Le dernier paradis de Manolo

Alan Warner · Chapitre 31 sur 42

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Le dernier paradis de Manolo

Le Christ incrusté

 

 

Étant désormais un citoyen qui la fréquentait avec une familiarité prétentieuse – et rattrapait ainsi le temps perdu –, c’est sur la plage de notre ville que j’ai rencontré l’artiste roumaine Hansa par une journée blanchie de soleil. Hansa était une artiste fauchée. Sa dernière idée consistait à projeter des diapositives de ses énormes yeux bruns agrandis sur les murs en brique passés à la chaux de galeries pouilleuses.

Mon premier mariage était parti à vau-l’eau, détruit par mes défauts de caractère. Veroña et moi venions de divorcer. Des années plus tôt, mes parents avaient vendu l’hôtel Impérial.

Toutes ces astuces de plage que m’avaient apprises mes collègues surveillants de baignade durant mon service militaire, Tenis ou même Sagrana... J’ai demandé à Hansa, assise toute seule sur une petite serviette blanche de son hôtel, si je pouvais lui confier les clefs de ma maison (j’en avais d’innombrables doubles à l’agence) pendant que j’allais me baigner, mais, à peine mouillé, je suis aussitôt retourné sur la grève avant qu’un autre type ne s’intéresse à elle, et puis j’ai commencé à la baratiner. Je refusais de retourner vers ma propre serviette. Lorsque je suis enfin allé la récupérer, ç’a été pour l’étaler à côté de Hansa, tandis que je lui parlais toujours avec décontraction – le geste le plus évident pour un homme de notre ville. Elle arborait, et même s’en remettait après avoir nagé... du rouge à lèvres. Sur la plage !

Un mendiant originaire d’Afrique du Nord écumait la plage brûlante ce jour-là, tanguant de-ci, de-là pour essayer d’attraper un sac à main. J’ai été reconnaissant envers ce mendiant, car à Hansa et à moi il a fourni un excellent sujet de conversation. Il arpentait le sable, suivi d’un groupe de gamins du cru qui se moquaient et poussaient des cris d’avertissement chaque fois que le mécréant faisait mine de s’emparer du sac d’une dame d’âge mûr. Parfois, un gamin de la ville se précipitait vers le mendiant comme pour le frapper, sans jamais s’approcher à portée de pied ou de poing cependant, s’arrêtant juste à temps avant de battre en retraite afin de rejoindre le groupe des poursuivants, et l’on ne pouvait qu’admirer la ténacité ou le désespoir de ce mendiant – rien n’aurait pu dissuader le voleur d’agir –, il traçait ses entrelacs, suivait les sinuosités de la plage, harcelé par cet essaim d’injures.

Mais dès que je me suis senti solidement greffé à Hansa, cette distraction est devenue assommante. Le mendiant m’empêchait réellement de me concentrer. En fait, quand Hansa a émis un commentaire admiratif sur lui, je me suis senti submergé d’une vague torride de jalousie furieuse. À ce stade de la situation, tous les gens présents sur la plage s’étaient assis sur leur serviette, leur chaise longue ou leur lit pliant pour regarder le voleur.

Une jolie fille ou une belle femme justifie tout. Je me suis levé et j’ai marché droit vers le mendiant, sans craindre le couteau qu’il avait peut-être sur lui, car c’est l’habitude de ce genre d’individu. Mon astuce consista à ouvrir la main devant lui pour qu’il voie (lui et personne d’autre) ce qu’elle contenait avant que je n’arrive à sa hauteur. J’ai fait passer le billet de cinq mille dans sa main. Il a aussitôt tourné les talons et quitté la plage. La bande des petits voyous qui le suivaient m’a regardé avec admiration. Je venais apparemment de marmonner une horrible imprécation ou une terrible menace, à moins qu’il n’ait instinctivement senti en moi le grand champion des ceintures noires de karaté.

J’ai eu droit à quelques applaudissements épars – comme le jour de ce maudit maître nageur français – mais guère aussi décisifs, enthousiastes ni bruyants que ceux destinés à cet imbécile. Hansa a eu un sourire admiratif et elle a frappé dans ses mains avec énergie. Ensuite, pendant toute la durée de notre liaison, elle a eu beau m’interroger au lit, je ne lui ai jamais répété les mots magiques que j’avais ce jour-là « adressés » au mendiant.

Hansa Deprano parlait très bien notre langue, sur un mode très formel, presque littéraire – avec l’accent de la capitale, même si elle n’y était jamais allée. Bien sûr, elle avait une maîtrise similaire de ce satané anglais qu’elle prétendait parler encore plus couramment – bien qu’elle s’exprimât dans notre langue à la perfection –, hormis son emploi étrange et abusif du registre de l’extrême politesse. Son grand-père venait de notre pays – un vieil exilé communiste qui, après la guerre civile, était parti pour l’Est à la recherche d’un climat raisonnable et, ironie du sort, s’était assez vite retrouvé à vivre sous un régime communiste. Mais il n’avait pas vécu assez longtemps pour découvrir les joies du régime de Ceauşescu. Le père de Hansa appartenait à la minorité germanophone, si bien qu’elle parlait aussi allemand. Franchement, comment ces fichus polyglottes s’y prennent-ils pour garder autant de mots dans leur sale caboche ?

C’est la nostalgie qui m’a poussé à inviter Hansa au café de la terrasse de l’Impérial afin d’y savourer une glace. Elle portait son minuscule sarong, décoré de petits coquillages fixés aux ourlets. Elle m’a suivi avec la tendresse d’une nouvelle épouse, tandis que le sable trop brûlant de la plage demeurait hanté par le spectre puissant et désespéré du mendiant.

La technique glace et boutiques fonctionnait toujours malgré toutes ces années écoulées. Hansa a d’abord écouté mes anecdotes sur mon enfance et mon adolescence à l’hôtel, puis l’abondance de l’Occident l’a séduite dans les luxueuses boutiques de vêtements où je l’ai promenée. Chaque produit de luxe convoité par ses yeux gourmands était un hameçon supplémentaire qui l’attachait à moi. Je lui ai donné rendez-vous au Cena’s ce soir-là pour boire un verre.

Le soir, je suis arrivé de bonne heure sur la terrasse du Cena’s parmi les séduisantes nuances des diverses sources de lumière, et me suis installé à ma table préférée. Je portais un costume en lin presque neuf. Le soleil de la journée me tirait légèrement les traits. Hansa était en retard. J’ai essayé de repérer sa silhouette élégante, à la poitrine modeste, dans la foule des promeneurs qui envahissaient alors l’esplanade.

Je venais de passer la journée avec Hansa dans l’état de semi-nudité qui caractérise nos plages modernes, et je me suis donc tout naturellement demandé ce qu’elle porterait pour ce premier rendez-vous en soirée, et puis de quoi elle aurait l’air. J’ai soudain senti un léger silence tomber sur les tables autour de moi. Je me suis tourné vers la droite et j’ai bien failli lâcher mon verre. Je n’ai pas du tout reconnu Hansa, debout à mon côté, monstrueusement grande. Elle portait une minijupe vert clair tellement courte qu’on voyait presque son entrejambe ; des bottes blanches, aux talons incroyablement hauts, montaient le long de ses jambes nues, et elle avait entremêlé des tresses blond clair dans le chignon de ses cheveux. Il m’a fallu parler à toute vitesse pour dissimuler la honte bourgeoise que me causait son apparence. Mon Dieu, ses tentatives pour s’asseoir à la table avec cette minijupe ont relevé du tour de force. Alors que ses fesses descendaient lentement vers la chaise, j’ai eu envie de tenir la nappe pour protéger Hansa des yeux exorbités des hommes de notre satanée ville, mais elle a enfin réussi à plier les jambes, donnant au passage un bon coup de genou au milieu de la table, où le cendrier a sauté en l’air et les soucoupes ont valsé par terre.

Durant toute cette soirée, j’ai fait l’impossible pour rester dans le même établissement, car chaque fois son entrée dans un nouveau café ou un nouveau bar créait quasiment une émeute parmi la clientèle jeune et masculine, mais elle tenait mordicus à changer constamment de crémerie. Je débordais de lubricité pour elle, mais le désir angoissé et antagoniste de lui faire quitter notre ville au plus vite pour l’emmener ailleurs se glissait sournoisement dans chacune de mes réactions.

Je l’ai raccompagnée jusqu’à l’auberge bon marché du quartier pauvre sous les quolibets de jeunes crétins. Je lui ai embrassé la main, en pensant déjà à la journée du lendemain sur la plage, quand réduite à la normalité du bikini elle ne se détacherait plus aussi scandaleusement de la foule et n’attirerait plus autant l’attention sur moi.

Des déjeuners prolongés au Dauphin (à moins que ce ne fût aux Rivières Calmes ?) ont suivi, où elle m’a expliqué combien une famille au grand-père d’origine étrangère était suspecte sous Ceauşescu. Dans ce système politique, au ministère des Rumeurs, il y avait un inspecteur officiel des machines à écrire. Car les machines à écrire étaient strictement contrôlées et, lorsqu’on en possédait une – ce qui était le cas de son père –, il fallait la déclarer auprès des services compétents de l’État. Dès que l’objet était correctement enregistré, un fonctionnaire se rendait chez vous ou bien à votre bureau pour vous dire très exactement où devait être installée cette machine à écrire. De temps à autre, l’inspecteur des machines à écrire passait vérifier sur place que votre machine à écrire se trouvait toujours à l’endroit prescrit. Je me rappelle avoir tremblé de fureur à l’idée d’un tel régime.

Deux soirs plus tard, j’ai convaincu Hansa de s’installer chez moi dans mon appartement des Phases Zone 1, où nous avons fait l’amour jusqu’à ce que le matelas change de place. Je l’ai même envoyée chez Villon, le chirurgien dentiste, pour un plombage qu’elle ne pouvait pas s’offrir. C’était de l’amour. Le vrai. J’en étais sûr.

La dernière chose que j’ai payée cet été-là durant les vacances tragiquement courtes de Hansa a été le taxi de la fin de soirée désespérée où elle a quitté notre ville – le trajet jusqu’à notre aéroport de Lacas, à partir de la route nationale, puis par la nouvelle autoroute à péage, pour monter à bord d’un charmant charter roumain aux alentours de trois heures du matin.

Dans ce taxi je me sentais malade d’amour, nauséeux à cause des gigantesques perspectives d’avenir que j’envisageais pour Hansa Deprano dans ma vie. Nous avions passé toute la soirée dans une discothèque et j’étais vautré sur le siège du passager, à côté du chauffeur insensible et bavard, afin qu’elle pût se reposer sur la banquette arrière. Lorsque notre taxi a fait halte dans l’étrange et dégrisante lueur sépia du péage de l’autoroute, le vacarme des cigales estivales a soudain envahi la voiture quand le chauffeur a abaissé sa vitre électrique. J’ai tourné mon visage hagard vers les jambes nues et désormais bronzées de Hansa, qu’elle avait étendues sur la banquette – des jambes qui étaient pâles le jour de notre première rencontre sur la plage. J’ai remarqué, tandis que nous roulions lentement vers l’employé du péage, la guirlande de pièces de monnaie lâchées par inadvertance et désormais serties dans le bitume brûlant de l’été sous la fenêtre de sa guérite.

Hansa et moi avons échangé des au revoir larmoyants et des baisers sans fin à la porte des départs.

Ma règle téléphonique des trois minutes a bientôt été jetée aux orties et ma facture a grimpé en une flèche de bonheur tandis qu’allongé sur le veau de mon canapé, je parlais chaque soir à Hansa dans le mystérieux Bucarest durant les mois suivants. Je devais terminer un projet important, la reconversion de la salle des ventes des marchands de notre ville, une réalisation qui a ensuite valu à mon agence de remporter le prix régional d’architecture et dont on peut trouver tous les détails sur leur site web.

Malgré ma haine des voyages, au bout de deux mois de solitude j’ai pris l’avion pour aller la voir en Roumanie. À cette époque je ne pouvais pas réserver une place sur un vol fixe. Quand mon Boeing 737-100 roumain et vieux de vingt ans (au moins ce n’était pas un appareil de l’ère soviétique, dont un certain modèle s’était révélé si instable qu’il avait fallu installer dans son nez un gros réservoir d’eau en guise de lest) a jailli vers l’aéroport de Bucarest, j’ai remarqué avec terreur la vitesse à laquelle de gros flocons de neige blanche filaient le long de mon hublot alors que nous étions encore en l’air. Chacun de ces flocons luisait d’une intensité lumineuse affreusement brève et horizontale.

J’ai vite quitté l’avion pour prendre un taxi et rejoindre un bar en sous-sol avec la blonde Hansa Deprano, son bras affectueusement posé sur mes épaules, car j’étais encore sourd après les violentes variations de pression.

Dans cette Roumanie « nouvelle, libre et démocratique », Hansa m’a simplement saisi les doigts, si bien que j’ai senti toutes ses bagues, pour me guider le long des marches métalliques qui descendaient vers un bar à bières, vers le bruit et la fumée, vers la foule compacte de jeunes Roumains en vêtements sombres et cuir noir. J’ai soudain eu une énorme chope de bière en main, nous étions dans la salle du bas, repoussés contre les briques froides et humides du mur. Hansa Deprano m’a embrassé. Voilà des mois que j’attendais ce baiser, que je rêvais de la revoir, que j’imaginais nos retrouvailles avec une lubricité diabolique, mais que lui ai-je donc dit après toute cette attente et tous ces fantasmes ? Je lui ai dit : « Hansa. Il n’y a apparemment aucune issue de secours dans cet établissement. Comment ferons-nous pour sortir en cas d’incendie ? »

Puis elle m’a ramené chez elle, ivre, à travers un Bucarest enfoui sous la neige. Pour faire pièce aux vents glacés, nous nous serrions amoureusement l’un contre l’autre, en route vers l’endroit où elle vivait alors.

Je me suis retrouvé en bas d’un immeuble occupé par des étudiants : nous sommes montés et montés encore dans une de ces minces et immenses bâtisses où l’on imagine volontiers qu’un compositeur idiot a jadis résidé et fut découvert mort de froid devant un piano désaccordé. Hansa Deprano me précédait dans la cage d’escalier, le chignon de sa chevelure blonde incliné sous l’effort. C’était une ruche d’étudiants en art et, tandis que nous montions toujours, chaque chambre vide et obscure devant laquelle nous passions avait sa porte grande ouverte pour nous montrer une plaque chauffante électrique à deux feux posée sur un tapis bon marché et crasseux.

La chambre de Hansa se situait tout en haut, à la source même de la neige. La première chose que j’ai faite, au lieu de la regarder baisser la fermeture Éclair de sa troublante jupette en cuir et laisser tomber ce vêtement à ses pieds, puis retirer ses bas de laine noire, ç’a été d’approcher mes mains incurvées et le visage tout près de la vitre de la petite fenêtre encombrée de neige pour regarder dehors : je cherchais un escalier d’incendie.

« Regarde, mon bronzage n’est pas entièrement parti », a-t-elle grondé derrière moi.

Toute la nuit, malgré les nombreuses distractions et les variations audacieuses proposées par Hansa, je me suis trouvé incapable de me concentrer sur l’acte d’amour. Encore et encore, mon corps se rigidifiait, puis celui de Hansa, alors que j’écoutais le énième étudiant soûl marteler les marches en contrebas. Ensuite, quelques secondes plus tard, la certitude odorante d’un repas cuisiné se manifestait à travers la large fente lumineuse située sous la porte de notre chambre.

Hansa Deprano venait de me chevaucher en me tournant le dos. Elle m’a tendu son rouge à lèvres noir et sur ses omoplates ondulantes j’ai dû gribouiller les prénoms des femmes avec qui j’avais couché. J’ai écrit VERONA, puis, assez habilement selon moi, j’ai utilisé le A final pour y accrocher verticalement les lettres curvilignes de MADELAINE, le dernier E atterrissant presque sur la fesse droite de Hansa. En se tournant légèrement vers le miroir éclairé par la bougie et posé contre le mur, Hansa a réussi à déchiffrer ces prénoms, qu’elle a prononcés avec gourmandise. J’ai ensuite été interrogé et j’ai dû tout décrire. Hansa désirait connaître tant de détails salaces qu’on se retrouva bientôt en rupture de stock, contraint d’inventer de toutes pièces pour sa seule convenance. Elle a ensuite été menottée et attachée au lit – c’était là sa dernière perversion en date. Je n’ai guère goûté à la licence suggérée par cette immobilité forcée.

Car j’imaginais que Hansa, solidement attachée à son lit une place, retarderait dramatiquement notre évacuation en cas d’incendie. Dans les chambres des étages inférieurs, tant de soupers tardifs semblaient mijoter de concert que je n’arrêtais pas de regarder derrière moi, ce qui a tellement agacé Hansa que je lui ai remis son bandeau sur les yeux. Nous nous sommes alors disputés, car je refusais catégoriquement de la laisser m’attacher, moi, aux montants du lit. J’ai essayé de la convaincre que ma position n’avait rien de moral, que je ne jugeais nullement ce genre de pratiques, mais que ce qui me tracassait vraiment, c’était le problème d’un éventuel début d’incendie. Elle s’est alors moquée de moi en me traitant de « poule mouillée catholique ».

Alors Hansa a haussé le ton pour déclarer d’une voix forte : « Lolo Follana, tu as moins une personnalité qu’une collection de phobies. »

Le seul avantage des nouveaux penchants de Hansa pour les cordes et les menottes, c’était que, ligotée et les yeux bandés sur ce lit étroit, elle ne pouvait pas m’empêcher d’enfiler son peignoir chinois puis de m’éloigner à pas de loup. Avec lenteur, prudence et quelques frissons, j’ai donc descendu l’escalier de ce ghetto estudiantin tout en reniflant devant les chambres des inconnus à la recherche de l’odeur d’un vrai feu : une odeur de plastique ou de bois. « Lolo ? » entendais-je parfois Hansa appeler d’une voix étonnée tout en haut de la cage d’escalier, tandis que j’inhalais à pleins poumons sur un palier inférieur. Quand l’aube est arrivée, je n’avais pas fermé l’œil de la nuit, mais j’étais certain d’avoir survécu à un authentique danger mortel.

À un certain moment, j’ai été tiré de ma torpeur par sa bouche sur moi. J’étais tellement épuisé que j’avais seulement envie de dormir, mais elle venait de prendre une mangue froide dans le frigo pour que ce fruit se joigne à nos ébats.

Je l’ai ensuite regardée s’habiller dans la pénombre, le nom brouillé de mon ancienne femme toujours présent sur son dos. Elle était entourée par ses énormes peintures byzantines dorées, posées contre le papier peint déchiré des murs. Il y avait un lis en pot, qui réussissait à survivre dans cette chambre glacée et qui poussait dans un coin ; quand Hansa s’est penchée pour mettre ses bas jaune vif en laine douce, l’arrière de ses cuisses nues a effleuré les feuilles sombres soudain agitées d’une oscillation lascive. Je me suis endormi.

À mon réveil, j’ai découvert qu’elle avait laissé un plan griffonné et un message à la calligraphie ahurissante pour me montrer comment me rendre jusqu’à son atelier de peintre, lequel se trouvait hélas au fin fond d’une lointaine banlieue, après le terminus d’une ligne de tramways. Son mot se terminait par : « Toute la journée mon slip va être jaune à cause de la mangue. XXX » Dans la lumière du jour j’ai remarqué que le plancher en bois de sa chambre était maculé des empreintes dorées de ses pieds nus.

En route vers son atelier, je me suis senti prêt à envoyer quelques cartes postales de cet affreux pays vers notre ville ensoleillée en bord de mer, dont la seule évocation suscitait déjà en moi une irrésistible nostalgie.

Non loin de l’immeuble incinérateur de Hansa, sur le trottoir recouvert de neige gelée, j’ai avisé une minuscule échoppe de légumes qui se réduisait à une porte ouverte dans un mur et à des sacs de tissu contenant des pommes de terre, appuyés contre les cloisons. Sur un présentoir rouillé, qui a grincé avant de refuser obstinément de tourner davantage, il y avait entre dix et quinze cartes postales qui proposaient seulement deux images : un grand ensemble brutal de cités ouvrières de style soviétique – les nuances et les pigments Technicolor trahissant une photo prise vers 1968 ; et un tracteur mécanique diesel dans un champ de blé jaune vif, suivi par les inévitables paysans en costume traditionnel, chacun serrant une gerbe d’épis contre la poitrine.

J’ai choisi deux cartes du grand ensemble puis trois du tracteur. En regardant la vieille qui tenait le tiroir-caisse mécanique et en faisant semblant de lécher un menu rectangle avant de le coller au dos de la carte postale, j’ai réussi à lui faire comprendre que je désirais acheter des timbres. Bien entendu, comme tous les établissements qui vendent des cartes postales, celui-ci ne vendait pas de timbres.

J’ai ensuite trouvé un café minable où je me suis assis à une table en frissonnant, et j’ai commandé une bière glacée hors de prix.

Au dos d’une des cartes du grand ensemble stalinien, au personnel de mon agence j’ai écrit :

Notre nouvelle succursale à Bucarest. Ouvre ses portes incessamment

sous peu. Vous y serez tous transférés. Je serai de retour le 12, peut-être le 14, mais peut-être aussi le 9 ; alors, ne levez pas le pied.

Le boss

J’ai choisi une carte postale de tracteur pour mon comptable Sagrana :

Entreprise en plein essor requiert audit immédiat. Logement fourni.

Fille du P.-D.G. disponible pour mariage.

De retour le 12.

Follana

Pour Tenis j’ai aussi choisi un tracteur :

Le modèle de cette année, disponible en trois couleurs. Mort au capitalisme !

Embrasse fort Lupe.

Follana

Il me restait deux cartes postales, mais je ne savais pas très bien à qui les envoyer. Une carte postale pour mon ex-épouse dont je venais à peine de divorcer, ç’aurait été un peu prématuré, même pour exprimer mon absence de toute rancune. J’ai décidé d’en envoyer une à sa meilleure amie, qu’elle connaissait depuis l’institution, Aracelli. Je me suis alors débattu avec le choix de l’image que je devais envoyer, et j’ai fini par opter pour le tracteur.

Je suis à l’étranger.

Il neige. Quelle galère !

J’espère que tu vas bien et que Veroña est O.K.

De retour le 12.

Lolo. X

Après moult hésitations, j’avais fini par ajouter le « X » final, symbole du baiser. Il me restait une carte postale inutilisée, mais j’ai eu beau me creuser la cervelle, je n’ai trouvé personne à qui l’adresser. Il me faudrait en acheter une du plus grand hôtel de la ville pour l’envoyer à la tombe de ma mère. À condition qu’ils aient des hôtels corrects dans cette ville. J’ai glissé toutes les cartes postales dans la poche de mon blouson pour que Hansa les affranchisse plus tard, puis j’ai relevé le col de mon blouson.

J’ai réussi à effectuer avec succès les multiples changements de tramways à partir du centre de Bucarest jusqu’aux lointaines cités satellites, mais quand je suis descendu dans la neige à un carrefour de la banlieue, je me suis senti intimidé. La nuit tombait et je m’étais levé trop tard, épuisé. J’avais mis beaucoup plus de temps que prévu pour rejoindre cette banlieue.

J’ai consulté la carte dessinée par Hansa et je me suis mis en route, en goûtant cette expérience nouvelle pour moi : mes pieds s’enfonçaient dans la neige, ce qui m’a ramené à ma jeunesse, quand nous filions en voiture dans les montagnes pour construire un bonhomme de neige sur le toit de notre véhicule, avant de redescendre à tombeau ouvert en direction de notre ville côtière.

Deux fois je me suis trompé de rue. La troisième fois j’ai trouvé la bonne, mais la carte de Hansa ne disait pas s’il fallait la prendre à gauche ou à droite. J’ai essayé de m’y engager à gauche, en marchant lentement de peur de glisser sur la neige, de me casser la jambe et d’être condamné à une mort certaine dans un hôpital de Bucarest.

Il faisait complètement nuit. Lorsque j’ai franchi un carrefour dans une longue rue déserte – très large, bordée de part et d’autre par des bâtisses pareilles à autant de chalets –, j’ai aperçu au-dessus du sol le Christ en personne, profondément incrusté dans la glace, qui me regardait droit dans les yeux. À l’angle d’une maison, la gouttière supérieure s’était bouchée et la pluie généreuse avait gelé, ensevelissant entièrement un socle et le Christ en pierre qu’il supportait – d’énormes stalactites de glace pendaient aux doigts de ses mains tendues, ses yeux noirs et aveugles regardaient droit devant lui, ses joues hâves semblaient suppurer et bleuir sous cette couche transparente et brillante. J’ai eu l’impression qu’il étouffait – au-dessus de lui, des branches noires s’amalgamaient en un cône glacé qui se dressait cavalièrement sur sa tête, et des milliers de minuscules épées scintillantes s’accrochaient aux brindilles.

Il faut à tout prix que je quitte ce pays de sauvages pour retrouver la civilisation et ma ville, ai-je alors pensé malgré moi, tandis que le mal du pays me submergeait.

J’ai continué de progresser tant bien que mal dans cette large artère déserte – les numéros des maisons avoisinaient les vingt ou trente mille. Pourvu que je ne me dirige pas vers le mauvais bout de la rue ! À l’extrémité de la chaussée, j’ai vu une voiture datant de l’ère soviétique dont le moteur s’emballait et qui franchissait le carrefour en fonçant vers moi, mais comme en rêve elle s’est lentement mise à pivoter pour effectuer une longue glissade, jusqu’à ce que son capot soit pointé vers l’endroit d’où elle était venue. Les nuages illuminés de gaz d’échappement ont disparu, les phares se sont éteints. Stupéfait, je plissais les yeux. J’ai continué de marcher dans l’obscurité.

J’ai alors discerné les lanternes d’une sorte de café ou de taverne devant moi. Il neigeait sans nul doute beaucoup plus fort qu’au moment où j’étais descendu du tram. Quand mon allure lente et précautionneuse m’a permis d’atteindre la voiture, j’ai vu les sillons que ses roues venaient de tracer dans la neige de la chaussée lorsque le véhicule avait lentement tournoyé sur lui-même. J’ai entendu le moteur chaud cliqueter sous le capot.

Je me suis tourné vers l’immeuble aux lanternes. J’ai vu des épaules bouger derrière les vitrines embuées de l’établissement. Quand je suis entré, une cloche a sonné. Après toute la blancheur extérieure, j’ai été pris de court par une jungle de couleurs et de plantes – un petit fleuriste parfaitement achalandé au beau milieu du blizzard. J’ai tendu la carte de Hansa à un homme vêtu d’un blouson en similicuir. Il m’a aussitôt indiqué la direction d’où je venais en lâchant un flot de paroles, auxquelles j’ai réagi par des hochements de tête approbateurs et des « yes » maintes fois répétés. L’homme a haussé les épaules, puis il s’est détourné en continuant de fumer.

Lorsque j’ai montré du doigt quelques roses rouges, la femme laide debout derrière le comptoir a pris les fleurs dans le seau en métal – où l’eau était si froide que la paroi du seau en aluminium était couverte de buée. J’ai sorti un billet de cette devise inconnue. La femme derrière le comptoir m’a rendu une pleine poignée de monnaie. Hansa serait impressionnée de me voir lui tendre ces roses rouges au beau milieu de ce désert gelé – mais tout de même, quel endroit étrange pour un fleuriste, au cœur de cette banlieue endormie et miteuse.

Je me suis penché pour éviter de toucher la cloche de la boutique avec ma tête, puis j’ai rejoint les immenses et douces trouées venteuses de la nuit noire, entre les grandes feuilles frémissantes des flocons de neige qui tombaient – dès qu’ils atterrissaient sur mon visage, mes paupières papillonnaient.

Dans la boutique la femme avait enveloppé la partie inférieure des tiges des roses dans du papier journal pour que les épines ne me piquent pas les mains, et tandis que je tenais ces fleurs contre mon buste, j’ai regardé fasciné un flocon blanc se poser doucement sur la chair sombre et veloutée des pétales de rose avant de se transformer en trois ou quatre minuscules sphères parfaites d’eau étincelante.

Une sensation d’oppression se dégageait de la toundra obscure qui s’étalait devant moi ; une menace effrayante que je ne parvenais pas à nommer. La grande avenue s’interrompait pour bifurquer à gauche et à droite selon un croisement en forme de T, mais j’avais l’habitude de voir en ville des immeubles et des quartiers d’habitation. Au bout de cette avenue, tout paraissait s’arrêter. Il y avait un mur, mais au-delà tout était enténébré. Quelle était donc cette région entièrement obscure ?

J’ai continué sur la gauche, avant de rencontrer un portail. De l’endroit où je me trouvais, je distinguais de menues lumières électriques à l’intérieur, disséminées sur tout ce terrain comme s’il s’agissait d’un parc aux allées illuminées mais dissymétriques. J’ai franchi le vaste portail ouvert et aperçu les premières tombes.

C’était un cimetière, mais énorme ; il semblait s’étendre jusqu’à l’horizon obscur, masqué par la neige, de tous côtés autour de moi – comme un immense champ de bataille –, et pourtant sa surface était semée d’une kyrielle de lueurs faibles, minuscules, qui diminuaient.

En m’approchant de la première pierre tombale, j’ai compris la nature de ces modestes lumières. Peut-être que cette journée avait été une sorte de fête des morts ou de Toussaint, car on avait placé sur le sol des petites bougies dotées de couvercles transparents et incurvés, certaines disposées dans des verres colorés, d’autres dans de simples bocaux à cornichons ou à confiture. Alors que la neige s’était accumulée pendant la journée, elle avait recouvert peu à peu les bougies, dont parfois on ne distinguait plus que l’extrémité de la flamme, mais certaines étaient entièrement submergées et leur lumière souterraine demeurait néanmoins visible à travers une mince couche de neige nimbée d’une lueur bleuâtre, polaire, avant qu’enfin la flamme ne soit complètement asphyxiée.

Il m’a semblé exclu de revenir maintenant sur mes pas pour quitter le cimetière avec mes roses – un lieu qui expliquait l’existence de ce fleuriste tout près de l’entrée. J’ai posé mon bouquet sur la tombe la plus proche et je me suis signé. Je me suis attardé très longtemps afin de regarder le temps tuer ces bougies l’une après l’autre, jusqu’à ce que le pays des morts fût retourné à une complète obscurité sous le poids étouffant de la neige.

Le lendemain, mon rhume déjà carabiné a tourné à une légère pneumonie. Je suis resté pour me reposer dans la chambre sinistre de Hansa, en mangeant une succession insipide de soupes aux haricots, à la surface saupoudrée d’archipels de paprika pimenté. J’étais seulement réconforté par le contact de mon passeport au fond de ma poche.

J’avais beau faire des pieds et des mains, je n’ai pas réussi à convaincre Hansa de retourner avec moi dans notre ville en bord de mer. Elle avait toujours sa mère ici à Bucarest et sa carrière d’artiste. Je lui ai expliqué qu’elle n’aurait plus jamais besoin de s’inquiéter de l’argent si elle venait avec moi. Et puis elle parlait si bien notre langue que le destin la poussait sûrement à s’enfuir avec moi pour s’installer au bord de la mer où elle pourrait trouver un atelier quelque part dans les Phases, travailler à loisir et vivre pleinement son amour avec moi.

Durant une autre semaine cette longue fille viscérale est restée allongée près de moi dans son lit minuscule sous une montagne de manteaux vulgaires, et chaque matin dans le froid, c’était sa bouche qui me réveillait. Pour dormir, je devais porter l’un de ses bonnets en laine.

J’ai vaincu ses réticences deux jours avant la date prévue de mon retour au bercail. Hansa Deprano a accepté de déménager dans notre ville pour y vivre avec moi. La joie m’a envahi. J’ai failli essayer de la convaincre de partir aussitôt avec moi, tant j’avais hâte de quitter ce lieu oppressant, mais elle s’est vexée. Elle m’a expliqué qu’il lui fallait absolument préparer son départ de Bucarest, louer sa chambre, informer ses contacts dans le monde artistique. Ce qui prendrait quelques mois.

À cinq heures du matin, devant le piège mortel que représentait cet immeuble, le chauffeur de taxi a retiré les deux briques qui calaient les roues arrière, puis il les a lancées avec agressivité vers mes pieds, à la place du passager.

« Le frein à main ne marche pas », m’a expliqué Hansa d’une voix blanche derrière moi.

Selon une répétition exacte de son départ éploré de notre ville l’été précédent, Hansa s’est allongée sur la banquette arrière du taxi et elle a dormi, en me laissant dans l’incapacité de répondre au chauffeur sinistre qui, à côté de moi, a émis tout du long un commentaire incompréhensible.

Je me rappelle que nous avons dépassé une voiture conduite par un homme aux yeux écarquillés, constamment effarés, qui redoutait encore plus la vie que moi.

Nous avons croisé un convoi de policiers à moto et une limousine de l’ère Ceauşescu qui klaxonnaient bruyamment tout en fonçant dans le mauvais sens de la chaussée, obligeant tous les véhicules à se garer sur le bas-côté cahoteux de la route. C’étaient les nouveaux chefs de la Roumanie qui jouissaient de la démocratie et revenaient d’une luxueuse rencontre à l’Ouest après avoir négocié quelques contrats pour l’infrastructure de leur pays.

Telle une nouvelle croisade, le capitalisme venait de faire son entrée à Bucarest. La neige s’était arrêtée en milieu de semaine, mais les énormes gouttes de pluie tombaient si drues et si verticales que j’avais vu les mendiants se mettre à l’abri et regarder bêtement leurs petites pièces de cuivre commencer à bouger sur les dalles noires du trottoir et à subir de légers réajustements parmi les ruisseaux et les caniveaux bouillonnants.

« Je vais bientôt te rejoindre, poule mouillée catholique », promit-elle en pleurant.

Après m’avoir embrassé une dernière fois pour me dire au revoir à l’aéroport, elle m’a tendu une liasse de minces brochures sur elle-même et son travail d’artiste pour que je les donne aux directeurs des galeries locales de notre ville afin d’y préparer son arrivée.

Dans la lugubre cafétéria des départs de l’aéroport de Bucarest, où les rares personnes qui nous ressemblaient pouvaient s’offrir une tasse de café, je me suis assis à une table pour fumer les infectes cigarettes locales.

Des groupes de paysans s’agglutinaient dehors en serrant leurs paquets et leurs sacs contre leurs jambes, comme sur la défensive, et en nous fusillant du regard. J’ai remarqué un garde de sécurité qui bâillait d’ennui en traversant la cafétéria. Il allait en sortir, quand il a marché vers deux hommes d’affaires qui fumaient des cigarettes à la chaîne en buvant des cafés serrés. Je n’ai pas compris un traître mot de leur conversation, mais il a bientôt paru évident que les deux hommes d’affaires refusaient de montrer leurs papiers d’identité, et ils ont élevé la voix face au garde de sécurité, bien que ce dernier portât une arme automatique, accrochée avec nonchalance sous le bras. Une fois épuisé le peu de patience qu’il avait, l’un des hommes assis en costume sombre s’est soudain levé. Il était grand et il a décoché un violent coup de poing qui a percuté la bouche du garde de sécurité. L’autre homme a jeté sa chaise derrière lui pour bondir sur le dos du garde et ils l’ont fait pivoter en tous sens, les deux hommes d’affaires hurlant en chœur, tandis que les chaussures cirées du premier attaquant faisaient valser des objets précédemment posés sur les tables voisines.

Alors que l’arme, tournée vers le dos du garde et suspendue à son épaule, virevoltait follement, j’ai vu les paysans amusés m’adresser des grimaces ricanantes et je me suis instinctivement recroquevillé sous ma table.

Le grand type a plusieurs fois frappé au ventre le garde qui pivotait, l’autre homme toujours accroché à son dos. Alors seulement, j’ai remarqué les filets dorés qui entouraient le bas des manches des vestons des deux assaillants. Ce matin-là, les deux gros bras qui en faisaient voir de toutes les couleurs au garde de sécurité étaient nos pilotes.

Notre vol a été retardé, deux autres pilotes ont été réquisitionnés pour remplacer les deux loustics qui ont finalement été arrêtés, menottés et emmenés. J’ai remarqué que les deux pilotes de remplacement qui sont arrivés à notre porte d’embarquement deux heures plus tard ne s’étaient apparemment pas rasés depuis plusieurs jours.

Une fois monté à bord de l’appareil, et non sans réticence, j’ai jeté des regards noirs au paysan à la forte carrure et au gros nez qui, assis près du hublot, bloquait la sortie de secours. Il portait l’incontournable chandail de pêcheur noir et épais, à col montant ; des traces de nourriture, depuis longtemps desséchées, maculaient tout le devant de son énorme panse. J’ai été absolument certain de pouvoir identifier la célèbre soupe aux haricots saupoudrée de paprika.

À l’instant précis où les roues de l’avion ont quitté la piste d’envol, je me suis penché un peu au-dessus du colosse pour jeter un coup d’œil par le hublot afin de m’assurer que nous montions bien vers le ciel. Ma dernière vision de ce pays a été celle d’un champ de navets ou de patates, dont les sillons cultivés se voyaient bien à travers la neige sale labourée. Alors qu’elle allait passer sous l’aile, au centre même de cet énorme champ, j’ai avisé la posture reconnaissable entre toutes d’un vieux paysan accroupi, le pantalon sur les chevilles, qui déféquait.

J’ai été submergé d’un puissant mal du pays lorsque, venant de l’est, nous avons approché de notre ville, survolant la petite jetée et la grande piscine de la villa ocre de Tenis, à Lacas. Le soleil a battu un rythme endiablé sur les vagues argentées, puis l’appareil a esquissé son propre profil de faucon en une ombre véloce sur le toit crasseux de la station-service. Nous nous sommes rapprochés de notre profil terrestre pour le rejoindre quand nous avons touché la piste, les arbustes poussiéreux du désert poussant entre les bandes de béton.

J’ai été stupéfait. Aracelli, la meilleure amie de mon ex-épouse, m’attendait. Timidement cachée contre la paroi vitrée derrière la barrière des arrivées – elle m’a soudain paru très belle, ses cheveux châtains remontés en un chignon d’où tombaient quelques mèches, son visage d’oiseau, le manteau long dissimulant son corps.

« Hé, fis-je. Quelle coïncidence. Qui donc attends-tu ?

— Toi. J’ai reçu ta carte postale. »

J’ai aussitôt deviné qu’un événement terrible venait de bouleverser tous mes projets, en constatant qu’Aracelli et moi avions trop peur pour nous embrasser sur les joues.

« Il est arrivé quelque chose à Veroña ? m’enquis-je sans l’ombre d’un espoir.

— Non. Elle sort avec quelqu’un. Elle est à la capitale. Ton vol est le seul à arriver aujourd’hui de l’endroit où tu étais. J’ai donc attendu. Pendant des heures. »

Elle a haussé les épaules.

Je l’ai observée.

Nous avons tous deux senti le brusque instinct, presque vertigineux et profondément égoïste, de nos corps.

Chacun a arraché les vêtements de l’autre dans la voiture d’Aracelli, au milieu de la pénombre humide du nouveau parking à plusieurs étages, puis nous avons roulé jusqu’à l’appartement situé au-dessus de la place de l’Hôtel-de-Ville, où Aracelli et moi avons fait l’amour toute la nuit sur le matelas que je gardais en haut. Le corps pâle d’Aracelli m’a fait comprendre que j’étais revenu dans ma ville, chez moi.

Le lendemain, quand terrifié j’ai téléphoné à Hansa, elle m’a eu à l’usure. Je lui ai avoué que je voyais quelqu’un d’autre. Lorsqu’elle m’a demandé depuis combien de temps, je lui ai menti. « Il y a douze heures » m’a semblé être une réponse indigne d’un être humain normalement bienveillant. J’ai donc reposé doucement le combiné sur son socle.

Mon sac de voyage contenait les minces brochures de Hansa rédigées dans notre langue, mais sans les accents, les signes diacritiques et de ponctuation, prouvant ainsi qu’elle parlait beaucoup mieux notre langue qu’elle ne l’écrivait : « Dans son travail, Hansa Deprano utilise des matériaux tels que la sauce tomate, le sucre, le chocolat, le sirop et la terre pour créer des images frappantes qui constituent autant de défis pour nos habitudes visuelles... » J’ai jeté toutes ces brochures dans la poubelle située devant l’hôtel Impérial. Moins de six mois plus tard, Aracelli et moi nous sommes mariés lors d’une cérémonie civile à l’hôtel de ville, sous la cloche qui sonnait les quarts d’heure.

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