagnie de Thinh et Quynh.

Nous avons partagé mes cigarettes et de nombreuses blagues. Alors que dans son ultime léthargie diurne le soleil incendiait le château situé derrière nous, sur la plage plus bas la lumière a pris un éclat délicat, telle une mince membrane tendue sur toutes les choses du monde.

J’ai raconté aux deux filles mes histoires de surveillant de baignade en service sur la plage.

Bien que connaissant parfaitement la réponse, j’ai demandé à Ann si sa couleur de cheveux était naturelle ou artificielle. C’est le genre de taquinerie qui équivaut quasiment à un flirt déclaré.

Je me suis penché vers elle et j’ai annoncé directement à Ann, d’une voix douce, en la regardant dans les yeux et sans tenir le moindre compte de son amie qui, à ma droite, traduisait en s’amusant : « Quand nous étions au lycée, il y avait une seule fille blonde dans toute l’école. Dis-lui. »

La jeune-femme-qui-surveillait s’est adressée à Ann Green (qui, discrètement ivre, s’était un peu affaissée dans son fauteuil). Nous savions tous trois que j’essayais de séduire Ann, mais que je m’y prenais à travers la voix familière de son amie, et j’ai remarqué combien la jeune-femme-qui-surveillait m’assistait avec complaisance en utilisant la voix idéale, basse et cajolante, répétant ma phrase dans la langue anglaise, allant même jusqu’à effleurer le bras ou la cuisse d’Ann comme une parfaite secrétaire.

« Mes amis de l’école et moi dans la cour de récréation, nous nous interrogions. Nous étions perplexes. » J’ai attendu avec impatience.

La jeune-femme-qui-surveillait s’est de nouveau tournée vers son amie pour traduire, en pouffant de rire.

« C’est salace, chuchotai-je.

— Oh oui, me dit ma compatriote avant de se tourner vers Ann et je sais que les mots qu’elle a alors employés ont été : He wants to tell a history but very strong.

— Quoi ? »

Je me suis penché tout près du sac en cuir de la jeune-femme-qui-surveillait, dont elle gardait la bandoulière sur l’épaule pour se prémunir contre le vol, puis je lui ai chuchoté à l’oreille, comme si ces paroles lui étaient maintenant adressées – et peut-être l’étaient-elles aussi bien – et pas à Ann : « Nous nous demandions de quelle couleur étaient les poils pubiens de cette fille.

— Mon Dieu.

— Allez, dis-lui. »

En riant, la jeune-femme-qui-surveillait s’est inclinée vers Ann Green pour lui traduire ma phrase en anglais, d’une voix calme et sérieuse ; puis Ann a écarquillé les yeux en me regardant.

« Alors mon ami Tenis, qui est aujourd’hui un médecin célèbre, et moi, avons vu cette même lycéenne blonde, qui nous intriguait tant et qui nous faisait fantasmer en secret, dans un café, en train de se rendre aux toilettes. Tous les deux, nous avons attendu qu’elle en ressorte, puis nous nous sommes précipités dans les W.-C., avons verrouillé la porte et, accroupis, nous avons cherché la trace du moindre petit poil. Peut-être que quelques-uns étaient tombés ?

— Seigneur. Vous êtes cinglé.

— Non, c’est la vérité.

— Vous avez une personnalité agréable, mais vous êtes mauvais. » Simulant l’outrage – voire le dégoût – mais toujours excitée, la jeune-femme-qui-surveillait s’est tournée vers Ann pour lui traduire cette partie du récit.

« Beurk, a lâché Ann, avant d’ajouter quelque chose.

— Elle demande ce qui s’est passé ensuite.

— Nous en avons trouvé un. Ou plutôt l’œil de lynx du médecin l’a repéré, une petite frisette blonde posée sur le siège des toilettes. »

La jeune-femme-qui-surveillait a poussé un cri de joie.

« What ? What ? » a répété Ann Green, en tapant d’impatience sur la cuisse de son amie.

Désireuse de me monopoliser pour la fin de l’histoire, son amie s’est penchée tout près de moi : « Qu’avez-vous fait ensuite ? »

J’ai chuchoté : « J’ai saisi ce poil comme ça entre deux doigts et je l’ai approché tout près de mes yeux. Nous l’avons conservé, partagé et adoré. Nous l’avons placé dans une petite boîte en plastique appartenant à la mère de Tenis, le genre de boîte où l’on garde une alliance, et parfois, contre espèces sonnantes et trébuchantes, nous ouvrions cette boîte pendant quelques secondes et laissions l’un de nos camarades d’école regarder ce ravissant petit poil... (je me suis rapproché du visage d’Ann)... blond. Et je ne peux pas m’empêcher de me demander si Ann possède à cet endroit la même ravissante toison ? »

Ma compatriote a ouvert la bouche et haussé les sourcils en me dévisageant. « O.K., O.K., faut que je lui dise tout ça. » Elle a tendu vers moi la paume de sa main droite, puis elle s’est tournée très posément vers la jeune Anglaise pour lui parler.

Ann Green me considérait avec un sourire vague.

J’ai dit à Ann : « Ne sois pas scandalisée. » J’ai montré le bar. « Dans mon pays tous les hommes jusqu’au dernier pensent à la même chose. Nous avons quelques blondes ici dans le nord, et même quelques rouquines, mais nous devons regarder la vérité en face, toi et moi. » Ma main s’est tendue vers la jeune-femme-qui-surveillait. « Nous sommes bruns. Quand j’étais gamin, il y avait une seule blonde dans toute notre école. Maintenant on en voit partout. Mais chaque fois que nous voyons une blonde, nous pensons à ça. Je parie que tu penses la même chose, jolie brune. Même quand il s’agit d’une femme ?

— Quand j’avais seize ans, espèce de vieux pervers.

— Tous les hommes et les femmes, je te dis. » J’ai acquiescé avec aplomb et éclaté de rire. Je me suis penché vers la jeune-femme-qui-surveillait pour lui murmurer : « Si tu ne le sais pas déjà, tu seras fascinée toi aussi, même maintenant. Si tu acceptes de surveiller les environs pour nous, j’essaierai de te montrer. » Du menton j’ai indiqué le sentier obscur dans les ténèbres situées sous les chambres de l’hôtel Meliander, mais elle n’a pas traduit ma proposition à Ann.

La nuit était tombée, comme l’encre de seiche glissant sur la plage – les nouveaux cafés et bars qui se pressaient au pied des rochers du Meliander faisaient scintiller leurs lumières ; elles ont un instant disparu quand une mince silhouette humaine est lentement passée devant elles. Le monde tout entier semblait se mouvoir en harmonie avec moi, et mon propre sang me donnait l’impression que le whisky que je buvais avec du Coca était une nuit en moi.

La jeune-femme-qui-surveillait et Ann m’ont écouté avec un grand sérieux – comme si j’abordais maintenant un grave problème financier – sans rire une seule fois, l’esprit légèrement anesthésié par tout le champagne qu’elles venaient de boire.

Ensuite, une fois la note payée par ma carte de crédit, Ann à ma gauche et la jeune-femme-qui-surveillait à ma droite, nous avons marché bras dessus, bras dessous avec moi au milieu (comme à l’époque de Thinh et Quynh) – vers le sentier obscur.

Le sac à bandoulière de la jeune-femme-qui-surveillait me frôlait à chaque pas et je sentais la douceur du cuir sur mon bras nu.

« Parfois, ça sent, là-bas, sur le sentier obscur, dit-elle doucement.

— Ça sent quoi ?

— Des choses mortes. Les algues et quelquefois le poisson », chuchota-t-elle.

Ann a demandé ce que nous disions, mais j’ai remarqué que la jeune-femme-qui-surveillait ne lui a rien répondu.

« Ann et moi avons vraiment besoin que vous montiez la garde, dis-je.

— Je comprends », lâcha-t-elle d’une voix à peine audible, en pouffant de rire.

Ann Green n’a réclamé aucune traduction. Tranquille à mon bras, souriant à part soi, ses sandales plates ont claqué bruyamment lorsque nous avons dépassé ces nouveaux bars ridicules qui n’étaient pas là du temps de mon service militaire.

Au-delà de ces bars commençait le sentier obscur qui longeait les rochers en contrebas des fenêtres des chambres du Meliander. Nous avons été contraints de marcher en file indienne sur la mince ligne pâle de béton sinueux servant de chemin parmi les rochers déchiquetés et les petites dépressions emplies par la lente accumulation des éclaboussures des vagues ; celles-ci, en s’écrasant un peu plus bas, projetaient de l’écume qui évoquait des boules de neige dans ces modestes vasques de pierre.

Le chemin s’en allait sous les murs élevés de l’hôtel Meliander et s’approchait d’un muret en brique surmonté d’un fil de fer déformé, mais Ann a brusquement fait volte-face pour me barrer la route comme une représentante de l’ordre.

« Non », dis-je, par-dessus mon épaule, à la jeune-femme-qui-surveillait. « Nous devons d’abord nous assurer qu’il n’y a personne qui va avoir besoin de faire demi-tour à l’autre bout du sentier. »

La jeune-femme-qui-surveillait est passée devant nous, avant de poursuivre sur le mince sentier. Ann et moi nous sommes aussitôt embrassés dans l’intimité obscure où elle nous avait laissés. Ma main impatiente a relevé le tissu de la jupe le long de ses jambes. J’ai regardé son visage enténébré. Soudain, l’amie d’Ann, la jeune-femme-qui-surveillait, a été tout près de nous.

« Well, hello », fit-elle d’une voix profonde en anglais, mais je l’ai sentie légèrement gênée. « Il n’y a personne là-bas. »

Elle devait se frotter contre moi pour nous dépasser, Ann et moi, sur l’étroit sentier – car en s’aventurant à l’écart de ce dernier, on risquait de trébucher, de tomber et de s’égratigner ou de se salir sur les ondulations des rochers et dans les flaques de lune. J’ignorais tout du protocole qui réglait cette manœuvre où je maintenais la jupe d’Ann relevée tandis que son amie nous dépassait, mais j’ai décidé de ne pas bouger d’un iota.

« Mon Dieu », pouffa d’une voix insondable la jeune-femme-qui-surveillait.

Ann a dit quelque chose très vite en anglais – le locuteur anglais s’exprime toujours affreusement vite – que je n’ai pas réussi à comprendre. La jeune-femme-qui-surveillait s’est mise à fouiller dans l’obscurité de son sac en cuir et elle en a sorti l’étui. Puis elle m’a tendu les ciseaux de coiffure.

Les doigts d’Ann ont bientôt pris le relais pour retenir la jupe. Je me suis agenouillé en tenant le métal réfléchissant des ciseaux et une énorme tension a saturé l’air entre nous trois. La jeune-femme-qui-surveillait a baissé les yeux vers nous en se penchant un peu.

« Sainte mère », chuchota-t-elle au-dessus de nous.

J’ai abaissé le slip blanc, presque phosphorescent, laissant le tissu tendu en travers de cuisses semées d’évidentes taches de rousseur. Avec grand soin, j’ai alors coupé dans l’obscurité une minuscule mèche de poils de la blonde Ann, je l’ai saisie entre pouce et index, puis brandie pour que nous puissions tous la voir, avant de glisser mon modeste trophée dans la poche de poitrine de ma chemise bleue toujours mouillée. Puis j’ai redonné les ciseaux – en les tenant par les lames – à la jeune-femme-qui-surveillait, qui d’un geste très professionnel a rangé cet accessoire de son métier dans l’étui.

« Je surveille », dit-elle alors dans ma langue, avec une merveilleuse ambiguïté.

Nous avons mis beaucoup de temps à nous agenouiller là. J’entendais les orteils d’Ann se crisper régulièrement, puis se détendre, sur le sol terreux tout proche de mes genoux. Un cliquètement a soudain résonné sur notre droite. Pas très loin. La jeune-femme-qui-surveillait allumait une cigarette en surveillant.

Plusieurs fois, Ann a dû ajuster la position de ses cuisses nues, qui étaient étonnamment froides à mon contact, mais j’ai fini par obtenir la réaction que nous espérons tous. Ann a gémi quelque chose en anglais.

J’avais horriblement mal aux genoux et je me suis relevé en tremblant. Ann s’est écartée vers le point incandescent et mouvant de la cigarette. Toutes deux se sont pelotonnées au-dessus du sac en cuir en pouffant de rire ; brièvement éclairés par la flamme d’un briquet pour regarder dans le sac, j’ai vu leurs visages tout proches l’un de l’autre.

Ann est revenue en boitillant vers moi : elle tenait entre les doigts un préservatif dans son emballage. J’ai laissé tomber mon pantalon et mon short sur mes chaussures. J’ai eu un mal de chien à ouvrir l’emballage du préservatif dans l’obscurité et je n’y voyais goutte, jusqu’à ce que la jeune-femme-qui-surveillait vienne m’aider avec son briquet. Une portion limitée de nos trois corps est apparue dans l’orbe de la flamme vacillante.

Sans se presser outre mesure, Ann s’est penchée devant nous, elle a posé les bras sur le haut du muret, puis elle a installé sa joue sur ses bras repliés. Elle est restée ainsi inclinée, dans cette traditionnelle posture légèrement cambrée, propre aux jeunes Anglaises qui vomissent à l’aube, appuyées au mur d’un immeuble, exhibant leurs cuisses pâles sous leur minijupe.

J’ai craché pour mettre le préservatif en place, puis je l’ai déroulé sans aboutir à un résultat vraiment convaincant. Lentement, en marquant des pauses suggestives où je regardais la jeune-femme-qui-surveillait à mes côtés, j’ai relevé la jupe d’Ann. La femme au sac en cuir toujours suspendu à son épaule a laissé la flamme du briquet allumée quelques secondes de plus que nécessaire, et après que je me suis entièrement glissé à l’intérieur de son amie anglaise, la flamme du briquet s’est éteinte avec un clic dramatique.

J’étais dans cette situation délicate où je n’avais pas fait l’amour depuis beaucoup trop longtemps – mon état normal, en réalité – et j’étais beaucoup trop sensible à cette excitation inhabituelle. Malgré l’euphorie du moment, je me battais surtout pour ne pas finir trop tôt et je m’accrochais aux hanches d’Ann pour y trouver en quelque sorte un soutien moral.

Ann a émis quelques mots de nécromancie anglaise durant toute cette séance, mais j’ai bientôt compris qu’ils s’adressaient à la jeune-femme-qui-surveillait. Cette proximité m’a fait l’effet d’un violent aphrodisiaque. J’ai presque été sauvé car tout à coup Ann s’est tendue. Nous avons arrêté de bouger, mais je me suis alors aperçu que l’autre femme était toute proche de nous – elle surveillait –, et bien que j’aie désespérément essayé de rester immobile, je regardais droit dans ces yeux éclairés par le bout incandescent de la cigarette et je jure – même si je suis un individu rationnel – que ses yeux rivés aux miens créaient une force entre nous, une force qui a provoqué chez moi un énorme spasme, tandis que je me répandais dans son amie.

De longues minutes plus tôt j’avais senti le préservatif s’en aller dans le corps d’Ann, mais j’avais continué de la besogner comme si tout allait pour le mieux, en sachant pertinemment que c’était moralement répréhensible. Complètement essoufflé, j’ai baissé la main vers mon sexe pour faire semblant d’y maintenir le préservatif pendant que je me retirais. Alors que depuis belle lurette je connaissais la pitoyable vérité, je me suis alors tourné vers la jeune-femme-qui-surveillait pour lui chuchoter :

« Oh non. Sainte hostie. Il est parti.

— Vraiment ? » a fait la jeune-femme-qui-surveillait, avant de se pencher incroyablement près, comme si elle allait brûler le postérieur d’Ann avec son briquet rallumé, le visage très concentré. J’ai vu le souci plisser la peau de son front. Elle s’est adressée en un anglais rapide à Ann.

« Aww no ! Not again », a dit Ann, ce que j’ai compris.

Je me suis écarté, subitement mis sur la touche, mais quand Ann s’est retournée, elle m’a fait un signe agressif de la main avant de désigner la jeune-femme-qui-surveillait, puis Ann a fait un pas de côté, elle a penché le buste, posé un bras sur le muret pour assurer son équilibre, après quoi elle a plongé les doigts de son autre main dans son vagin pour retrouver le préservatif égaré.

La jeune-femme-qui-surveillait a approché son visage du mien : « J’en ai envie, mais j’ai peur d’avoir honte.

— Mais non, murmurai-je d’une voix faussement désespérée qui tremblait.

— J’irai peut-être pas jusqu’au bout », mentit-elle faiblement, en tenant à la main les deux sandales de plage en plastique d’Ann Green, qu’elle a d’un seul coup laissées choir sur le béton du sentier, et sur lesquelles elle s’est agenouillée, chaque rotule précisément posée sur une sandale.

La jeune-femme-qui-surveillait m’a léché, comme une chatte qui nettoie ses chatons nouveau-nés, en marquant des pauses tout à fait excessives. Ann avait toujours les doigts en elle et une expression faciale que je voyais très bien, comme si elle cherchait un objet tombé derrière un meuble bas – mais ses gestes comportaient une certaine ambiguïté. Et puis maintenant, elle regardait aussi la bouche de la jeune-femme-qui-surveillait. Enfin, la femme agenouillée a soudain levé la main vers son nez, dont elle a fermement pincé les narines – comme si elle allait sauter dans une piscine. Sa tête s’est écartée de moi, l’une de ses mains serrait toujours le sac sous une épaule, et elle a craché plusieurs fois dans l’obscurité du chemin.

« Sainte mère, chuchota-t-elle, chaque fois je garde ce goût pendant des jours et des jours. »

J’étais tellement lessivé que j’ai dû m’asseoir sur le béton. Ann et la jeune-femme-qui-surveillait ont conféré avec des voix étrangement soporifiques, mais cette dernière s’est tournée sur le côté afin de cracher encore violemment, plusieurs fois.

J’ai regardé Ann se remettre en position, poser de nouveau la tête sur le mur. La jeune-femme-qui-surveillait a placé les sandales par terre et une fois encore elle s’est agenouillée avec précaution, pour glisser avec soin les doigts à l’intérieur de son amie, sans jamais cesser de lui parler vivement en anglais. Ann lui répondait.

Au bout de quelques minutes de cette coopération serpentine, la jeune-femme-qui-surveillait a posé une joue contre la fesse pâle de son amie, comme pour écouter, comme si cet objet en plastique égaré à l’intérieur était une sorte d’énorme parasite vivant.

Elles ne parlaient plus. Malgré la nature sans doute purement médicale de leur acte, elles devinaient toute la puissance d’évocation de cette image pour moi et le mouvement rythmé de cette main qui s’activait à l’intérieur d’Ann a éveillé en moi quelques soupçons. Mais la jeune-femme-qui-surveillait a soudain annulé mon fantasme en extrayant hors de son amie le morceau de plastique dégoulinant, avant de le jeter à l’écart, vers le lapement de la mer, telle une vulgaire peau de poisson à l’étal d’un supermarché.

Avec une étrange lenteur, la jeune-femme-qui-surveillait s’est levée et débarrassée de sa petite culotte. Elle s’en est servie pour essuyer ses mains toutes poisseuses d’Ann, puis elle a jeté le morceau de tissu vers la mer, avant de toucher son précieux sac en cuir. Alors, serrant toujours son sac sous un bras, elle s’est tournée vers le muret et s’est penchée à son tour, en une imitation évidente de la précédente posture d’Ann.

La jeune-femme-qui-surveillait a refusé de se séparer de son sac en cuir ou de risquer de le voir précipité dans une flaque d’eau de mer ; et lorsque je me suis glissé en elle sans préservatif, mon regard a été happé par le spectacle de ce sac, dont la bandoulière passait maintenant sur la nuque de la femme. Il s’agitait comme un beau diable sous le visage de la jeune-femme-qui-surveillait, qui répétait sans arrêt : « Sainte mère, sainte mère. »

Alors que le sac oscillait follement, la sonnerie d’un téléphone portable a résonné plusieurs fois à l’intérieur du cuir. « Sainte mère », s’est-elle esclaffée, tandis qu’Ann lâchait un rire qui a trahi sa proximité. Enfin, la sonnerie a cessé à l’intérieur du sac, nous abandonnant aux bruits puissants et animaux de nos mouvements qui, du moins dans mon esprit, évoquaient l’ahan de nos trois corps s’activant de concert, seuls, afin de repousser et d’annuler le monde extérieur.

C’était donc cela l’amour : des ongles manucurés serrant le nez menu, la bandoulière en cuir du sac souple parmi les friselis de la nuque de la même femme, oscillant en rythme tel un métronome. Durant un certain temps, une authentique solidarité a réellement existé dans le monde, un respect mutuel plus beau que l’affection diluée de mes mariages. L’idéal de liberté que je m’étais juré de suivre vingt ans plus tôt sur le sol de cette salle de cinéma était resté mon unique et morne credo. Une sorte de paix est descendue sur moi sous les étoiles, tout près des vagues, saupoudrée d’une lointaine lumière électrique.

Ann Green surveillait – ses yeux bleus nous aidaient. J’ai tendu la main et le seul contact de ses doigts contre les miens m’a fait éjaculer dans son amie.

J’ai essayé de continuer, mais la jeune femme penchée devant moi a fini par en quelque sorte jeter l’éponge, elle s’est lentement redressée pour aussitôt serrer son sac en cuir, comme un nouveau-né, contre l’abri sûr de sa poitrine.

Nous sommes restés tous trois allongés, les jambes douloureuses, sur le chemin en béton. Le souffle court, la jeune-femme-qui-surveillait a fouillé dans son sac pour éclairer son visage étrangement sombre dans la lueur concentrée de son téléphone portable, vérifier qui venait de l’appeler, oublier aussitôt mon existence d’homme aux cheveux coupés de frais et dont la tête était posée près de ses pieds.

Non loin de mes chaussures, Ann Green se reposait en fumant. Comme des chenilles processionnaires, nous nous sommes tous trois étendus, ajustant nos vêtements avec grand soin, toussant parfois. Sans parler.

Une fois debout, nous sommes lentement retournés dans la lumière du front de mer – j’ai trouvé que nous ressemblions à des soldats vaincus durant la guerre des tranchées, vérifiant aussitôt la correction de notre tenue dans la lumière électrique aveuglante, à la recherche du moindre signe révélateur de notre récente débauche.

Ensuite, tout s’est passé beaucoup trop vite. J’ai gâché la magie du moment par gourmandise, en en voulant encore : « Venez. J’ai un appartement juste ici. » J’ai tendu le bras.

Aucune des deux n’a daigné me répondre. Blessé, je me suis senti abandonné quelques minutes seulement après la fête.

« Pas un mot à quiconque », a chuchoté la jeune-femme-qui-surveillait. Elle a saisi la main d’Ann Green et a ajouté sur un ton agressif : « Vous savez où vous faire couper les cheveux la prochaine fois. »

À ma grande surprise, mais néanmoins soulagé en pensant que la magie ne pourrait donc être souillée davantage, elles se sont toutes les deux éloignées – les sandales d’Ann claquant avec vivacité vers la fontaine éteinte –, penchées l’une vers l’autre, le sac en cuir coincé entre elles comme s’il s’agissait de leur bébé, la tête baissée, marmonnant sous la lumière métallique, digne de l’Ancien Testament, des lampadaires absurdement élevés.

Je me suis traîné jusqu’à l’appartement de ma mère au-dessus de la place de l’Hôtel-de-Ville. Mes doigts ont plongé dans la poche de poitrine de ma chemise où tous ces poils blonds coupés grouillaient comme une infestation de poux. Du cœur de ce modeste nid tout entremêlé, j’ai alors extrait l’anneau doré de mon alliance offerte par Aracelli. Je l’ai frottée pour la nettoyer, puis l’ai remise à mon doigt.

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