Le dernier paradis de Manolo

Alan Warner · Chapitre 17 sur 42

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Le dernier paradis de Manolo

La tanière du Maure

 

 

J’avais besoin de localiser l’endroit où ce sale Maure qui se baignait tous les jours dans la mer en contrebas de mon appartement vivait dans nos Phases Zone 1. Pourquoi désirais-je tant découvrir où cet immigrant clandestin, ce mendiant, créchait ?

Après avoir quitté mon immeuble, j’ai tourné et marché d’un pas fulminant le long de la route et de la voie ferrée parallèle, à côté de la résidence voisine où habitait la vieille pie indiscrète. J’ai levé les yeux : curieusement, elle ne semblait pas m’observer, mais j’ai vu le type aux cheveux longs qui gratouillait sans arrêt une guitare de gitan sur son balcon. Penché sur la balustrade et très concentré, il se coupait les ongles avec un feu follet argenté où j’ai reconnu un petit coupe-ongles. J’ai cherché des yeux la correspondance, mais les rails jumeaux couronnés d’argent n’étaient pas visibles au-dessus des herbes qui poussaient près de moi sur le bas-côté.

À ma gauche s’étendait cette mer trop monotone. Je suis un plongeur aguerri. Autrefois, j’adorais la mer et ce qui se trouvait dessous, mais une force douloureuse était désormais en moi. Cette mer luisait comme une irritation générale et j’avais l’impression que son volume déprimant risquait de basculer pour livrer un aperçu répugnant du fond nu et beige ainsi que de ses perspectives descendantes. Face à l’éblouissement argenté de la surface, mes paupières ne pouvaient rester ouvertes. J’ai mis mes Ray-Ban.

J’ai marché vers le chemin de la plage en sachant que bientôt je vomirais sous le plafond de l’hôpital – j’expulserais de vrais acides stomacaux, des humeurs luisantes, d’infimes stries crachées entre les dents.

Immobile sur le sable, je méprisais la prudence vivace de chacune de mes inspirations. Comme souvent, j’ai pensé au décès de ma mère. Maintenant je voyais mes propres diarrhées et le vomi sanguinolent – toutes ces vapeurs et ces pâtes à cataplasme dissimulées dans les sacs et les ballons de notre propre chair, des puanteurs obscures ; résidus infects des drains et des boyaux – les petits secrets de Dieu qui ne devraient jamais entrer en contact avec l’air. Tenis m’a dit que les étudiants de première année en anatomie s’évanouissaient à cause non pas de la vue mais de l’odeur qui émanait des cadavres disséqués. Un jour, à l’époque où je me sentais assez imbu pour fréquenter les livres, j’ai lu que les entrailles pourries du vieux cadavre de Napoléon puaient d’une manière insupportable lors de l’autopsie – après tout ce qu’il fit et tout ce que virent ses yeux.

J’étais debout dans le sable au bord de l’eau, à l’endroit où le Maure se lavait tous les jours. Je me suis retourné pour suivre des yeux le sentier qui passait entre deux immeubles neufs, où il avait disparu. J’ai scruté les façades à la recherche du rose révélateur de la brique non enduite qui signale un bâtiment inachevé. Et comme de juste, derrière les frondaisons doucement oscillantes des palmiers, sur une pente plus abrupte située entre la blancheur éclatante des enduits de surface de deux immeubles neufs constitués de duplex, j’ai aperçu de la brique nue et une futile clôture de sécurité inclinée.

J’ai traversé l’étroite voie du chemin de fer, puis, le buste penché en avant, j’ai gravi la pente et me suis vite retrouvé hors d’haleine. Devant la clôture de sécurité, j’ai constaté comment on avait repoussé le grillage, si bien qu’il suffisait de tendre la tête pour se retrouver dans le périmètre du chantier.

Voici le spectacle familier que, s’il n’aboutissait pas à des terrains vagues, ma région multipliait aussi : les parpaings creux, rose saumon, qui constituent les immeubles de logements et les villas bon marché de notre implacable boom immobilier ; la bave écumante du ciment appliqué à la va-vite débordant des jointures entre les briques, les murs penchés, les finitions d’amateur déguisées sous une mince et rapide couche de plâtre, l’après-coup des canyons forés dans les murs pour y faire courir les câbles électriques et la plomberie – l’hideuse accumulation des éclaboussures de ciment sec, de briques concassées et de débris non identifiables sur les solides dalles de béton – les escaliers squelettiques montant vers d’autres étages visibles, souvent tout du long jusqu’au toit, pour montrer la timide illumination du ciel par les conduits troués dans les plafonds. Des fils qui semblent douloureusement tendus à travers les murs. Des panneaux de verre où l’on lit toujours le nom de l’entreprise collé en toute hâte. Le feuilletage argenté des évacuations d’extracteurs qui rejoignent avec optimisme de mythiques cuisines domestiques.

Dans ma région, tant de projets immobiliers relèvent de la pure spéculation que ces chantiers traversent souvent des périodes d’inactivité prolongées ; les immeubles sont désertés pendant des mois, voire des années, et constituent alors d’excellents repaires pour leurs ouvriers du bâtiment, des immigrés mal payés et restés en carafe, qui se réunissent autour de braseros avec leur contrat résilié – ou des refuges pour vagabonds, arnaqueurs, fugitifs, libres-penseurs et aventuriers de tout poil.

Cette coquille à demi achevée ne différait guère des autres. J’ai ôté mes lunettes de soleil pour les ranger dans le cuir souple et usé de leur étui, que j’ai glissé dans la poche intérieure gauche de ma veste de costume, puis j’ai passé la tête dans l’entrée dépourvue de porte, mais sans constater la moindre anomalie – les gravats ordinaires et les banals sacs de béton neufs étaient entassés sous la saignée approximative d’une fenêtre ; du bout de ma chaussure j’ai touché l’un de ces sacs. Dur comme de la pierre. Les pluies hivernales chassées par le vent ou les tourmentes de l’été les avaient imbibés et ainsi durcis. Tout travail avait cessé ici depuis belle lurette à cause des problèmes de planning ou de financement. J’ai remarqué que l’escalier était étrangement propre, je me suis donc dirigé vers lui, quelques débris craquant sous les semelles, puis j’ai tranquillement entamé mon ascension, tête baissée, vers le premier étage.

Pas de doute, c’était une vraie tanière de Maure. En l’absence de toute fenêtre, la seule lumière venait de la cage d’escalier, mais en haut l’on pouvait toujours sauter par le trou d’une fenêtre en cas d’urgence, à cause de la pente abrupte de la colline à laquelle l’immeuble s’adossait. Des morceaux de carton – un grand emballage de télévision jeté – avaient été déchirés et formaient une sorte de sommier de fortune où un sac de couchage aux couleurs bariolées était plié avec soin. Trois serviettes étaient accrochées à des clous qu’on avait fixés dans les nombreux interstices du jointoiement des murs. Il y avait, bien alignés, des flacons de shampooing et de gel douche bon marché. Il y avait un petit camping-gaz, mais aussi les traces d’un ancien feu et l’odeur rance du charbon de bois arrosé d’eau et dispersé. Des boîtes de conserve disposées avec soin : thon, tomates ; un tube contenant une quelconque purée, orné des croissants aiguisés en dents de scie et des coups de couteau de l’écriture arabe ; il y avait une casserole cabossée et puis une petite cafetière italienne en aluminium, un sac-poubelle en plastique noir contenant des vêtements, et une dizaine de livres de poche. J’ai repéré un exemplaire du Coran, mais aussi des livres scolaires en français et en anglais que je n’ai pas réussi à identifier, et dans ma propre langue un ouvrage sur les oiseaux et sur la faune de notre région miniature – j’ai failli m’accroupir pour en consulter l’index à la recherche de la fougère commune, mais je me suis repris à temps, me rappelant où j’étais.

J’ai pris le camping-gaz et je l’ai lancé à toute volée contre le mur, puis à coups de pied j’ai envoyé les livres et les conserves dans la cage d’escalier, en éraflant le maudit cuir de mes chaussures immaculées. J’ai pris grand plaisir à dévisser le bouchon du tube de pâte alimentaire, puis à marcher dessus jusqu’à ce que tout le contenu écarlate s’en fût évacué sur le béton, où je l’ai bien écrasé du talon. J’ai essuyé ma chaussure sur le sac de couchage, j’y ai jeté les flacons débouchés de shampooing et de gel douche, puis les vêtements. Ensuite, j’ai tiré derrière moi dans l’escalier le sac de couchage et son contenu, mais, me ravisant, j’ai pris le livre de poche sur la faune et les oiseaux pour le glisser dans ma veste. J’ai traîné le sac de couchage jusqu’au grand jour, puis, craignant d’être découvert par les résidents officiels des immeubles voisins, j’ai hissé ce sac pour l’accrocher dans l’échancrure déchirée et rouillée de la clôture de sécurité tordue, tel un symbole sinistre et de mauvais aloi.

J’ai nettoyé mes lunettes de soleil avant de les remettre, puis je me suis éloigné pour retourner vers mon appartement, en regardant des deux côtés avant de traverser la voie ferrée. J’ai sorti le livre de poche et consulté l’index pour m’informer sur la fougère commune, mais il n’y avait qu’une photo, une description laconique de son mode d’existence et son nom latin. Elle apparaissait ainsi privée de son authentique magie. Furieux à la pensée du derrière parfait de Teresa, dissimulé sous sa petite jupe oscillante, j’ai lancé le livre de poche sur le bas-côté – même pas dans une corbeille à papier de la rue.

J’ai bien dormi comme d’habitude, mais le corps noir et luisant du Maure était de retour le lendemain. Profitant de la douceur matinale de l’eau, l’intrus s’est enduit les joues de mousse, puis il y a porté un rasoir jetable en se palpant fréquemment la mâchoire, car bien sûr il n’avait aucun miroir à sa disposition.

Sa présence m’a contraint à quitter mon appartement et à rejoindre rapidement à pied l’arrêt des Phases Zone 1. Ce jour-là, je ne me suis pas rendu à mon agence. J’ai traîné au Cena’s et dans d’autres cafés, en buvant un whisky dans chacun d’entre eux et en fumant, sans regarder les cohortes de jolies femmes.

Je suis même entré dans quelques nouveaux cafés que je ne fréquente guère – des établissements modernes destinés à une clientèle jeune de toute évidence. Je comprenais très bien les règles du buveur solitaire. Un verre vous fait passer pour un client intrigant. Deux verres donnent l’impression qu’on vous a posé un lapin. Trois verres au même café sont hors de question : les gens commencent à détourner le regard, à ignorer votre présence, à vous prendre pour un poivrot, ou pire, pour un Anglais.

Dans un café, cette chaîne musicale MTV s’affichait sur les écrans de télévision, mais par bonheur le son était coupé. Une espèce d’apocalypse se déroulait là-haut sur ces écrans ! Une jeune pop star de sexe masculin ondulait autour de la piscine d’une villa de la Côte d’Azur *, dans le lotissement où il avait grandi entièrement oublié de tous. Il arborait le contenu de toute une bijouterie, mais réussissait néanmoins à ressembler au pauvre type chargé de l’entretien de la piscine, qui attendait qu’on lui dît de se remettre au boulot.

À un autre moment, j’ai eu la malchance de lever de nouveau les yeux vers les écrans de télévision : avec un sens profondément violent de la compétition, un groupe pop d’adolescentes presque nues exécutait une danse routinière sur l’écran silencieux.

À la tombée de la nuit j’étais très ivre. J’ai longé le Major. J’ai traversé la Grande Avenue où, au niveau des feux tricolores et des passages cloutés, on entend de brèves mélodies bien typées, destinées à permettre aux aveugles de notre ville d’y circuler en se fiant à cette seule musique. J’ai grincé des dents en passant devant les repères suivants : Encina Real le bijoutier, le magasin de lingerie avec, dans la vitrine, un mannequin affublé de jarretelles qu’aucune fille ne porterait jamais. Sauf mon ex, Hansa Deprano.

Je suis passé devant le café d’Alléluia sans même lui accorder un regard en biais, en sachant que le fait d’y entrer scellerait, d’une certaine manière, mon destin. J’ai traversé la place de l’Hôtel-de-Ville dans le carillon de la cloche, j’ai marché sous les fenêtres obscures de l’ancien appartement de ma mère, j’ai contourné l’angle de l’hôtel Impérial. On avait arrêté l’eau de la fontaine, mais les projecteurs qui se déclenchaient à heure fixe s’étaient mis en marche et illuminaient d’une lumière dure et brûlante les tuyaux de cuivre usés. Je suis arrivé pile à l’heure pour le citron express.

Quand j’ai cessé de fixer mes chaussures pour regarder par la fenêtre du train, le vernis frémissant de la lune nous suivait tout au long de la côte. J’étais le seul passager à descendre du train sur le quai des Phases Zone 2. Le crépuscule était si brillant que chaque lampadaire blanc ressemblait davantage à une grosse bouteille plastique de deux litres de lait accrochée là-haut. J’ai marché vers mon immeuble en longeant la route et la voie ferrée dans la lueur alternée de la rue et de la lune, en savourant le crissement de mes talons sur le pavé.

Lorsque je suis arrivé devant mon immeuble, j’ai sorti de mon portefeuille les clefs plates donnant accès à ma cave du rez-de-chaussée.

Dans la cave j’ai allumé la lumière. Tout mon équipement de plongée était rangé avec soin dans l’angle opposé : les bonbonnes, les régulateurs et mon masque de luxe, au verre facial taillé sur le modèle de mes lentilles de contact afin de corriger ma vue sous l’eau.

Dans un coin se trouvait le fusil sous-marin dont je ne m’étais jamais servi pour embrocher ni poisson ni calmar. Je préférais laisser cette tâche à quelqu’un d’autre et manger les miens au restaurant. J’ai pris le fusil sous-marin, puis je me suis éloigné sous la lune dans la direction opposée, le long des voies de chemin de fer en direction de la tanière du Maure.

J’ai gravi lentement le chemin de la colline, en plissant les yeux pour regarder les ombres anguleuses sous la lueur lactée. Je scrutais avec une vraie concentration la bande ocre de maçonnerie. Je dirigeais le fusil sous-marin vers le sol, m’assurant de ne jamais le pointer sur moi, tout occupé par cette montée. J’avais le souffle court, j’étais presque arrivé à la clôture de sécurité, quand j’ai remarqué les ombres mouvantes à l’étage inférieur de cette coquille de briques. J’étais sûr que le Maure était à l’intérieur et qu’il s’était fait un petit feu en se servant de la cage d’escalier comme d’une cheminée.

Et bien sûr, en me concentrant sur la clarté ondulante des étoiles, au bout d’un moment j’ai détecté des lambeaux de fumée qui dérivaient doucement. J’ai écouté, mais il n’y avait rien à entendre. Je me suis glissé sous la clôture de sécurité, ses maillons rouillés ont douloureusement grincé. À grandes enjambées nerveuses j’ai rejoint l’entrée et regardé à l’intérieur.

À cause de la lueur éclatante de la lune, il faisait noir comme dans un tunnel, mais j’ai discerné l’éclat de flammes contre le bord déchiqueté des marches. Si le Maure voulait se carapater, c’était le moment ou jamais. Je suis entré dans l’immeuble en entendant craquer mes chaussures de luxe, le fusil sous-marin brandi devant moi. Dehors, le clair de lune était si lumineux que j’ai remarqué dans la pénombre qu’il avait rendu fluorescentes les aiguilles de ma montre Omega.

Je l’ai imaginé assis, immobile et retenant son souffle, à quelques mètres au-dessus de moi. J’entendais mes battements de cœur.

« Avez-vous trouvé un emploi au McDonald ? » lançai-je d’une voix qui tremblait de nervosité.

Pas de réponse.

J’avais la gorge sèche à cause de ce fichu whisky.

« Je vous vois vous laver devant mon appartement. C’est moi qui vous ai donné un formulaire de demande d’emploi du McDonald. »

Une voix qui s’exprimait dans ma langue tomba de la cage d’escalier : « Que voulez-vous ?

— Si je monte, vous allez m’attaquer ?

— Dois-je vous accueillir les bras ouverts ?

— Je m’appelle Manolo Follana. J’ai pensé que vous n’étiez peut-être pas seul. Sans doute êtes-vous avec des gens qui vont tenter de me dévaliser. Si je monte, vous allez peut-être sortir un couteau.

— Vous en avez sans doute un.

— J’ai mieux. Je vous avertis, mais seulement en guise de protection. Je peux monter ?

— Comme vous voudrez. »

J’ai gravi les marches avec prudence.

Le Maure était assis en tailleur dans l’angle le plus éloigné de l’espace nu, ses beaux traits reflétant la lueur du petit feu situé devant lui. Je crois qu’en entendant mes déplacements nocturnes, soudain inquiet il avait battu en retraite dans ce recoin, car il se tenait trop éloigné du feu pour en apprécier la chaleur. Je me suis lentement élevé au-dessus du plancher à mesure que je montais les marches.

Je me suis arrêté à mi-chemin : « Vous êtes seul ?

— Oui. Et vous ?

— Complètement. »

Mon ridicule fusil sous-marin l’a fait rire. « Vous chassez de nuit ? »

Gêné, j’ai abaissé mon arme. Les objets avaient retrouvé leur ancien emplacement dans la pièce, hormis le sac de couchage. Une zone plus sombre du sac avait été dressée sur une boîte proche du feu pour sécher – sans doute avait-il tenté de le nettoyer dans la mer. J’ai eu honte.

« Je prévois qu’un de ces jours, monsieur Follana, vous allez entrer au McDonald et être assailli par une grêle de hamburgers. »

J’ai ri.

« Il reste une seule tasse : café ? »

J’ai acquiescé et avancé vers lui dans l’ombre. Quand il s’est levé, mon corps s’est légèrement tendu, mais le Maure s’est brusquement baissé pour prendre la cafetière que j’avais projetée contre le mur. Vu de près, il était gracile – délicat. J’ai remarqué dans la pénombre que la poignée en plastique de la cafetière était maintenant cassée et que seule l’armature en aluminium s’offrait à ses doigts.

Il m’a tendu le gobelet en plastique rempli de café noir et brûlant, dont j’ai bu une gorgée en le regardant.

Lui aussi m’observait avec attention. Il fronçait les sourcils, son front lisse, insupportablement tolérant, se ridant un peu.

Après avoir désiré lui dire tant de choses, je n’ai pas su par quoi commencer, jusqu’à ce que je dise enfin : « Il faut que je vous montre quelque chose. »

Dans la poche de ma veste j’ai pris et je lui ai tendu le guide touristique de notre ville datant de 1964, puis, du pouce, je lui ai indiqué le passage sur la fougère commune, qu’il a lu. Il a hoché la tête.

Dans cette maison brisée où le clair de lune filtrait par les interstices de la brique, comme si l’immeuble reposait au fond d’un profond lac de lait, le Maure fronçait les sourcils avec une expression patiente et concentrée qui allait me devenir très familière, le front noirci par l’ombre des flammes et la lumière capiteuse. Il a écouté avec attention, parfois en souriant presque, tandis que je parlais. Pendant des heures.

Furtivement, comme des amants émergeant d’un mausolée humide et froid, nous sommes sortis ensemble dans la nuit, une heure avant l’aube, pour nous lancer à la recherche de la fougère commune en utilisant sa lampe torche sur le sol argileux et mouillé, là où la nouvelle route d’accès coupait au-dessus des Phases, en vue d’un nouveau complexe immobilier.

Agenouillés de part et d’autre de la plante, nous avons observé ses fleurs repliées. Bientôt le Maure s’est tourné vers la mer et a chuchoté : « Les premières lueurs de l’aube. »

Je n’arrivais pas à croire que ce vieux guide usé pût être dans le secret d’un tel miracle quotidien, celui des fleurs violettes qui s’ouvrent trop lentement pour les yeux humains.

« Vous avez fait un vœu ? demandai-je.

— Oui.

— A-t-on le droit de révéler son vœu ?

— Ce que je souhaite ne tombe-t-il pas sous le sens ? » fit-il.

Nous étions emportés ensemble dans cette vibrante lumière de catastrophe qui semblait émaner de la terre rouge et des roches couleur café qui nous entouraient, émaner aussi des immeubles terminés ou à moitié achevés en dessous de la crête, plutôt que de quelque source unique. Au-dessus de nous, dans la genèse du jour, les nombreuses étoiles demeuraient accrochées en d’incertains goutte-à-goutte blancs.

« Je désire vous inviter à quitter cet endroit, dis-je. Venez habiter dans mon appartement et vivre comme vous l’entendrez. Il y a une chambre et une salle de bains indépendantes pour vous. Je vis seul, affranchi de toute contrainte. »

Il a de nouveau froncé les sourcils, son front lisse, insupportablement tolérant, se ridant un peu une fois encore.

« Et vous, quel a été votre vœu ? demanda-t-il.

— Quelqu’un pour m’écouter », répondis-je.

Tenant toujours ce ridicule fusil sous-marin dont il s’était moqué, je l’ai aidé à transporter ses maigres biens pour descendre la colline et rejoindre mon appartement des Phases Zone 1.

Alors j’ai senti mon épuisement. J’ai dû remettre mes Ray-Ban – si récemment portées par Teresa – avant de sortir sur le balcon. Sur les verres noirs et épais, j’ai remarqué les minuscules empreintes digitales de la fille, la forme conique de l’extrémité de ses doigts effilés.

Les yeux fixés sur la mer, j’ai entendu le coup de sifflet vacillant du premier citron express de la journée qui venait de quitter le Kilomètre 4 et approchait.

La lumière poussiéreuse de ce monde surexcité tremblait devant mes yeux avec la certitude d’un royaume situé au-delà de ces apparences. J’ai frissonné. Le moment était venu de dormir. En contrebas de mon appartement, la mer était vidée de la forme du Maure. Mes oreilles bourdonnaient de fatigue dans ma chambre quand je me suis allongé, en le sentant endormi derrière le mur tout proche.

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